MAL développement et conflits
Gustave Massiah
Janvier 2000
Tout développement génère des conflits. Le développement est une mise en mouvement, la recherche d’un changement social. Il implique des conflits économiques, sociaux, culturels, nationaux. Il s’inscrit dans une situation marquée déjà par des conflits.
Définir le mal développement n’est pas trop difficile, il suffit de regarder la situation actuelle. Elle est marquée par la montée, dans toutes les sociétés, des inégalités sociales, par l’extension des exclusions, par l’approfondissement des ségrégations. Elle est marquée par les rapports inégaux imposés entre les sociétés, par la domination dans les relations internationales, par les guerres. La permanence et l’importance des injustices et des dénis de justice ne justifient-elles pas les conflits et ne légitiment-elles pas les violences ? Si l’on veut répondre à cette situation ne faut-il pas rechercher un développement qui ne se traduirait pas par cette injustice ?
Toutes ces caractéristiques sont les conséquences d’un modèle de développement. Il n’est pas difficile, aujourd’hui, de saisir ce que représente le modèle dominant, le néo-libéralisme. Il est relativement facile de démontrer que, pour l’essentiel, la situation actuelle découle de la logique de ce modèle et de la manière dont il est imposé dans chaque société et au niveau mondial. Encore faut-il souligner que si cette relation paraît aujourd’hui claire, il n’en a pas toujours été ainsi, et que les luttes sociales, nationales et internationales, notamment à Seattle ont joué un rôle essentiel dans ce dévoilement.
La logique du modèle de développement dominant est implacable. Elle éclate avec l’affaire Michelin, la concurrence internationale conduit les dirigeants d’une entreprise prospère et bénéficiaire à donner en gage à ses actionnaires une réduction des emplois. La concentration des firmes multinationales laisse voir la différence abyssale entre l’indemnité de licenciement d’un PDG qui a échoué, plus de 200 millions de francs, et le RMI qui attend un ouvrier licencié par ce même PDG. Elle transparaît dans les plans d’ajustement structurel imposé aux pays du Sud. Elle définit les règles du système international, des marchés financiers, de la dette et de l’OMC qui préconise l’organisation commerciale du monde.
Il est donc naturel de refuser cet ordre injuste et imposé, de refuser le mal développement. Comment inscrire aussi ce refus dans une perspective, comment définir le « bon développement » ? La question est plus difficile, d’autant que l’expérience historique récente a démontré que pour arriver à un bon développement, il ne suffit pas de chercher à mettre en œuvre le contraire du mal développement. Il y a de nouvelles pistes, autour de la recherche du développement durable. A condition de lui donner un sens qui tienne compte de la critique du modèle de développement dominant et des modèles expérimentés à l’Est. Il s’agit de rechercher dans le développement durable, un développement qui soit : économiquement efficace, socialement équitable, démocratiquement assuré, écologiquement soutenable, géopolitiquement acceptable.
Dans des situations marquées par les injustice et les inégalités, les conflits sociaux et politiques sont nécessaires pour corriger les conséquences du modèle de développement, pour affirmer la nécessité d’un autre développement. Le règlement pacifique des conflits est possible dans les systèmes politiques démocratiques. Ceux-ci impliquent une double condition, que la majorité ne soit pas dirigée par une minorité, et que la majorité respecte les droits des minorités. Les systèmes démocratiques ne sont pas suffisants en eux-mêmes pour assurer un changement social dans le sens d’une plus grande justice et d’une plus grande solidarité. Mêmes démocratiques, les sociétés de marché restent profondément inégales. Un autre modèle de développement reste à inventer.
La mondialisation a accentué les effets négatifs du capitalisme. Le néolibéralisme, après la défaite du camp de l’Est miné par son échec démocratique, l’a emporté dans la régulation du marché mondial. On en mesure aujourd’hui les limites. Les nouveaux conflits, marqués par la désespérance du manque de perspectives, redoublent de sectarisme. L’absence de limites extérieures et de dissuasion conduit aux déchirements extrêmes. La purification ethnique s’infiltre et redouble la ségrégation sociale. Le rapport entre la question nationale et la question sociale a marqué la dernière période historique ; la question mondiale en modifie l’articulation.
La mondialisation impose la modernité du modèle de développement dominant à chaque société et aux institutions internationales. Le règlement pacifique des conflits internationaux souffre de l’absence de démocratie internationale. L’ordre impérial dominant ne saurait en tenir lieu. Dans chaque société et au niveau mondial, la prise de conscience de l’impasse portée par ce modèle progresse. Une contre tendance chemine dans le droit international. L’idée qu’il est possible de réguler l’économie et les échanges à partir du respect des droits ; des droits civils et politiques autant que des droits économiques, sociaux et culturels.
Telle qu’elle est posée, la question semble sous-entendre que le mal développement est la cause des conflits et qu’un bon développement permettrait donc de les éviter. Outre le fait qu’il n’est pas toujours aisé de définir le bon développement, et qu’il convient de préciser ce que l’on entend par conflit, il faut aussi reconnaître que la relation entre conflit et développement n’est pas simple et ne se résume pas à une causalité linéaire.
Tous les conflits ne sont pas de même nature et ne soulèvent pas les mêmes questions. La question du développement est liée aux conflits intérieurs, conflits sociaux et conflits culturels ; elle l’est aussi aux conflits extérieurs et s’inscrit dans les rapports entre les sociétés. Il existe évidemment des relations entre conflits intérieurs et conflits extérieurs ; elles relèvent des dimensions économiques et nationales, liant ainsi le social, le culturel et l’idéologique. Pour saisir ces relations entre les conflits internes et externes, il faut passer par la compréhension des contradictions internes à chacune des sociétés.
