Préface du livre permis de vivre la ville
Libérer l’espoir
Gustave Massiah
Président du CRID
Octobre 2002
Après s’être faufilée presque honteusement dans les discours politiques, la pensée sécuritaire a fini par en occuper tout l’espace. Elle a préparé puis accompagné la montée des nouvelles alliances populistes. Elle se traduit aujourd’hui sans complexes dans des politiques qui en dévoilent la nature. Les dernières mesures discutées en France sont significatives. Les ennemis ce sont les jeunes, les pauvres, les étrangers ; ils le sont par nature. Ils menacent les personnes et les biens, ils sont violents, envahissent l’espace public, occupent les propriétés. Et pourtant, les dangers ne sont pas tellement plus grands qu’avant, la violence n’est pas nouvelle, les « barbares » ne sont pas plus nombreux ni plus envahissants. C’est leur acceptabilité qui a changé, et la crainte qui a grandi. De quoi nos sociétés ont-elles donc peur ?
L’évidence sécuritaire n’est pas tombée du ciel, elle a été construite. L’idée de la continuité entre les petites incivilités et la grande délinquance se revendique du bon sens, elle n’a aucun fondement scientifique ; elle permet surtout d’éviter toute interrogation sur la grande criminalité. Foin des faiblesses coupables, il suffirait de montrer sa force pour en finir avec l’insécurité. Inutile de s’interroger sur les causes et les responsabilités, sur la nature de cette insécurité, il suffit de constater qu’elle est là et de s’interroger sur la manière de la faire disparaître. Seuls des esprits faibles perdent leur temps à s’interroger sur le pourquoi, les réalistes, les efficaces savent qu’il faut se concentrer sur le comment !
Pour pouvoir stigmatiser les pauvres, il faut bien d’abord convaincre qu’il n’y a pas de rapport entre violence et pauvreté. C’est là que la démarche a été habile, elle a consisté à démontrer qu’on ne pouvait pas tout expliquer par la pauvreté pour inverser la charge de la preuve. Aux pauvres et aux étrangers de faire la preuve de leur innocence ! D’autant que dans le fond, on est persuadé qu’ils auraient toutes les raisons de se révolter, ce qui suffit bien à les rendre suspects. Il a fallu ensuite disqualifier la prévention pour laisser place nette à la gestion de l’exclusion par la répression. Pour autant, au-delà de la bonne volonté de ceux qui s’y sont engagés peut-on qualifier de préventives les politiques sociales, scolaires, urbaines qui ont été mises en œuvre ? Ont-elles fait reculer les inégalités, les discriminations, les rapports de domination, la précarisation, les humiliations ? Avec le cours dominant de la mondialisation qui s’est imposé aux sociétés, l’insécurité sociale est une réalité de plus en plus largement vécue ; les crises financières répétées, les risques environnementaux majeurs et les bruits de guerre ont accru l’insécurité dans l’avenir.
Si la gestion sociale ne suffit pas et qu’on refuse d’imaginer qu’une révision déchirante s’impose, il faut alors « bétonner » et la porte est ouverte à la répression. La diabolisation des jeunes et des lieux, banlieues et quartiers, renvoie à une stratégie de lutte contre l’ennemi de l’intérieur : la gestion du social trouve ses sources dans la gestion du handicap ; la référence aux valeurs renvoie au moralisme et met en avant la normalisation ; la violence est assimilée au terrorisme à quoi répond la pacification. Dans cette stratégie du fort au faible on perd vite la mesure, on perd de vue que la légitimité d’un ordre social dépend de la capacité de tenir compte de l’état de nécessité et de proportionner les réponses aux transgressions. Mais, la réponse en termes d’apartheid et de réserves se paye très cher ; en dressant des barrières de protection, on s’enferme soi-même, et l’inquiétude se nourrit d’elle-même ; refuser l’autre, c’est toujours se refuser soi-même. La société que l’on construit devient vite invivable. Peut-on donner une meilleure définition de l’intolérance maximale que la tolérance zéro ?
On peut remettre en cause le discours dominant et montrer la nature des politiques à l’œuvre sans tomber dans l’angélisme. La violence existe, la comprendre n’est pas la justifier, d’autant que les comportements violents s’inscrivent dans la stratégie qui en a besoin pour se légitimer, et pourrit l’espace qui leur est laissé. Le péril pour toute la société est dans l’enfermement d’une culture de l’échec, de la paupérisation des moyens d’expression, de la perte de repères. L’exclusion d’une partie d’elle-même gangrène toute la société.
Pour réagir, il faut oser agir ; voici l’hypothèse de départ de l’aventure de Permis de Vivre la Ville. Il ne s’agit pas d’une solution magique, il s’agit de montrer que c’est possible. La proposition s’inscrit dans un projet participatif et dans la durée. Ce n’est pas une participation de pacification, il s’agit de participer avec une vision globale. Participer les yeux ouverts : sans refuser de voir la dureté des rapports et des situations ; sans abandonner la revendication, la contestation et l’interpellation ; sans exclure les affrontements. Il s’agit, autour d’un projet de redonner confiance et fierté, de s’inscrire dans un mouvement qui puisse élaborer en s’impliquant et en se mobilisant. Il s’agit de se construire en construisant du collectif, de s’associer pour faire société, de s’émanciper et de se libérer, de prendre conscience des libertés et des droits individuels et collectifs. C’est la création qui permet d’opposer la spirale de la participation à la spirale de l’exclusion ; la citoyenneté ne peut pas être passive.
Le projet s’inscrit dans l’espace du quartier et l’englobe. Un quartier dégradé est un quartier dans lequel les rapports sont dégradés. Il faut pouvoir surmonter les incivilités qui se définissent comme une stratégie pour éliminer les autres de l’espace public. Pour opposer une alternative au mimétisme du modèle dominant fondé sur la concurrence, la hiérarchie et la dictature des chefs Il faut avancer la coopération et la mutualisation. Pour produire du mouvement et ouvrir des possibles, le projet mise sur l’espace public. Reconquérir des espaces publics, c’est conquérir des espaces de liberté. La pédagogie de l’implication est difficile, elle implique de la disponibilité et de l’ouverture, elle met en avant la générosité et l’hospitalité ; elle est génératrice de plaisir et libère l’espoir. En s’y engageant, Permis de Vivre la Ville retrouve la très belle proposition de Gramsci : savoir allier le pessimisme de la raison à l’optimisme de la volonté.
