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Mythes et identités collectives à partir du Larzac – Pierre Vuarin et GM – 3p – 26.01.2022 – Identités

Mythes et identités collectives
A partir du Larzac

Gustave Massiah
24/01/2022

 

Pierre : Nous réfléchissons avec plusieurs personnes impliquées dans la lutte du Larzac sur la place des mythes dans celle-ci.  Nous voyons bien que pendant la lutte nous avons contribué et cultivé à l'émergence de certains mythes. Par exemple, les paysans sont capables de faire reculer le pouvoir. Une autre défense est possible. Il est possible d'établir d'autres rapport avec les pays du sud. Le progrès n'est pas toujours synonyme de bienfait (cf le nucléaire). On peut avoir un autre rapport avec la nature. Nous pouvons produire autrement.... Durant cette période, la lutte a charrié beaucoup de mythes émergents. Nous ne pouvions pas dire que ces thèmes constituaient des objectifs de la lutte du Larzac elle-même. L'objectif était l'arrêt du projet d'extension du camp militaire. Mais en liant la lutte du Larzac avec des luttes qui portaient ces émergences (Lip, Malville,Plogoff, Paysans Travailleurs,luttes anti militaristes, Naussac....) , nous faisions vivre ces mythes qui étaient aussi  incarnés aussi dans la lutte du Larzac et  dans le Larzac lui-même, de manière physique (à travers les actions de labour ou de semences, les constructions comme la bergerie de la Blaquiere, les nouvelles productions agricoles et leur diversification,l 'occupation et la gestion des terres....) .  Ceci a été un processus intéressant et l'est toujours. En même temps, nous voyons qu'actuellement, l'on voile ou on oublie l'histoire réelle. Les journalistes désirent souvent du mythe. Mais sont prêts aussi à démolir l'image de la lutte à partir de quelques informations. Pourtant, nous avons besoin de comprendre et d'expliquer comment cette résistance et ce mouvement de transformation a été possible. Il ne faut pas se raconter uniquement des histoires...

Gus : les mythes sont très contradictoires. C''est en même temps une manière de se construire des références mais aussi une manière de se raconter des histoires. Ma référence la plus forte en la matière est celle de Pierre Vidal Naquet. Celui-ci a dit qu’ « un mythe est la manière dont un peuple se raconte l'histoire de ses origines ». C'est donc quelque chose de très intéressant... Ce n'est pas du tout l'idée que le mythe est un mensonge, une manière dont on se raconte quelque chose qui ne correspond pas à la réalité. Ceci correspond à une réalité collective d'une certaine manière.

Pierre : Selon René Girard les mythes contiennent des histoires. Mais ils voilent des choses essentielles tout en les disant un peu. Elles sont l'expression de l'histoire des peuples racontée par ceux qui ont le pouvoir.

Gus : On peut les analyser ainsi. Mais ce n'est pas que cela. C'est aussi une manière de se construire une identité collective.  Elle n'est pas toujours, uniquement une manipulation du pouvoir. Par exemple, pour moi, ce qui ressemble le plus avec un mythe du point de vue positif du terme, c'est par exemple l’intervention de Bernard Lambert, en1973, sur le Larzac. « Nous sommes 103 000 et aujourd’hui les paysans ne seront plus des versaillais ».  il construit du mythe. Il rattache la lutte des paysans à la commune. C'est une manière de construire un mythe. C'est une manière de se référer à une histoire rêvée. Ce n'est pas forcément une manipulation. Non, c'est une manière de se créer une identité.

Pierre : C'est pour cela qu'il existe des batailles entre les mythes.

Gus : Oui, tout à fait. Les mouvements ont besoin non pas de se construire des mythes comme des mensonges, mais de se construire des mythes afin de définir l'histoire de leurs origines.  Non pas tel que cette histoire a eu lieu mais telle que l'on veut la représenter par rapport à l'avenir.

Pierre : Ce sont des formes de représentation sous l'aspect de construction d'images, d'imaginaires collectifs.

Pendant la lutte du Larzac, il y avait une bagarre d'imaginaires et en particulier en relation avec l'émergence de nouveaux imaginaires sur différents thèmes : la défense, la production agricole, le rapport avec la nature…Le mouvement Larzac (en particulier les comités Larzac) ont, de fait, travaillé à l'émergence et à l'existence de ces mythes.  Les personnes et aussi l'opinion public accrochaient, étaient séduits par différentes images de cet imaginaire.  Il apparaissait un mythe Larzac plus global qu'il était porteur de tous ces mythes en émergence. Il y avait celui de 103 paysans face à l'état, d'un autre rapport à la nature, à la terre, d'une possibilité d'avoir une autre défense, de pouvoir participer aux décisions importantes, de produire autrement. Actuellement, nous pouvons voir dans différents documentaires, que les réalisateurs et les spectateurs sont attirés par ces mythes qui ont fonctionné et qui se sont transformés aussi en réalité pour une part :  l'agriculture paysanne, il est possible de vivre à la campagne et d'être heureux, de gérer la terre en bien commun...Ceci fonctionne de manière positive.

Mais actuellement, il existe aussi des points d'histoire qui sont voilés par des mythes que nous avions favorisé à construire : les paysans ont pensé, décidé, dirigé la lutte pendant 10 ans. Ils ont fait face au pouvoir et ils ont gagné presque tous seuls ! Dans ce type de présentation, est oublié ou nié la constitution d'un véritable « mouvement larzac » intégrant les paysans, le comité millavois, les comités Larzac et d'autres composantes qui ont joué un rôle décisif dans cette capacité d'intelligence collective pour agir et penser dans tous ces moments difficiles et complexes pendant 10 ans.  On retrouve ce type d'analyse schématique dans les documentaires, les films, les livres même historiques.  D'un point de vue historique, ceci ne constitue pas la réalité.  C'est un manque et il y en d'autres pour bien comprendre la lutte du Larzac et la rendre utiles à d'autres.

Gus :  Mais si on s'attaque à l'histoire des mythes, il ne faut pas le faire uniquement de manière défensive. Je vais préciser ma pensée à partir d'un exemple. On me demandait lors d’une conférence : qu’est-ce que c'est pour toi un mouvement social ? Il ne faut pas oublier que c'est compliqué un mouvement social. Est-ce que c'est l'organisation, son histoire, est ce que ce sont les luttes, les mobilisations... J'ai dit que pour moi, la meilleure définition d'un mouvement social, actuellement, c'était le mouvement paysan.   Si on prend le mouvement Via Campesina, c’est, probablement, actuellement, le mouvement avec le plus grand nombre de participants au niveau mondial. Ce mouvement a été capable de persuader tout le monde et peut être de se persuader lui-même que l'agriculture paysanne est plus moderne que l'agro business. C'est incroyable comme renversement idéologique et culturel.  On peut dire que c'est un mythe. On peut dire que c'est mythique. Mais d'une certaine manière, ce mouvement a raison, parce que l'agriculture paysanne est beaucoup plus adaptée à la question écologique que l'agrobusiness. Donc, c’est plus moderne.  Et en faisant cela, il a inventé des formes nouvelles : la souveraineté alimentaire, les circuits courts, la lutte contre les OGM.... Effectivement, il a créé un mythe. Mais ce n'est pas un mythe qui est faux.  C'est une manière de se raconter son histoire et de se projeter dans le futur.

Pierre : Ceci me fait penser aux dessins de Leonard de Vinci. Il réalisait des croquis, des schémas. Jean louis Lemoigne évoque ces « disagnos » qui sont des représentations imaginaires du futur qui ne sont pas clairs mais qui désignent une voie, un chemin, une direction désirable pour le futur.  Ce sont un peu ces mythes aussi que l'on construit et que l'on représente dans des dessins, des photos, des paroles, des histoires...

Gus : Mais tu vois, ce n'est pas le mensonge. Le mythe représente aussi ce que tu veux construire. Par exemple,le mythe du Larzac sert de référence à Notre Dame des Landes.  Le mythe n'est pas l'histoire réelle.  Mais ceci n'empêche pas les historiens d'observer et de dire ce qui s'est passé. Mais ce qui s'est passé n'est pas une manière de démolir le mythe. Ceci peut être aussi une manière de le confirmer, de le comprendre, d'en rendre compte aussi.

Pierre : Mais quand on raconte des points de la réalité par exemple sur la lutte du Larzac, les journalistes peuvent en profiter pour casser le mythe, pour dire qu'il y avait mensonge.

Gus : oui effectivement, ce n'est pas simple. Comprendre et déconstruire, ce n'est pas inutile. Déconstruire, ce n'est pas démolir.

Pierre : Ceci me semble juste. Pour revenir à la référence de René Girard à propos des mythes. Celui-ci insiste sur le fait que les mythes voilent des réalités mais ils racontent quelque chose de l'histoire, de l'origine des peuples.

Gus : C'est comme la psychanalyse, elle te permet d'interpréter et de comprendre des choses. Mais ce n'est jamais au premier degré.

Pierre : Comme la réalité est complexe, il y a des aspects de celle-ci qui sont voilés, cachés, qui n'apparaissent pas clairement aussi bien dans le passé que dans le futur. Dans des périodes de transition comme ce que nous vivons actuellement, il y a des mythes émergents qui s'opposent à des mythes très présents. Par exemple, dans la lutte du Larzc, le thème et le mythe de l'écologie apparaissait mais de manière pas très claire. Mais cela n'empêche qu'il a fonctionné. Les personnes étaient attirées par la nature, par les produits plus naturels.

Gus : le mythe, ce n'est pas vrai, mais ce n'est pas faux.

Pierre : Ils sont importants car de toute manière, ils existent.

Gus : Oui, car à travers le mythe, c'est l'identité qui transparaît. C'est une question d'identité.  A travers le mythe, je raconte ce que je veux être collectivement. Nous choisissons dans l'histoire ce que nous voulons voulons utiliser pour notre identité comme représentation.

Le mythe a beaucoup à voir avec l’identité collective... sur ce que nous désirons être collectivement. Par exemple, le Larzac a fonctionné comme un exemple, mais aussi comme un mythe de référence…Le Larzac a ainsi fonctionné pour Notre Dame des Landes.

il y a toujours une bataille pour défendre ce que nous voulons être collectivement, pour défendre notre « identité », notre « représentation imaginaire » …

Il y a une bataille autour des mythes. Mais on ne peut pas considérer que c'est uniquement l'expression que du pouvoir.  Si on dit que les mythes sont l'expression du pouvoir, on dit alors que les mythes sont faux. Mais en fait, non ils ne sont pas cela. Il existe une bataille pour définir l'identité. Par exemple, actuellement, si nous parlons de mai 68. Évidemment, c'est un mythe. Même si on l'a vécu, on en parle aussi au niveau des mythes qu'il a charrié et qu'il porte encore. Mais on en parle de manière contradictoire. C'est le rapport entre les contradictions d'aujourd'hui et les contradictions d'hier.

Pierre : Il y a donc la bataille sur les points d'histoire mais aussi sur ce qu'un mouvement porte en termes d'images, de représentations, imaginaires, de mythes et doc d’identité. Enfin, il y a aussi l'histoire sur l'évolution de ces mythes et de ces identités...

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