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Habitat 3 et le débat sur la ville – 3p – 30.01.2017 – Urbain

Habitat III et l’évolution du débat international sur la ville

Gustave Massiah
Association AITEC
30-01-2017

 

Je suis très content de participer à cet hommage à Georges CAVALLIER, que j’ai surtout connu à partir de la préparation de la conférence Habitat II. J’ai beaucoup apprécié cet homme. Il avait en même temps la capacité d’être passionné et de faire preuve d’une très grande élégance. Durant la préparation d’Habitat II, il avait su laisser leur place aux parties prenantes, aux différentes catégories d’acteurs, en étant très attentif à ce que chacun pouvait apporter.

Je vais essayer d’entrer dans cette rétrospective. J’ai un peu hésité à partir de Habitat III pour revenir à Habitat II et à Habitat I. Finalement, l’Histoire se fait toujours du futur vers le passé. Cette tâche était toutefois trop compliquée. Je disposais de trop peu de temps. Cette approche eut été trop schématique.

A quoi servent les conférences internationales

A quoi servent les conférences internationales ? Contre nombre de discours trop pessimistes, je reste convaincu qu'elles sont utiles, ne serait-ce que parce qu'elles permettent d'appréhender le débat international sur la ville. Elles mêlent en réalité trois dimensions :

  • l’évolution de la situation urbaine et sa compréhension ;
  • le débat sur les modèles de développement ou de transformation sociale ;
  • l’évolution du système international et des stratégies des institutions internationales.

Ces trois dimensions sont intéressantes à relier. Il est particulièrement utile d’étudier comment les conférences "Habitat" les ont connectées. Dans une conférence internationale, ce sont les Etats qui négocient, qui rédigent la déclaration finale supposée déterminer leurs politiques futures. Ce résultat s’obtient toutefois de façon indirecte et non directe. Les Etats ne modifient pas leurs politiques mécaniquement lorsqu’ils participent à une conférence internationale.

Pour qu'une conférence internationale permette de peser sur la politique des Etats, le premier enjeu réside dans la question du droit international, qui se construit sur la base des différents accords interétatiques. Nous le voyons notamment dans le domaine de la ville et de l’urbain. Un second enjeu consiste dans la progression des idées, qui pour certaines peuvent devenir un jour des évidences. C'est ce qu’on appelle l’« hégémonie culturelle ». Ce point est très important, car la manière de faire la ville est déterminée par la pensée urbaine. Le débat des idées est sûrement le principal aspect des conférences internationales.

Le débat porte également sur la question des alliances entre les acteurs. Les conférences internationales mettent en œuvre la confrontation entre des stratégies d’alliance. Cette interrogation constitue un sujet d’intérêt majeur. Comment pouvons-nous examiner ce point par rapport à la ville ? Comment pouvons-nous le considérer vis-à-vis des trois cycles de conférences évoqués par Antoine LOUBIÈRE : en 1972, en 1992 et en 2001.

L’ONU est une institution compliquée. Elle s’appelle « Nations Unies », mais sa charte débute par « Nous les peuples… », alors qu’elle consiste finalement en une institution d’Etats. Ces différents niveaux de compréhension sont toutefois intéressants.

De Habitat 1, à Vancouver, à Habitat 2, à Istanbul

En 1972, la première conférence de Stockholm sur l’environnement et le développement partait de l’intuition que les transformations du milieu dans lequel nous vivions allaient bouleverser la donne mondiale. On y prenait conscience de la nouvelle révolution urbaine, des changements des rapports entre ville et campagne, du mal-logement, des exclus et des bidonvilles. Même s’il commence à être contesté, le schéma de développement en vigueur est encore celui que nous pouvons nommer le modèle « keynésien » de l’Etat social. Les politiques urbaines et de logement y occupent une grande place.

En 1976, la conférence Habitat I, marquée par la référence à John F. C. TURNER, l’auteur de Le logement est votre affaire, faisait progresser des idées majeures comme la centralité de la question foncière, l'émergence de la production sociale de l’habitat ou encore la participation des habitants. Cependant, les conférences internationales constituent aussi des moments où se construisent des contradictions appelées ensuite à se développer.

Effectivement, après Habitat I, nous avons assisté à une remise en cause du modèle de l’Etat social et du modèle keynésien. Elle avait débuté en même temps que la conférence de Stockholm, avec la fin de la convertibilité du dollar, qui a ouvert la voie au néo-libéralisme.

En 1979, la dette et les premiers programmes d’ajustement structurel modifient complètement la donne. Parallèlement à la financiarisation de l’économie mondiale, portée par la montée en puissance du capital financier et la doxa néolibérale, deux rapports des Nations Unies font apparaître des contradictions : la déclaration sur le droit au développement en 1986 et le rapport Brundtland sur le développement durable en 1989.

L’année 1992 débuta par un débat fondamental sur l’environnement. Il fut notamment marqué par la publication de l’appel de Heidelberg, préparé par Claude ALLÈGRE. Par ce texte, un certain nombre de prix Nobel adjuraient les chefs d’Etat de ne pas se laisser influencer par la vision "obscurantiste" des écologistes. Voilà dans quel contexte débuta la conférence de Rio de Janeiro. Vous constatez que les contradictions étaient assez fortes.

Habitat II s’inscrivait dans la montée en puissance de la financiarisation et de la mondialisation économique. La stratégie des Nations Unies mettait en avant le droit international et son renforcement à partir du protocole facultatif pour les droits économiques, sociaux et culturels lancé à la Conférence de Vienne en 1993. Les Nations Unies étaient contestées par la montée en puissance du système hérité des accords de Bretton Woods, et en particulier par le Fonds monétaires international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Sous la houlette de Kofi ANNAN, elles se lancèrent à la recherche d'alliés.

Leurs premiers partenaires furent les sociétés civiles. Kofi ANNAN conclut une alliance avec des ONG, qui fonctionna assez bien, mais également aussi avec des multinationales au sein du Global Compact. Cette démarche constitua une réussite puisque Ted TURNER, le magnat des médias américain, versa 1 milliard de dollars pour compenser l’arrêt du financement des Etats-Unis aux Nations Unies. Nous nous trouvions donc dans une situation de contradiction très forte.

Cette alliance portait sur la question des droits. Dans la série des conférences initiée en 1992 par Rio et achevée en 1996 par Habitat II, nous trouvons la conférence de Vienne sur les droits économiques, sociaux et culturels, ainsi que la conférence de Pékin sur les droits des femmes, ainsi que la conférence de Copenhague sur les droits sociaux.

La conférence Habitat II mettait en avant le droit au logement, qui s’accompagnait de la notion d’accès aux services publics. Les associations défendaient alors l’idée de « sécurité foncière ». A l’occasion de cet événement, deux nouveaux acteurs sont apparus. D’une part, des sociétés civiles se sont constituées avec la fondation des grandes associations transnationales d’habitants telles que Habitat International Coalition. D’autre part, nous avons vu les collectivités locales chercher à se positionner en tant qu’acteurs internationaux.

Habitat III, des contradictions ouvertes et un avenir incertain

Après Habitat II, nous sommes entrés dans une période durant laquelle les tensions se sont développées encore plus fortement et ont préparé le contexte actuel dans lequel va se tenir Habitat III. En 2008, la crise financière, avec en son épicentre la crise des subprimes, a clairement montré que le logement et la ville sont au cœur de la problématique. En 2011, des mouvements urbains d’occupation et de revendication de l’espace public se sont manifestés dans différents endroits du globe. En 2013, nous avons également assisté à la montée de nouvelles idéologies xénophobes, racistes, identitaires et sécuritaires.

Une contradiction majeure porte aujourd'hui sur le modèle de transformation sociale. On observe en effet une opposition nette entre trois tendances :

  • La première porte sur une accentuation de la financiarisation, notamment une financiarisation de la nature, une marchandisation du vivant. Cette modification est très importante. Elle entérine l’idée que le marché est illimité et nécessaire pour sortir de la crise. Cette contradiction amène au prolongement du modèle de la ville libérale que nous connaissons aujourd’hui.
  • La deuxième tendance, qui se présente comme concurrente, est celle du Green New Deal. Elle est notamment représentée par Amartya SEN, Joseph Stiglitz, Paul KRUGMAN, Thomas Piketty, etc. Elle met en avant l’idée d’un retour vers une régulation publique. Ces théories ont évidemment des conséquences majeures sur ce que seront les modèles urbains dans la période à venir.
  • Le Green New Deal constitue un modèle intéressant, qui s’inscrit dans le prolongement de Habitat II. Néanmoins, la question de l’environnement est devenue tellement fondamentale que naît l’idée plus radicale d'une véritable transition écologique, sociale et démocratique. Elle correspond à une transition et même à une révolution urbaine. De nouveaux concepts sont en cours d’émergence tels que les biens communs et les biens publics qui renouvellent la définition de la propriété, le "Buen Vivir" qui se prolonge dans la proposition de la prospérité sans croissance. Tous ces éléments participent à l’émergence de la prochaine révolution urbaine.

Malheureusement, Habitat III ne fait pas référence à ces innovations. Cette conférence porte encore sur la contradiction entre la financiarisation et la possibilité d’une régulation publique. Pour beaucoup de mouvements et d'acteurs, Habitat III constitue une régression par rapport à Habitat II. Par exemple, le droit au logement est devenu un droit progressif au logement, la lutte contre les expulsions s’est transformée en lutte contre les expulsions « arbitraires ».

Nous nous trouvons dans une période de compromis quasi impossible à trouver, ce qui rend complexe toute perspective d'avancée. Toutefois, cette réalité n’est pas rédhibitoire, car les contradictions se déploieront dans l’avenir et feront apparaître de nouvelles possibilités.

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