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Service public d’éducation et mondialisation – 3p – 14.11.2002 – Mondialisation, services publics

La mondialisation et le service public d’éducation

Gustave Massiah
Président du CRID
Vice-Président d’ATTAC
Novembre 2002

 

La question posée est celle de la thématique du service public d’éducation dans la mondialisation. Pour l’aborder, on doit à la fois se poser la question de l’avenir du service public d’enseignement, en France, dans le contexte de mondialisation et, chercher à comprendre ce que veut dire service public d’enseignement dans une société mondialisée.

La période que nous vivons est une période de ruptures et de discontinuités. La référence à la mondialisation est une manière commode, et souvent simpliste, de le rappeler. La vision du monde change. Les trois dernières décennies sont marquées par l’émergence d’une nouvelle pensée scientifique qui n’est pas sans conséquences sur l’éducation. Il faut penser différemment le vivant et l’infiniment petit, l’incertitude et le chaos, les échelles d’espace et de temps qui sont les fondements de la science moderne. Les services d’éducation, confrontés à la nécessité de comprendre le monde pour l’expliquer, sont directement interpellés. Il y a une difficulté à penser une transformation du monde en cours alors qu’on ne dispose que des concepts forgés dans la période de transformation précédente. Les systèmes éducatifs sont partagés entre la stabilité nécessaire à leur fonction de reproduction sociale, au sens large, et l’impératif de changement nécessaire pour fonctionner dans un monde différent et en pleine transformation.

 

La mise en crise du service public d’éducation

La mondialisation que nous qualifions de néolibérale et qui commence à la fin des années 70, n’est qu’une phase de la mondialisation. Quelles que soient ses effets néfastes, nous ne devons pas oublier qu’il n’y a pas de prédestination de l’évolution, pas de fatalité. La situation est caractérisée par quatre grandes familles d’inégalités qui structurent chacune des sociétés et la société mondiale : les inégalités sociales, les inégalités dans l’accès aux droits fondamentaux, les inégalités politiques, les inégalités écologiques. Ces inégalités modifient l’environnement des systèmes éducatifs, particulièrement la représentation qui fonde leur identité, celle de l’égalité de droit, de la correction des discriminations et du support de la démocratisation.

Les inégalités sociales dans chaque pays et dans le monde sont croissantes. Dans un monde globalement plus riche, la concentration des richesses, à un pôle, et la profondeur de la misère, à l’autre pôle, ont pris des proportions défiant toute imagination. Les inégalités sociales sont redoublées par les inégalités dans l’accès aux droits fondamentaux. On ne peut expliquer le développement des inégalités sans prendre en compte les discriminations. Notre société est structurée autour des discriminations entre hommes et femmes, entre générations, entre populations d’origines ou de cultures différentes. Les discriminations construisent des représentations qui regroupent et désignent comme minoritaires tous ceux qui différent des normes admises comme normales, c’est à dire dominantes.

Les inégalités politiques dans le monde et dans chaque pays sont structurelles et se renforcent. Elles sont aveuglantes entre les pays du Nord et ceux du Sud dans le système international. Les inégalités écologiques redoublent les inégalités politiques. Les aventures militaires et la gestion, agressive et scandaleuse, de la crise de la dette ne sont pas des accidents ; elles dessinent l’ordre du monde. Les nouvelles guerres définissent une nouvelle norme de l’organisation des territoires, la « purification ethnique » qui va compléter la ségrégation sociale dans la géographie des villes. Le territoire urbain est séparé en quartiers socio-ethniques, dont les quartiers considérés comme dangereux ou en difficulté sont souvent baptisés « banlieues ».

Cette situation ne s’est pas imposée par hasard. Elle résulte des politiques économiques et sociales mises en oeuvre dans cette période. Ce sont des politiques de libéralisation qui sont fondées sur le primat à la croissance du marché mondial et à la modernité portée l‘investissement international et les firmes dites multinationales. Il s’agit donc d’ajuster chaque société au marché mondial et d’affaiblir l’emprise économique des Etats pour laisser plus de place à la régulation par les marchés financiers. Ces politiques ont deux conséquences majeures pour le service public de l’éducation. Elles se traduisent par une précarisation sociale et surtout par une remise en cause du statut salarial qui a fondé la recomposition des systèmes éducatifs après la guerre. Elles se traduisent par des privatisations et surtout une remise en cause de la notion de service public fondé sur l’égalité d’accès aux droits.

L’égalité d’accès au service public, une alternative

Face à cette tendance dominante, il existe fort heureusement des contre-tendances. L’existence d’un mouvement social et citoyen mondial, que nous aimons appeler mouvement altermondialisation, modifie l’analyse de la situation. Elle modifie les rapports de forces et les représentations. Elle ouvre le champ des possibles.

Les politiques alternatives doivent s’opposer aux inégalités sociales fondées sur les discriminations, aux inégalités politiques fondées sur la domination, aux inégalités écologiques fondées sur les spéculations à court terme, aux inégalités dans l’accès aux droits fondés sur l’exclusion. Elles doivent mettre en avant des valeurs de référence qui marquent une nouvelle orientation : les libertés, l’égalité des droits, la solidarité, les droits des générations futures, la citoyenneté. Elles doivent affirmer que la régulation des sociétés peut être fondée sur les droits civils et politiques, comme sur les droits économiques, sociaux et culturels.

L’accès au droit pour tous, particulièrement le droit à l’éducation, est l’enjeu principal. Seul un service public est capable de les garantir. Encore faut-il distinguer les deux conceptions du service public, celle qui se réfère à une démarche de type caritatif de celle qui se réfère au droit. Au niveau de l’Union Européenne, on s’oriente plutôt vers la première solution en parlant de service minimum, rebaptisé service universel. L’autre solution est de définir ce qui constituerait une norme de qualité des services publics et de faire en sorte que tout le monde ait le droit d’y accéder. Nous ne sommes pas là dans un débat du passé, mais bien face aux enjeux actuels de la mondialisation.

Les enjeux

L’éducation n’est pas encore soumise à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’éducation financée sur fonds privés est soumise aux règles de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) et à l’autorité de l’OMC.  L’enseignement qui est financé par l’Etat ou par une collectivité locale, public ou privé, échappe aujourd’hui, aux règles de l’AGCS. Mais, l’éducation est menacée par les négociations en cours, même si la commission européenne à écarté l’éducation de ses offres initiales. En 1999 un collaborateur du commissaire Pascal Lamy, déclarait que « l’éducation et la santé sont mûres pour la libéralisation ». Plusieurs pays, dont les Etats-Unis ont demandé que l’enseignement supérieur soit soumis aux règles de l’AGCS.

Le service public d’éducation est confronté au dogme de la privatisation. Même s’il n’est pas privatisé, il doit s’ajuster au modèle de l’entreprise performante. On cherche aujourd’hui à enfermer le débat entre deux formes d’organisation : celle de l’entreprise, fonctionnant sur un principe technocratique et présentée comme performante, celle de l’administration bureaucratique perçue comme lourde et coûteuse. Mais le débat est loin d’être clos. Entre entreprise et administration, il existe d’autres formes d’organisation sociale, notamment toutes celles qui renvoient à la propriété sociale collective véhiculant la mutualisation et les valeurs de solidarité.

Dans une société mondialisée, l’organisation des services publics doit répondre à un souci de citoyenneté et permettre de lutter contre les discriminations. Elle doit permettre de construire l’individuel dans le collectif et l’unité dans la diversité. Elle doit promouvoir la solidarité au niveau international. La notion de « biens publics mondiaux » peut-être appliquée à des domaines tels que l’eau, l’éducation, l’alimentation, l’énergie, les transports, etc. ; elle implique de garantir l’accès pour tous par le droit et d’assurer, notamment par les taxes globales, un financement mondial des services de base. Penser à l’échelle mondiale, c’est être persuadé que sans solution à l’échelle mondiale, il n’y aura pas de solution.

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