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Les Non Alignés et la Palestine – 4p – 13.04.2021 – Moyen-Orient, décolonisation

Les Non-Alignés et la Palestine

Gustave Massiah
15 avril 2021

 

Traiter de la Palestine vue par les Non-Alignés permet de la resituer dans le processus de la décolonisation. La Palestine y occupe une place particulière. Elle y a été présente dès le début et elle en a démontré les difficultés et les contradictions. Les Non-Alignés ne résument pas la décolonisation, même si ce mouvement a été significatif de l’évolution de la première phase de la décolonisation, celle de l’indépendance des Etats colonisés et de leur place dans les institutions internationales.

L’histoire des luttes anticoloniales commence par la résistance aux conquêtes coloniales. Les peuples ont résisté de mille façons, à la domination coloniale. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes comme un fondement de l'idéal démocratique est amorcé par les révolutions de 1848. Le droit à l’autodétermination des peuples est affirmé par le Congrès de Londres de l’Internationale Socialiste en 1896. Dès la fin de la première guerre mondiale, il est affirmé par la jeune Union Soviétique et reconnu par Woodrow Wilson, président des Etats-Unis, par rapport aux états coloniaux européens.

Un mouvement politique international de la décolonisation se construit. Le Congrès des Peuples d’Orient, à Bakou en 1920, propose l’alliance stratégique entre les mouvements de libération nationale et les mouvements ouvriers. Le Congrès des Peuples Opprimés, à Bruxelles en 1927, met en avant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à l’indépendance nationale. La présidence d’honneur de ce Congrès est assurée par Albert Einstein, George Lansbury, député travailliste britannique, et Madame Sun Yat Sen, veuve du premier président de la République de Chine. Les discussions portent sur la lutte d’émancipation en Chine, les interventions des Etats Unis en Amérique Latine, les revendications africaines et la « négritude ».

La Palestine est bouleversée par la fin de la première guerre mondiale. Détachée de l’empire ottoman, elle est placée, sur proposition de la Société des Nations en 1920, sous mandat britannique. Les puissances européennes occidentales craignant de voir les juifs d’Europe centrale arriver chez elles pour échapper aux pogroms convergent avec le mouvement sioniste et le Congrès juif mondial. La déclaration Balfour de 1917 propose la mise en place en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif sur la base du lien historique existant entre le peuple juif avec la Palestine dans le but de reconstruire leur foyer national dans ce pays, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existantes en Palestine. La fin du mandat britannique, à travers les résistances et les affrontements, se traduit par la création de l’Etat d’Israël, l’exode des palestiniens et la première guerre de Palestine.

De 1945 à 1955, ce sont les massacres coloniaux et les premières indépendances en Afrique et en Asie. En 1955, a lieu, à Bandoung,( en Indonésie,) la rencontre des 29 premiers Etats indépendants d’Afrique et d’Asie. On y retrouve Soekarno pour l’Indonésie, Nehru pour l’Inde, Chou en Lai pour la Chine, Nasser pour l’Egypte, Tito pour la Yougoslavie, … On y discutera de la poursuite de la décolonisation, des risques de troisième guerre mondiale et du non-alignement, des politiques de développement des nouveaux Etats, des débats aux Nations Unies.

La Palestine est présente dès Bandoung. La courte déclaration finale y consacre ce paragraphe : Considérant la tension existant au Moyen Orient, tension qui est causée par la situation en Palestine, et considérant le danger que cette tension constitue pour la paix mondiale, la conférence afro-asiatique déclare appuyer les droits du peuple arabe de Palestine et demande l’application des résolutions des Nations Unies sur la Palestine et la réalisation d’une solution pacifique pour le peuple palestinien.

En 1956, Nasser nationalise le canal de Suez. Il fait face à une agression militaire conjointe d’Israël, de la France et de la Grande-Bretagne. Malgré leur succès militaire, les trois pays sont contraints de se retirer à la suite de la pression internationale, y compris des Etats Unis et de l’Union Soviétique. Les puissances coloniales françaises et britanniques sont affaiblies ; Israël a consolidé ses positions. L’Egypte de Nasser, devient le porte-parole, dans le monde arabe, des mouvements de lutte pour la décolonisation.

Après Bandoung, la décolonisation s’étend avec le Ghana en 1957, la Guinée en 1958, l’Algérie en 1962, les colonies portugaises en 1975, la défaite américaine au Vietnam en 1975, la fin de l’apartheid en 1990. L’élargissement du mouvement à l’Amérique Latine est renforcé dès la révolution cubaine en 1959 et la préparation de la Tricontinentale à la recherche d’une radicalité des nouveaux Etats. La rencontre de La Havane, en 1966, est affaiblie par l’assassinat de Ben Barka en 1965 et l’opposition entre l’URSS et la Chine. Les questions nouvelles concernent la nature et l’évolution des Etats, leur place dans le système international et les conséquences de la décolonisation.

Dans le prolongement de Bandoung, le Mouvement des Non Alignés est créé en 1961 à Belgrade. Il s’élargit mais il va perdre son tranchant.  En 2012, il regroupe 120 Etats, qui représentent près de 55% de la population mondiale. La déclaration de la Havane de 1979 en définit les buts : l'indépendance nationale, la souveraineté, l'intégrité territoriale et la sécurité des pays non alignés dans leur lutte contre l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, la ségrégation, le racisme et toute forme d'agression étrangère, d'occupation, de domination, d'interférence ou d'hégémonie de la part de grandes puissances ou de blocs politiques et de promouvoir la solidarité entre les peuples du tiers-monde.

La Palestine est présente à toutes les rencontres du Mouvement des Non Alignés. Le Comité des ministres des Affaires étrangères sur la Palestine est très actif. L’OLP est présente comme observateur en 1973 à Alger et comme membre du Mouvement dès le Sommet de Colombo en 1976. Le mouvement pose systématiquement la question de la Palestine aux Nations Unies. Il se réfère aux résolutions des Nations Unies qui à la suite de la résolution 181 du 29 novembre 1947 de l’Assemblée Générale ont déclaré nulles et non avenues les mesures prises par Israël pour changer le statut de Jérusalem, appelé à la cessation des implantations israéliennes déclarées sans valeur légale, réaffirmé l’applicabilité de la Quatrième convention de Genève aux territoires arabes et palestiniens occupés par Israël depuis 1967, Jérusalem incluse, et appelé au retour des réfugiés palestiniens. Récemment, le 24 mars 2021, le Conseil des droits de l'homme des Nations Unies a adopté deux résolutions : la décision concernant les colonies israéliennes illégales dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ; et la décision sur le droit du peuple palestinien à l'autodétermination.

En 1973, le Mouvement des Non Alignés, réuni à Alger adopte le Nouvel Ordre Economique Mondial qui sera voté aux Nations Unies en 1974. Il propose le contrôle des matières premières, le financement du développement, l’industrialisation, le contrôle des technologies, le contrôle des multinationales. Fin 1973, à la suite de la guerre entre Israël et les pays arabes, les pays du Golfe réduisent leur production. Le prix du pétrole est multiplié par quatre. En 1979, la révolution islamique en Iran se traduit par un nouveau doublement des prix. La création en 1975 du G5 qui deviendra G6, puis G7, organise la riposte : endetter les pays du Sud, imposer des plans d’ajustement structurel, mettre en place le néolibéralisme, contrôler le Sud et accentuer la crise du bloc soviétique. La réponse par les non-alignés est rendue difficile par la division entre pays pétroliers et pays non-pétroliers.

Le Mouvement des non-alignés refuse, dans un premier temps, de suivre les orientations du consensus de Washington et des institutions de Bretton Woods (FMI, Banque Mondiale et OMC). Les Non Alignés sont confrontés après la chute du mur de Berlin, en 1989 à la définition même du Non Alignement. Les pays occidentaux désignent un nouvel ennemi au nom du choc des civilisations : l'Islam. Les guerres d’Afghanistan, les deux guerres d’Irak, la destruction de la Lybie, les interventions israéliennes, le jeu trouble des monarchies du Golfe, vont donner du souffle au djihadisme et renforcer les discriminations contre les musulmans en Europe et aux Etats-Unis.

Le mouvement altermondialiste s’affirme comme le mouvement anti-systémique du néolibéralisme. Dès 1980, il met en avant le refus de la dette et des plans d’ajustement structurel. A partir de 1989, il affirme que le droit international ne doit pas être subordonné au droit des affaires. A partir de 2000, il organise les Forums sociaux mondiaux. La Palestine, emblématique de la décolonisation inachevée, est au cœur de l’altermondialisme. Les délégations palestiniennes sont en tête des marches d’ouverture. Un Forum Social Mondial de l’Education est organisé à Ramallah en 2010.

Les Non Alignés ont pesé de tout leur poids pour obtenir une légitimation internationale de la Palestine. Ils ont investi le système des Nations Unies et mené des batailles difficiles. En 2011, à la suite de la reconnaissance de la Palestine comme membre de l’Unesco, les Etats Unis ont suspendu leur contribution qui représentait 22% du budget de l’Agence. L’Etat de Palestine a été reconnu comme Etat observateur non-membre de l’ONU en 2017, par 136 Etats sur 193 membres des Nations Unies. La décision de la Cour Pénale Internationale d’ouvrir une enquête pour les crimes commis depuis juin 2014 dans les territoires palestiniens occupés a été soutenue par les Non Alignés, contre l’opposition des pays occidentaux.

Malgré ces quelques avancées, le peuple palestinien n’a toujours pas obtenu le respect de son droit à l’autodétermination. Le débat politique constant dans la Résistance palestinienne a toujours trouvé un écho chez les non-alignés. Le traité de paix entre l’Egypte et Israël de 1979 avait été très discuté. La personnalité de Yasser Arafat avait accompagné la création de l’Autorité palestinienne et les accords d’Oslo en 1994. L’intransigeance des gouvernements israéliens successifs et la poursuite de la colonisation des terres palestiniennes avec le soutien des Etats Unis en a montré les limites.

Depuis 1948, l’histoire des rapports entre Israël et les autres peuples de la Région se caractérise par une suite de plus de douze guerres, répressions violentes et conflits armés. La série des guerres menées par Israël a marqué l’évolution de toute la région du Moyen Orient. En 1995, l’assassinat de Yitzhak Rabin marque la défaite d’un courant du peuple israélien qui aurait pu être tenté par une intégration dans le Moyen Orient. Après 1989, l'arrivée de près de 500000 migrants des pays de l’Est a bouleversé les équilibres démographiques et culturels en Israël. Israël vit, sans conteste, son avenir comme celui d’une tête de pont occidentale dans le Moyen Orient.

La décolonisation est marquée par quelques luttes emblématiques qui vont mobiliser l’opinion publique. Citons notamment les luttes des peuples algérien, vietnamien, contre le colonialisme français puis contre l’intervention armée des Etats Unis, Sud-Africain contre l’apartheid. La lutte du peuple palestinien fait partie des luttes emblématiques de libération. Le soutien d'une partie de l’opinion publique internationale a été illustrée par les tribunaux d’opinion, notamment le tribunal Russell pour le Vietnam en 1966 et contre les dictatures en Amérique Latine en 1967, et le Tribunal Permanent des peuples créé à l’initiative de Lelio Basso à Rome. La Charte pour la Déclaration universelle des droits des peuples adoptée à Alger, en 1976, sert de référence. Le Tribunal Russell sur la Palestine a organisé, de 2010 à 2013, cinq sessions à Barcelone, Londres, Le Cap, New-York et Bruxelles.

Les Non Alignés ont été très actifs à la conférence mondiale de Durban, en 2001, contre le racisme, la discrimination la xénophobie et l’intolérance. Les débats ont été houleux (et passionnés), notamment sur la question israélo-palestinienne, Pourtant, le rapport final déclare « Nous rappelons que l’Holocauste ne doit jamais être oublié », condamne dans son 61e point la « montée de l’antisémitisme et de l’islamophobie dans diverses régions du monde », et affirme dans son 63e point Nous sommes préoccupés par le sort du peuple palestinien vivant sous l’occupation étrangère. Nous reconnaissons le droit inaliénable du peuple palestinien à l’autodétermination et à la création d’un État indépendant, ainsi que le droit à la sécurité de tous les États de la région, y compris Israël, et engageons tous les États à soutenir le processus de paix et à le mener à bien rapidement ». Durban II à Genève, en 2009, relie le racisme et les discriminations, dans leurs formes actuelles, aux séquelles de la colonisation.

La campagne BDS (Boycott, désinvestissements, sanctions), campagne non-violente et antiraciste, a mis en lumière les trois questions de l’apartheid, de la colonisation et de l’occupation. Elle est révélatrice des formes de domination dans le monde. L’apartheid traduit un régime discriminatoire fondé juridiquement. La colonisation structure le territoire et rend impossible un Etat palestinien. L’occupation sert d’exemple mondial dans la stratégie de la guerre du fort au faible.

Ce qui se passe en Palestine et en Israël n’est pas une question marginale. Elle met en évidence trois grandes questions stratégiques mondiales. Celle de la dimension géopolitique de la crise globale. Le Moyen Orient est, lui aussi, au centre du monde. La contradiction est ouverte entre les manipulations et les interventions d’une part, et le nouveau cycle de luttes et de révolutions de l’autre. Celle du droit international et des Nations Unies qui sont minées par le système des inégalités de traitement par rapport aux valeurs et aux principes. Celle de la décolonisation inachevée dont la Palestine est l’exemple le plus emblématique. La première phase de la décolonisation, celle de l’indépendance des Etats, est presque achevée. On a pu en mesurer l’importance et les limites. La deuxième phase de la décolonisation, celle de la libération des nations et des peuples commence. Elle interroge la nature des Etats et de la démocratie. La Palestine est à l’articulation des deux phases de la décolonisation, celle de l’indépendance des Etats qui n’est pas encore achevée et celle, qui s’ouvre, de la définition des nouveaux possibles. 

Le Mouvement des Non Alignés ne s’est pas résumé à une conglomération d’Etats ; il a aussi contribué à créer une opinion publique mondiale qui ne se limite pas à celles des pays et des médias dominants. Cette opinion publique mondiale, appuyée par des mouvements sociaux et citoyens déterminés, soutient la résistance du peuple palestinien contre la domination, la colonisation et l’apartheid. Elle soutient aussi les courants du peuple israélien qui soutiennent les palestiniens car ils savent qu’un peuple qui colonise un autre n’est pas un peuple libre. Einstein avait déclaré en 1938, à New York, J’aimerai infiniment mieux un accord raisonnable avec les arabes basés sur le vivre ensemble que la création d’un Etat juif, préfigurant ainsi la position de nombreux israéliens aujourd’hui, qui, par rapport à un état juif identitaire, revendiquent un état démocratique. Aimé Césaire, dans le Discours sur le colonialisme, écrivait déjà en 1955, à propos de l’Europe, la colonisation avilit le colonisateur. Nous sentons monter la barbarie dans notre civilisation.

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Nils Andersson, Le droit à l’autodétermination, Revue Les Possibles N°15, déc 2017

Philippe Braillard, Mythe et réalité du non-alignement, Graduate Institute Genève, 2015

Gustave Massiah, intervention au Tribunal Russell sur la Palestine, New York, oct 2012

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