Articles et interventions

Les résistances et les alternatives – Le Monde Diplomatique Brésil – 7p – 12.04.2012 – Alternatives, résistances

Le Monde Diplomatique - Brésil

Les résistances et les alternatives

Gustave Massiah
12-04-2012

Planète des luttes

Les luttes ne sont pas des accès de fièvre. Elles participent de l’évolution de la société et contribuent à changer le cours de l’Histoire. Elles obligent ceux qui dirigent à composer, à accepter la contestation ou à tenter de la récupérer. Elles préfigurent des avenirs possibles à inventer. Les soulèvements arabes, les indignés à travers le monde, tentent de trouver des réponses aux crises actuelles.

Un nouveau cycle de luttes s’ouvre avec les insurrections populaires méditerranéennes en 2011. Elles mettent en avant la justice sociale, le refus de la misère, des inégalités, de la corruption ; la revendication de systèmes démocratiques qui garantissent les libertés individuelles et collectives, la dignité de chacun. Elles remettent en cause les tendances autoritaires et conservatrices, mettent en lumière des contradictions sociales. Révélant la culture politique d’une nouvelle génération, elles marquent l’évolution des régions et l’ouverture d’une phase particulière de la décolonisation, en tournant la page des indépendances autoritaires. Les courants islamistes n’avaient pas vu venir les soulèvements du monde arabe et se sont divisés ; ils sont confrontés à changements sociaux qui remettent en cause leurs prétentions à représenter, à eux seuls, toute la société.

Le mouvement cherche ses formes dans toutes les grandes régions du monde. Il a débordé en Europe et jusqu’aux Etats-Unis. Dans des dizaines de villes, des campements d’ « indignés » ont envahi les places, particulièrement en Espagne, au Portugal, en Grèce. Cette mobilisation a exprimé la colère face à la détérioration des conditions de vie et à la mise en place des plans d’austérité. Elle prend acte de l’incapacité des institutions et des forces politiques à apporter des réponses face à la crise économique, sociale et environnementale. Elle s’inscrit aussi dans un monde marqué par un affaiblissement historique de l’Occident après deux siècles d’hégémonie.

Les soulèvements ont été préparés par les mobilisations actives et diversifiées des années précédentes. Au Maghreb et au Machrek, ils ont pris le relais des luttes ouvrières, paysannes et urbaines. Ils se sont parfois appuyés sur les syndicats locaux qui se sont autonomisés par rapport aux directions syndicales contrôlées par les clans au pouvoir. Les mouvements de femmes lui ont donné sa profondeur, y compris dans des pays comme le Yémen. Ils ont intégré les associations étudiantes, les associations de défense des droits (humains, au logement, au travail), les associations professionnelles (avocats, juges, journalistes). En Espagne, s'y sont insérés les mouvements de jeunes comme « Juventud si futuro » et les « hackeurs » engagés dans les actions sur Internet, les personnes mobilisées contre la guerre en Irak ou contre les réformes de l’enseignement supérieur. On y retrouve des écologistes, des féministes, les travailleurs sociaux, les salariés des centres sociaux occupés et autogérés ; les associations d’éducation populaire, de soutien aux migrants. Une grande partie de ces mouvements, engagés depuis plusieurs années dans le mouvement altermondialiste, accentuera sa mutation.
Des alliances sont en gestation qui visent à prendre en compte la dimension globale de l’hégémonie néolibérale et des aspects parfois ignorés, particulièrement le rapport entre le social, les libertés, le géopolitique et l’écologique. La recomposition des mouvements syndicaux et leur alliance stratégique avec les mouvements associatifs pourraient exprimer des remises en cause plus efficaces de la pauvreté, de la misère, de l’exclusion, des répressions, de la souffrance au travail, de la corruption, des inégalités sociales. Les résistances cherchent à s'appuyer sur (et à impulser) une rénovation du droit social et du droit international.

Les luttes paysannes s'insèrent dans cette recomposition. Elles ont montré l’opposition entre l’agriculture paysanne et l’agriculture capitaliste industrialisée, particulièrement les agro-exportateurs. Ainsi, par exemple, les paysanneries de divers pays, organisées à travers La Via Campesina (qui regroupe, dans 70 pays, 150 organisations représentant plus de 200 millions de paysans) ont mis en avant les droits à la souveraineté alimentaire et une autre façon de cultiver la terre. Elles s’opposent avec des succès variables aux syndicats de grands exploitants et aux agroexportateurs. Elles ont renouvelé les mouvements écologistes et mis l’accent sur la biodiversité à travers les luttes pour une agriculture biologique et contre les semences transgéniques. Elles ont inventé des alliances avec les consommateurs, dans des mobilisations communes et à travers les marchés paysans, le commerce équitable, l’agriculture biologique, la lutte contre les famines. Elles mettent en avant les questions de la terre et de l’eau en termes de droits – et la renationalisation des ressources de leur sol, contre l’accaparement des terres par des puissances étrangères néo-coloniales.

Les mouvements des femmes ont investi les luttes sociales, paysannes, urbaines, une avancée historique vers l’émancipation. Associations des droits des femmes et mouvements féministes se rejoignent par exemple dans la Marche mondiale des femmes créée en 1998. Très engagées dans les pratiques alternatives, notamment dans l’économie sociale et solidaire, de plus en plus de femmes sont en première ligne dans la bataille idéologique pour les libertés, l’égalité et le respect de la diversité, même si elles continuent à se heurter aux résistances patriarcales.
Les luttes des jeunes, elles aussi, mettent en évidence les transformations profondes liées à la scolarisation. Celle-ci se traduit dans la mondialisation capitaliste par l’ « exode des cerveaux » du Sud vers le Nord et par l’explosion du nombre de chômeurs diplômés. Les migrations mondialisent les modes de consommation et les contradictions des modes de développement. Une nouvelle génération culturelle s’impose dans l’espace public : du Royaume-Uni au Chili en passant par la Croatie, les mouvements étudiants dans de nombreux pays ont montré la résistance aux privatisations et à la sélection sociale dans les politiques d’éducation.

Face aux discriminations sociales et racistes aggravant les inégalités, on assiste aussi à la dénonciation des ségrégations - un mouvement qui s’inscrit dans le temps long de l’urbanisation. Les émeutes d’août 2011 au Royaume-Uni renvoient aux révoltes en France dans plus de 400 quartiers en 2005, récurrentes depuis celles de Los Angeles, dès les années 1980, puis celles de Birmingham dans les années 1990. Elles différent des émeutes urbaines de la fin des années 1960, comme celle de Watts aux Etats-Unis qui concernaient le mouvement noir américain ; il s’agit d'une génération d’émeutes urbaines dans les villes-monde. Elles illustrent les conséquences des politiques néo-libérales en matière de chômage et de pauvreté, l’interaction entre inégalités, discriminations et racisme – où immigrés et musulmans se retrouvent stigmatisés. Partout, des sans-droits, des sans-voix se soulèvent, des sans-papiers aux sans-logements, en passant par les sans-emplois. La montée en puissance des idéologies sécuritaires en réponse à l’insécurité sociale et écologique renvoie aussi à l’explosion des contradictions Nord-Sud dans les villes européennes.

Le maintien des inégalités entre régions du monde et de la domination, désormais remise en cause, du Nord et l’importance des dimensions géopolitiques irriguent les mobilisations populaires. Elles se traduisent par les luttes ininterrom¬pues contre les dettes, contre les marchés et les institutions financières, contre les institutions internationales, contre les interventions militaires, pour les droits des peuples, ceux du peuple palestinien notamment. Mais il s'agit aussi de la défense des droits collectifs portés par les peuples andins en Amérique latine, ou encore des luttes portées par les migrants et les diasporas, de manière spécifique, dans toutes les régions du monde. Ces luttes se confrontent aux idéologies sécuritaires et racistes qui légitiment les inégalités au nom de la supériorité des forts contre les faibles, la répression contre la prévention. Cette évolution rompt avec la démocratisation des années 1960 ; elle marque aussi la rupture avec l’idéologie des droits humains qui avait servi pour combattre l’Union soviétique. La construction d’un nouvel ennemi à dimension planétaire, baptisé « terrorisme islamiste », sert de couverture pour les guerres préventives et prétendument « humanitaires ».
Un cycle de révolutions n’est pas un long fleuve tranquille et l’évolution des mouvements sociaux n’est pas linéaire. Elle dépend des situations qui peuvent amener de fortes contradictions au sein des mouvements et entre les mouvements. Par exemple dans la réponse des mouvements de salariés aux délocalisations, dans les rapports entre paysans exploitants agricoles et travailleurs saisonniers, dans les mouvements sociaux urbains entre ceux qui mettent l’accent sur les luttes contre les expulsions, ceux qui avancent le logement social public, ceux qui cherchent à renforcer l’accès au logement à travers le marché, etc.

Les résistances et les alternatives

Des polarisations mais aussi de grandes opportunités résultent de la crise. Une génération inédite de propositions émerge dans le mouvement altermondialiste, visible à travers les thèmes mis en avant dans les forums qui ont exploré les alternatives : les biens communs, les droits et les responsabilités collectives, les mutations du travail, la reterritorialisation, la gratuité, le bien-vivre, la soutenabilité, l’hégémonie politique à construire, l’organisation des Etats et du pouvoir politique, le nouvel ordre mondial.

Les mobilisations liées à la Conférence de Copenhague de 2009 sur l’urgence climatique et celles qui ont suivi les accidents nucléaires de Fukushima en mars 2011 ont vu le renouvellement de la pensée écologique et des convergences entre les mouvements écologistes et les mouvements de consomma¬teurs depuis les années 1970, ou entre les mouvements sociaux et écologiques sur le climat. Montrant les limites d'un modèle de production et de consommation, elles révèlent qu'il s'agit plus que d'une crise du capitalisme, une crise de civilisation : il faut redéfinir les relations entre l’espèce humaine et la nature, fondement de la modernité occidentale et de la science contemporaine ; mais aussi interroger le rapport entre comportement individuel et action collective. Le débat traverse les mouvements écologistes. Certains considèrent que la dimension écologique est prioritaire et doit être traitée en tant que telle, alors que d'autres estiment qu’il n’y a pas de solution acceptable sans la lier avec la justice sociale et les libertés et sans tenir compte des déséquilibres géopolitiques.

Ce qui est en gestation dans ce cycle de révolutions n’est pas encore déterminé. Quelques pistes peuvent être dégagées. Une orientation alternative à la mondialisation capitaliste est en gestation. Comment passer à l’échelle mondiale, des succès dans les idées à des victoires politiques ? Plusieurs débats, comme celui sur la démondialisation, se proposent d'y contribuer. C’est au niveau national que se dénouent les situations politiques, que se définissent les rapports avec les gouvernements et les partis politiques. C’est dans chaque pays que les mouvements se partagent en fonction des situations

Ce qui partage les mouvements c’est la question des alliances qui renvoie aux issues possibles de la crise : le néo-conservatisme de guerre ; la refondation du capitalisme à travers le « green new deal » ; le dépassement du capitalisme. Le néo-conservatisme de guerre appuie l’austérité pour les couches populaires sur l’insécurité croissante (sociale, écologique, civique) qui alimente les « réactions » xénophobes, racistes, islamophobes. La refondation du capitalisme tente de nombreux mouvements avec la nostalgie de la période sociale libérale, de l’Etat social et de la démocratisation. Le dépassement du capitalisme reste une référence pour des parties importantes des mouvements. Les affrontements idéologiques sur sa formalisation existent mais restent limités ; ils traversent les mouvements. Ils affleurent sur des sujets spécifiques comme par exemple l’économie verte, le nucléaire, les alternatives locales, les modes de consommation, les nationalisations, etc.

Pour l'altermondialisme, il s'agit de s'opposer à la logique dominante de la subordination au marché mondial des capitaux et au pseudo-libre échange entre inégaux. Le critère, qui devrait servir à organiser les sociétés et le monde et à délimiter les formes de contrôle citoyen, est, celui de l’accès aux droits pour tous et l’égalité des droits – du local au planétaire. Il s'articule sur la sauvegarde de l’environnement et la garantie des libertés et débouche sur un autre enjeu majeur : celui d'une relance de la décolonisation. Cette phase qui ne se réduit pas à la montée en puissance des pays dits émergents, correspondrait au passage de l’indépendance des Etats, propre à la première phase de décolonisation, à l’autodétermination des peuples. Elle se construit dans la convergence des mouvements et par le contrôle social des Etats comme des marchés – aux niveaux pertinents de souveraineté populaire et de contrôle citoyen.

La question centrale posée par ce cycle de révolutions est la démocratie, un impératif qui doit être repensé. Les « peuples des places », les indignés affirment que la revendication des libertés est universelle et définissent la démocratie comme le système qui, dans chaque situation, préserve et élargit les libertés individuelles et collectives. Ils expérimentent des manières de lier l’individuel et le collectif. C’est peut-être à ce niveau que les réseaux sociaux divers portent de nouvelles cultures, à l’instar des collectifs de logiciels libres capables de mener collectivement des luttes offensives tout en sauvegardant jalousement l’indépendance des individualités. La réappropriation de l’espace public est une revendication de souveraineté populaire. Les places renouvellent les agoras. On occupe et on échange, mais non pas pour le vote, toujours nécessaire mais rarement suffisant. Ce n’est pas un changement du rapport au politique mais un processus de redéfinition du politique, à commencer par le pouvoir.

Rechercher