Les droits au cœur de l’altermondialiste
PROPOS RECUEILLIS PAR PAULINE CANCELA – LE COURRIER GENEVE
Gustave Massiah
15-03-2011
Où en est l’altermondialisme ? D’après Gustave Massiah, le mouvement est en train de définir ses orientations stratégiques pour penser la transition vers un monde postcapitaliste. Il sera à Genève le 22 mars. Entretien.
Depuis les années nonante, l’altermondialisme s’est imposé comme une des principales forces de transformation du monde, d’après l’économiste français Gustave Massiah. En 2001, le mouvement s’est engagé dans le processus des forums sociaux, passant du simple rejet du modèle néolibéral à l’élaboration de solutions nouvelles. Aujourd’hui, plusieurs orientations stratégiques s’offrent à lui, que la crise globale a rendu saillantes.
Gustave Massiah ancien président du CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), ancien vice-président d’Attac, et membre du Conseil international du Forum social mondial– présentera lundi 22 mars à Genève Une stratégie altermondialiste, son dernier ouvrage. Il y montre comment la résistance «antisystémique» des altermondialistes débouche sur une alternative concrète au néolibéralisme : l’égalité d’accès pour tous aux droits fondamentaux. Entretien.
Certains parlent d’un « essoufflement » du mouvement altermondialiste. Que répondez-vous à cela ?
Gustave Massiah : Je ne le ressens pas. On a tendance à penser que ce qui n’est pas nouveau est dépassé. En l’occurrence, le mouvement altermondialiste n’est pas un effet de mode, il s’inscrit dans le long terme. Je rappelle qu’en 2010, le conseil international du Forum social mondial a organisé une « Année globale d’action ». Il y a eu plus de cinquante forums dans trente-huit pays, comme celui sur l’éducation en Palestine ou le Forum sur la crise de civilisation en Amérique.
L’altermondialisme suit une logique « antisystémique». C’est-à-dire ?
Le mouvement se développe en réponse au néolibéralisme, d’après lequel le marché mondial des capitaux prime sur tout le reste. Face à cela, la logique «anti systémique» consiste à combattre le système dominant. Le mouvement propose donc d’opposer au modèle néolibéral la logique de l’accès aux droits pour tous. Elle va de pair avec l’impératif démocratique.
D’après vous, cette lutte a connu une nouvelle ascension lors de la crise globale de 2008 ?
C’est exact. La reconnaissance officielle de la crise a en quelque sorte validé les analyses que les altermondialistes faisaient depuis 2001 à propos de l’échec du néolibéralisme. On peut en dégager quatre dimensions. D’abord sociale, pour ce qui est des inégalités et de la discrimination, puis démocratique, avec l’augmentation de l’insécurité sociale et du chômage, ce qui a donné des politiques de tolérance zéro. Troisièmement, c’est aussi une crise très profonde de l’hégémonie occidentale, provoquée par la montée des pays émergents.
La nouveauté est le quatrième aspect, écologique. Cela remet indubitablement en question les sorties des crises précédentes. Cette fois, la crise globale est une crise de civilisation.
Est-elle porteuse d’opportunités pour l’altermondialisme ?
Dans la mesure où la crise valide les analyses des mouvements sociaux, elle prouve du même coup que l’altermondialisme est effectivement une réponse à la crise.
Elle marque aussi la convergence de plusieurs mouvements qui, même s’ils ont des intérêts différents, luttent pour l’égalité de l’accès aux droits. C’est cette orientation qui est privilégiée aujourd’hui.
L’enjeu maintenant est de réussir à résoudre la contradiction entre l’urgence d’une aide concrète et immédiate à des populations en danger, et la stratégie du long-terme, sans laquelle on ne pourra pas modifier la structure du système actuel.
Comment régler cette tension ?
Il faut réfléchir à des alliances tactiques. Ce qui n’est évidemment pas sans risque. D’habitude, la stratégie dominante est de refuser toute évolution. On observe cela partout : plans d’austérité, régimes répressifs, criminalisation des mouvements sociaux. Pour contrer ça, il faut une alliance de tous ceux qui s’y opposent.
D’un côté, les partisans du Green New Deal, dont Joseph Stiglitz et certains partis écologistes en général, préconisent une modernisation du système et redonnent à l’Etat un rôle important. Ils répondent ainsi aux problèmes immédiats.
De l’autre côté, une partie importante des altermondialistes défendent une vision sur le long terme pour la refonte totale des modes de production afin de remplacer le capitalisme. Penser cette transition consiste à réfléchir à un système qui n’oppose plus le capital au travail.
Et à quoi ressemblerait ce monde postcapitaliste ?
Il n’y a évidemment pas d’image toute faite. Mais les moyens d’action privilégiés par les mouvements sociaux montrent qu’un autre monde est possible.
Premièrement, les luttes et la résistance, en refusant toutes les formes de domination, mettent l’accent sur les éléments qu’il faut changer.
L’élaboration intellectuelle a aussi son importance. Un travail d’expertise se développe non seulement au niveau académique, mais également au sein même des mouvements sociaux.
Et puis, nous avons les pratiques nouvelles que l’on observe dans les sociétés actuelles. Il s’agit des démarches prônant une économie sociale et solidaire, les coopératives, les marchés paysans, etc.
Cela reste des initiatives minoritaires…
Peu importe. Cela ne change pas le fait que ces actions alternatives préfigurent le dépassement du capitalisme. Il faut bien sûr continuer les luttes sur le terrain politique en faveur de l’accès aux droits. Elles ont déjà donné des résultats par le passé. En témoignent le mouvement des femmes.
Ce dernier a d’ailleurs joué un rôle très important pour le développement de l’altermondialisme. Le féminisme a toujours du se battre pour légitimer ses luttes.
L’avenir repose donc sur la société civile. Quelle est la place de l’Etat dans tout ça ? Et des partis politiques ?
Les mouvements sociaux doivent préserver leur autonomie par rapport au pouvoir étatique et économique, tout en demeurant politiques. Cela ne veut pas dire que l’altermondialisme sous-estime le rôle de l’Etat. Il revendique simplement un contrôle démocratique autonome en parallèle à la régulation publique. Dans un second temps, il s’agit de dépasser l’Etat, de lui trouver des nouvelles formes, sans pour autant le nier.
Pour ce qui est des partis, les mouvements sociaux entretiennent des liens très forts avec eux. Mais l’évolution de l’Etat a conduit ces derniers à reproduire la logique étatique.
En choisissant la diversité, l’horizontalité et l’autogestion, l’altermondialisme défend quant à lui une nouvelle culture politique.
*Gustave Massiah, Une stratégie altermondialiste, Editions La Découverte, Paris, 2011.
Conférence et débat, « Une stratégie altermondialiste », lundi 22 mars, 20h15, Maison des associations, salle Gandhi.
