Préface du livre de Jo Briand
Des mots pour l’émancipation
Gustave Massiah
Membre fondateur du CEDETIM/IPAM
Membre du Conseil International du Forum Social Mondial
21-07-2012
Jo Briant nous avait donné, en 2007, le témoignage d’une vie militante, engagée, complète, avec son livre Mes lutte, nos luttes, pour un autre monde (Editions La Pensée Sauvage. Aujourd’hui, il nous livre son Abécédaire, un ensemble de 73 mots classés par ordre alphabétique, pour mieux comprendre le monde à travers son parcours.
L’opportunité de l’Abécédaire, c’est de se dégager du commentaire habituel, linéaire. Le caractère fragmentaire permet de découper dans une langue les principaux motifs. De les rendre immédiatement visibles. Principalement dans un souci didactique, celui de rendre autonome le lecteur avec cet « alphabet » en vue d’une émancipation, autant esthétique que politique. La manière de l’auteur et de l’assembleur de l’abécédaire ne disparaît pas. Mais en rebattant les cartes et en les listant dans un ordre alphabétique apparemment neutre, il laisse au lecteur son autonomie et la liberté de construire les liaisons et les raisonnements. Il montre aussi que pour comprendre le monde, une autre langue, une nouvelle langue, est en train de se parler et qu’il faut repérer et inventer son alphabet.
Chaque mot pèse son poids. Chaque mot est pesé, explicité, resitué, expliqué. Jo explique pourquoi il est là, pourquoi il a compté pour lui. Et la collection des mots, des 73 mots, forme un ensemble, un tout. Mais ce n’est pas un univers clos, c’est une ouverture. Comment se construit l’abécédaire. A travers le vagabondage d’une vie. A l’arrivée, dans l’ensemble, chacun peut construire ses catégories ; chaque mot pouvant relever de plusieurs catégories. Tentons une exploration avec quelques cheminements : les pays, c'est-à-dire d’abord les luttes des peuples ; les questions essentielles qui caractérisent le monde et qui ouvrent des alternatives ; les formes et les interrogations de l’engagement ; les mots de la vie ; la philosophie.
Il y a des noms de pays ou de continents. C’est une manière de décrire le monde. A travers ces pays, il s’agit en fait de peuples et de luttes des peuples. Dans les onze entrées géographiques, il y a deux continents, l’Afrique et l’Amérique Latine. Les pays retenus témoignent du mouvement historique de la décolonisation qui est le tournant historique déterminant du vingtième siècle. Le moment où chaque peuple gagne le droit de construire son histoire et de participer à l’histoire de l’Humanité. C’est une révolution mondiale, idéologique et culturelle, qui n’a pas fini de donner tous ses effets. Même si la crise de la décolonisation cherche à le faire oublier. Crise de la décolonisation qui est construite à partir de la tentative de recolonisation menée par les pays du G7, pour l’essentiel des anciens empires coloniaux et qui s’appuie sur une offensive, celle de la dette et des plans d’ajustement structurel, sans oublier quelques expéditions militaires. Crise qui s’est aussi appuyée sur l’exploitation des contradictions internes nées de la rupture entre les peuples et les dirigeants sur la question des libertés, de la corruption et de l’acceptation de la subordination aux grandes puissances financières et géopolitiques. D’autres termes de l’abécédaire explicitent cette question centrale de la décolonisation : Colonialisme et néocolonialisme, dette, Etats-Unis, Bandung, Frantz Fanon.
L’abécédaire traduit ce mouvement à travers quelques pays qui ne sont pas choisis au hasard. Ce sont les luttes qui ont le plus marqué la conscience du mouvement de refus et de désobéissance en France. Témoignant ainsi de l’importance de la solidarité comme condition pour réellement comprendre le changement du monde et la manière dont il affecte nos vies et nos sociétés. Evidemment, on y retrouve les luttes des peuples contre le colonialisme français prolongé dans la Françafrique. Et de manière emblématique l’Algérie et le Cameroun. Avec l’Afrique du Sud, la victoire contre le régime d’apartheid marque la fin de la première phase de la décolonisation de l’Afrique et ouvre une nouvelle ère pour le continent. L’accent est mis sur la Palestine encore colonisée. Les autres entrées des pays mettent l’accent sur le prolongement indispensable des luttes contre la colonisation, la lutte pour les droits et les libertés ; elle commence par la lutte contre les dictatures. C’est le cas des luttes des peuples en Haïti, au Chili, au Brésil, en Argentine. Les mouvements en Amérique Latine, « des peuples de tout un continent qui lèvent le poing », prolongent la lutte contre les dictatures par la revendication de la libération sociale.
Dans ce cheminement, il y a aussi la société française qui se construit. La solidarité entre les peuples est aussi une réponse pour la société française. C’est un parti-pris : celui d’une société française solidaire, passionnée de liberté et d’égalité. A partir du mot Sarkozy, le seul nom de l’abécédaire qui est clairement revendiqué négativement, il y a une interrogation sur l’état de la société française après la dérive de cette présidence. Que révèle cette dérive ? Comment reconstruire, réinventer, ré-enchanter après une telle dérive sécuritaire et l’alignement sur les thèses nauséabondes portées par le Front National.
Mais revenons sur les luttes des peuples ; elles ne sont pas abstraites. Elles ne peuvent être comprises en dehors de leur contexte historique et culturel et de leur situation spécifique. L’entrée par les luttes permet aussi de comprendre la nature des problèmes que rencontrent le monde, à travers chaque société et chaque individu. C’est une autre entrée de l’abécédaire qui compte une trentaine de mots qui composent le tableau des grands problèmes du monde. Ce sont les résistances et les luttes qui dévoilent les questions essentielles, qui permettent de nommer les réalités au-delà des apparences. Ce sont elles qui préfigurent, à travers leur créativité, les alternatives et donnent naissance à des pratiques concrètes d’émancipation. Ces mots dessinent le tableau des grandes contradictions qui caractérisent la crise structurelle de la phase néolibérale de la mondialisation capitaliste. On y retrouve la dimension sociale, celle des inégalités et de la corruption. On y retrouve la dimension idéologique, celle de la démocratie de basse intensité, limitée par les inimaginables inégalités sociales et celle de la montée des oppressions et des idéologies sécuritaires. On y retrouve la dimension géopolitique qui prolonge l’oppression et les nouvelles formes de domination. On y retrouve la dimension écologique née de la contradiction entre le système productiviste et les contraintes de l’écosystème planétaire. Cette contradiction remet en cause les formes de production et de consommation et rend encore plus actuelle la discussion sur le dépassement du capitalisme. Elle amène à réinterroger les relations entre l’espèce humaine et la Nature et ouvre la crise de la modernité qui sous-tend la civilisation occidentale.
Que faire par rapport à ces questions qui se posent au monde ? Pour y répondre, une autre entrée, à travers une vingtaine de mots, traverse l’abécédaire, celle de l’engagement. On y retrouve des valeurs comme la liberté et la paix, des pratiques comme les Amap, la désobéissance, la gratuité. On y retrouve aussi des mouvements comme l’altermondialisme. On y retrouve une référence aux grands moments de rupture, le luddisme, La Commune, Bandung, mai 68, le Larzac, On y retrouve une réflexion sur la révolution et les transformations, sur l’utopie et la philosophie.
La réflexion philosophique parcourt et nourrit la compréhension de tous les mots. On y retrouve une référence à quelques noms qui construisent un référentiel. Ils ne sont que cinq. Socrate avec son choix du fondement de la pensée critique et sa manière de vivre sa philosophie. Louise Michel, l’indomptable révolutionnaire, amoureuse de la liberté et anticoloniale dans sa pratique. Frantz Fanon qui a construit son engagement sur la révolte et la lucidité. Hannah Arendt qui a mis l’accent sur le nécessaire antitotalitarisme. Sartre qui a explicité que la liberté est situationnelle. Cinq références qui fondent l’engagement.
Cet engagement n’est pas sacrificiel ; il est irrigué par la vie quotidienne et s’en nourrit. Aucune question ne peut en être absente. Plusieurs mots témoignent de la force de la vie. La mort, la folie, le sport, le travail sont des réalités fortement présentes. La vie quotidienne à Villeneuve avec la présence du quartier et ce point d’arrivée du café-philo. La fête vécue comme un défi, créatif et irrécupérable, « une brèche essentielle même si elle est insuffisante ». La danse pour libérer son corps de ses rigidités, « se laisser envahir par le souffle de la vie, ce moment de totale liberté ». Et le bonheur, avec cette belle citation d’André Gide : «le bonheur est un devoir envers autrui ».
Voici un livre qui autorise toutes les libertés ; un livre foisonnant et passionnant. Un livre plein de vie. Les mots, assemblés et choisis ne forment pas une thèse. Ce sont les mots que Jo a rencontré. Ceux qui ont forgé ses convictions, ses indignations, ses réflexions, ses mobilisations. Il s’agit de réinventer les mots, de leur donner un nouveau sens, de les subvertir. C’est le trait d’union entre l’ancien monde et le nouveau. Ce sont les traces d’une génération. Ce sont des cailloux qui construisent une piste, celle de l’avenir.
