Liberté de circulation et d’installation
Interview à la FASTI
Gustave Massiah
17-07-2011
Gus Massiah est une personnalité du mouvement altermondialiste. Membre du CRID (Centre de Recherche et d'Informations sur le Développement), du Conseil scientifique de Attac-France et du Conseil international du Forum social mondial, Gus Massiah a participé au 23e Congrès de la FASTI durant lequel il est intervenu sur : Changement de perspectives, liberté de circulation et d’installation : l’altermondialisme avenir de l’humanité ?
À l'occasion de cette intervention, Gus Massiah, compagnon de lutte de la FASTI a accepté de revenir sur quelques points clefs de son intervention. Nous avons choisi de lui laisser la parole « in extenso » afin qu'il puisse développer sa pensée dans toute sa richesse et sa complexité…
« La liberté de circulation et d'installation est le mot d'ordre qui s'impose aujourd'hui du point de vue de notre réflexion sur les migrations et au-delà sur l'ordre mondial.
Ces mots d'ordre ont été au centre du Forum Social de Dakar et de celui des Migrant-e-s qui s'est déroulé à Gorée, cet hiver (février 2011, N.D.L.R.). Prenons la Liberté de circulation qui continue à être discutée et remise en cause. Il faut absolument batailler pour expliquer ce que cela représente, et notamment pour faire face aux trois principales critiques que l'on nous oppose.
Proposition d'Intertitre « L'envie de rester est indissociable du droit de partir »
D'abord, l'idée de l'invasion. Cette idée selon laquelle l'ouverture des frontières serait synonyme d'invasion, de l'irruption d'une masse de personnes étrangères. Les réponses à cette contre-vérité doivent être rappelées.
D'abord il n'y a pas d'alternative à l'ouverture des frontières comme l'a rappelé Danièle Lochak. Il faut absolument mettre en avant le fait que lorsqu'on ouvre les frontières, on permet aux gens d'aller et venir… Rappelons-nous de l'entrée dans l'Europe des espagnol-e-s et des portugais-es qui a correspondu à un retour des migrant-e-s originaires de ces deux contrées dans leurs pays. La liberté d'aller et venir permet de ne PAS rester sur place.
Ensuite, il est absolument faux de croire que tout le monde à envie de venir en Europe ou de devenir européen. L’exemple des turc-que-s à qui l'Allemagne a proposé la nationalité en est le reflet. Beaucoup ont refusé la nationalité allemande…
Enfin, quand on met des murs, on enferme et fermer les frontières c'est les transformer en murs !
Quant à la liberté d'installation qui serait un danger pour les droits sociaux des travailleur-euse-s des pays d'accueil : c’est une fausse évidence. La liberté d'installation prend ses racines dans le refus de la concurrence entre les travailleur-euse-s organisée par le patronat. Mieux, la lutte pour la liberté d'installation doit s'inscrire dans l'alignement par le haut des droits sociaux. Comme ce fut le cas entre le milieu des années cinquante et les années quatre-vingt en Europe.
Une autre contre-vérité largement diffusée serait que l'ouverture des frontières porterait atteinte à l'Identité. L'identité n'est pas mise en danger par celles des autres. Nous sommes toutes et tous porteurs d'identités multiples comme le dit si bien Édouard Glissant, le poète martiniquais (Voir la vidéo : <http://dai.ly/a0s5T5>)
Les libertés de circulation et d'installation sont les éléments clefs des propositions que porte le mouvement de solidarité sur les migrations.
D'abord, il y a l'égalité des droits et le respect des droits des personnes migrantes comme condition du respect des droits de toutes et tous. Cela permet de combattre l'illusion entretenue par les partisans de la fermeture des frontières que combattre les clandestin-e-s protégerait les personnes en situation régulière… Nous savons qu'il n'en est rien.
Proposition d'Intertitre De la question du lien entre migration et développement.
Il est normal de soutenir la volonté de transformation des sociétés pour plus de justice sociale et il est vrai qu'à long terme le développement permettrait de « réduire » une partie des flux migratoires. Mais à court terme, il est hypocrite, scandaleux de voir des accords de coopération qui subordonnent les accords économiques à l’acceptation des pays d’origine de participer activement au contrôle des flux migratoires.
Les libertés de circulation et d'installation sont au centre de la question des droits fondamentaux et de la question du développement. Ces droits s'inscrivent dans les propositions du mouvement altermondialiste qui lutte pour l'égalité des droits et l'accès aux droits pour toutes et tous.
Les libertés de circulation et d'installation se définissent comme des nouveaux droits que l'on rattacherait à la définition d'une nouvelle gouvernance mondiale. Les migrations comme les questions liées au climat, à la souveraineté alimentaire, au nucléaire doivent être pensées au niveau mondial, car ces sujets ne peuvent être réglés pays par pays. Cette orientation est aujourd'hui défendue par la convergence des mouvements sociaux citoyens qui composent le mouvement altermondialiste.
Ces nouveaux droits se définissent par rapport à la période actuelle. Celle du néolibéralisme - phase de la mondialisation capitaliste -. Nous vivons actuellement une crise du néocapitalisme comme le montrent les mouvements au Maghreb et au Machrek. Ces mouvements s'articulent tous autour des revendications de justice sociale, de refus de la corruption, de respect des libertés individuelles et collectives, de refus des idéologies sécuritaires et de l'indépendance géopolitique. Ils dépassent la question de l’indépendance des États pour revendiquer la souveraineté des peuples.
Proposition d'Intertitre Friedrich Hölderlin a écrit : « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve »
Cette crise du néolibéralisme s'élargit à une crise du capitalisme d'autant plus évidente que l'économie mondiale entre en contradiction avec les contraintes de l'écosystème planétaire, comme on peut le voir avec les migrations climatiques.
Cette crise porte de grands dangers pour les peuples, mais elle ouvre aussi des opportunités. Comme le dit Hölderlin, « là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve.
Tout ceci rappelle que si les migrations sont marquées par la logique dominante de la phase de la mondialisation capitaliste que nous vivons, elles s'inscrivent aussi dans l'histoire longue de l'Humanité et restent présentes dans les imaginaires qui restent marqués par les contradictions des périodes précédentes (nomades/sédentaires ; esclavage ; colonisation ; diaspora ; industrialisation et urbanisation ; exode des cerveaux). Les migrations s’ancrent dans cette période historique longue tout en étant caractérisée, dans chaque période, par la logique dominante à l’œuvre. Aujourd’hui, cette logique, celle du néolibéralisme subordonne, dans chaque pays et dans le monde, le travail au marché mondial des capitaux. Il accentue les formes de domination dans le monde entre les pays d’origine des migrants et les pays dominants, qui sont presque tous d’anciennes puissances coloniales. La crise du néolibéralisme et du système capitaliste s’élargit à une crise de civilisation. Elle exacerbe l'affrontement entre deux conceptions par rapport aux migrations ; le choix entre l’hospitalité et la barbarie.
Propos recueillis par S. Mazurelle pour la FASTI
