Scenarios 2001
Après la chute des tours
Gustave Massiah
20-10-2001
La poussière des tours est retombée sans qu’il soit vraiment possible de percevoir l’avenir. Chacun sent confusément que quelque chose de crucial s’est passé. Il est difficile d’imaginer ce qui pourrait se passer, ce qui va changer et à quel horizon le neuf va recouvrir le vieux. L’événement porteur d’incertitude ouvre plusieurs avenirs possibles.
Le rapport entre la question nationale et la question mondiale a caractérisé le dernier siècle et marque encore le temps présent. Mais, la question mondiale modifie le rapport entre la question nationale et la question sociale.
Le premier scénario est celui de la consolidation de l’hégémonie américaine. A travers la résolution de la crise, et sans trop se préoccuper de la poursuite de leurs ennemis déclarés et de la prise en compte des causes profondes de la crise, la direction américaine remplirait le vide constaté. Il s’agirait d’une direction par la gestion du désordre accompagnée d’une gestion militaire par l’exemple. L’efficacité des bombardements est plus dans la réaffirmation de la suprématie que dans la cible. La mondialisation libérale renforcée achèverait la remise au pas du Sud et l’OMC fonderait le système international ; le droit international serait construit sur le droit des affaires. Les grandes manœuvres autour des hydrocarbures d’Asie Centrale ferait l’objet d’un accord entre les compagnies pétrolières texanes qui ont leurs entrées à la Maison Blanche et GASPROM en Russie. L’alignement de Blair trouverait sa justification avec une Europe solidement arrimée à l’Atlantique. Les bruits de botte permettraient de marginaliser les mouvements sociaux
Le scénario de dérapage généralisé sert de scénario catastrophe. La représentation de la guerre des civilisations l’emporte. Les terrorismes et les bombardements s’alimentent mutuellement. Les mouvements sociaux sont éliminés au profit des grandes manifestations intégristes de toute sorte. Sur le plan géopolitique, l’Arabie Saoudite bascule et l’équilibre énergétique est bouleversé. Le Pakistan implose. L’insécurité nucléaire et les bouffées bioterroristes s’installent. Le Sud explose sous le poids des ralliements idéologiques entre la symétrie réversible du Bien et du Mal. Le commerce mondial régresse, les pays riches se barricadent et rétrécissent. Les guerres locales et régionales se généralisent
Un troisième scénario est possible, celui de la négociation multipolaire. Le Sud refuse de se laisser enfermer dans la bipolarisation. L’Europe, après avoir expérimenté le ralliement et l’unilatéralisme se laisse tenter par l’autonomie et décide d’achever son projet politique. Le mouvement social renforce ses positions et met en avant des perspectives d’égalité. La négociation peut-être engagée sur les questions de fond qui rendent ce monde inacceptable, les inégalités sociales, les discriminations, le système international, la guerre. Le droit international et l’accès aux droits s’imposent.
Cette logique a l’avantage d’ouvrir une perspective, cohérente avec l’avenir, pour la résolution de la crise actuelle. Lutter contre le terrorisme aveugle de manière efficace, est une priorité. Pour cela, il faut mettre en avant la primauté du droit sur la vengeance. Certes, on peut penser que la justice, surtout quand on doit en construire les modalités est trop lente. Mais quelle est l’efficacité des grands bombardements pour lutter contre le terrorisme ? Pour lutter contre un crime crapuleux trouverait-on normal et efficace de lancer une bonne ratonnade dans un quartier où le criminel pourrait se cacher ?
Le droit international et la référence aux droits constituent le principe de référence. Elle peut être portée par une coalition qui comprendrait les pays du Sud, l’Europe et les mouvements sociaux. La négociation peut être ouverte à partir des propositions avancées par la CNUCED et les associations en marge des grandes conférences des Nations Unies. Redistribution, fiscalité mondiale, taxation des capitaux spéculatifs, instance de recours, accès aux services de base, annulation de la dette, prévention et règlement des conflits.
La question difficile pour le mouvement social est sa capacité à se situer à l’échelle des enjeux, à l’échelle du monde. Il doit pour cela construire un nouveau rapport entre les institutions publiques et les mouvements sociaux, accepter de prendre en charge la paix du monde et sa reconstruction. Transformer leurs faiblesses en force.
