Pour la construction de métropoles solidaires
Interview L’Agglo Aubagne
Gustave Massiah
30-04-2013
Ingénieur et économiste, ancien professeur d’architecture, Gus Massiah est d’abord une figure du mouvement altermondialiste. Il fait partie de ces penseurs avisés qui martèlent que la métropolisationne ne doit pas être conçue comme une fatalité, qui ne tiendrait compte ni des spécificités locales, ni des conditions de la démocratie participative.
Ce terme de « métropolisation » fait parfois un peu peur, non ?
Il est vrai qu’on ne sait pas très bien si on fait des métropoles parce qu’on pense qu’on ne peut pas faire autrement, parce que c’est inéluctable… Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas le fait de la démographie. C’est un phénomène différent : c’est la croyance selon laquelle la « grande ville » est supérieure à la « petite ville ». Il y a plusieurs conceptions de la métropolisation. Il y a l’échelle locale, celle de la commune, de la ville, -ce qui est déjà un peu compliqué, car aucune ville n’est considérée comme une seule municipalité- ; il y a l’échelle de la région, dans lequel se construit le rapport entre l’urbain et le rural ; puis l’échelle nationale, puisqu’une grande partie des armatures urbaines sont nationales ; enfin, l’échelle des grandes régions dans le monde, notamment l’échelle européenne, puis l’échelle mondiale… La métropole, avant, on la considérait comme ayant une fonction de type « capitale », à l’échelle nationale. Aujourd’hui, du point de vue de l’organisation urbaine, on a la métropole, mais aussi la notion de « mégapole », c'est-à-dire la notion de « ville-monde » –comme Londres ou New York. Les villes de la mondialisation, en somme. On voit donc que la « métropolisation » dont on parle, c’est quelque chose qui n’est pas très clair, car c’est une volonté de remettre en avant l’organisation de l’espace national, d’une part par rapport à l’espace mondial, et d’autre part par rapport à l’évolution de l’urbanisation dans chaque territoire national.
Quel serait le fil rouge de la constitution d’une métropole, aujourd’hui ?
Il s’agirait de recomposer un territoire national à partir de régions qui soient des régions assez fortes et qui se définiraient de manière à être compétitives à l’échelle de cette « grande région » qu’est l’Europe. Les métropoles s’étaient développées, auparavant, au niveau international, parce qu’elles représentaient des capitales d’Etats. Maintenant, on arrive à une autre vision : comment construire la métropole à partir de l’armature urbaine nationale ? Le phénomène de métropolisation aujourd’hui répond aux contradictions du territoire national. C’est la crise de la mondialisation qui conduit, d’une certaine manière, à cette différenciation des grandes régions « internationales ». L’organisation urbaine elle-même se reconstruit dans chacune des grandes régions : ce sont les grandes villes qui servent de locomotives à chaque région, Sao Paulo et Mexico tirant l’Amérique latine, par exemple. Face à cela, les politiques répondent en cherchant à avoir des villes qui puissent être à l’échelle de la « grande région » -l’Europe, notamment. Et en France, par exemple, on va privilégier des territoires dans lesquels il y aurait une possibilité de maintien de l’industrialisation : la métropole est conçue pour être compétitive au niveau international.
L’enjeu serait aussi de faire accepter la métropolisation aux villes petites et moyennes…
La question est surtout : comment construire des métropoles à partir des contradictions internes des territoires, en tenant compte de l’évolution du rapport ville/campagne, ou du problème de ségrégation à l’intérieur des villes, avec ce qu’on appelle « les banlieues » ? Ensuite, tout dépend de la situation dans laquelle on se trouve. Si l’on est dans une petite ville qui n’a pas du tout de capacités de production locales -ou peu- sur son territoire, soit agricoles, soit industrielles, soit de services, ou si l’on est dans une ville qui dépend de pôles d’activités qui sont ailleurs, alors la métropolisation est un facteur d’organisation qui vous donne la chance d’être davantage dans le coup… Si, par contre, on est dans une ville qui a des possibilités et des capacités d’autonomie, sur le plan économique, rentrer dans une métropole peut présenter des avantages, mais aussi des inconvénients : vous perdez de votre autonomie. Il y a surtout des pièges à éviter : si on veut se servir des périphéries pour renforcer le centre, on va accroître les inégalités.
Vous êtes optimiste, finalement, sur la métropolisation ?
On ne prend pas forcément le bon chemin : les métropoles se construisent d’une manière très inégalitaire. Elles sont souvent la « projection au sol » du système économique dominant, c'est-à-dire de la financiarisation. Qui se traduit par un renforcement des inégalités. Mais en même temps qu’on observe ce phénomène d’accroissement des déséquilibres, on trouve une volonté et des propositions pour construire des métropoles solidaires, même si ce n’est pas le mouvement dominant. Cela à consiste à se référer à un modèle de développement qui s’appuie sur l’accès aux droits civils et politiques, économiques, sociaux et culturels. Et le droit à une métropole solidaire, c’est une recherche d’égalité des droits, à travers les services publics et les politiques publiques. La démocratie économique et sociale est une condition nécessaire, avec la participation citoyenne. D’ailleurs, un certain nombre de communes préfère jouer l’action citoyenne à leur échelle, et se méfient de la construction de métropoles dont elles ne savent pas quel est le pouvoir exact. C’est pour cela que la question n’est pas celle de la métropolisation ou non, mais plutôt quellemétropolisation on veut mettre en place. Si elle est définie uniquement par Paris, parce qu’on dit que c’est mieux d’avoir des métropoles compétitives au niveau européen, vous aurez des gens qui ne voudront pas rentrer dans ce projet-là. Et ce sera valable pour d’autres métropoles.
