Articles et interventions

Les Forums sociaux de Porto Alegre à Saint Denis – Hommes et Libertés 7p – 02.09.2003 – FSM

Le processus des forums sociaux
de Porto Alègre a Saint Denis

Gustave Massiah
Président du CRID
Vice-Président d’ATTAC
Août 2003

Le processus des forums sociaux a commencé à Porto Alegre, il y a tout juste trois ans. Un chemin considérable a été parcouru depuis que s’est imposée l’idée que le mouvement de résistance à la mondialisation devait être capable de définir son propre agenda, qu’il fallait passer des résistances aux propositions, de l’anti-mondialisation à l’altermondialisation. Le Forum Social Mondial se décline aujourd’hui en forums sociaux locaux, nationaux, régionaux ; il inaugure une nouvelle phase du mouvement social et citoyen mondial.

L’émergence du mouvement citoyen mondial

Un large mouvement citoyen s’est mobilisé pour questionner la mondialisation et mettre en cause son cours dominant. Ce mouvement puise ses formes et ses réflexions dans des mobilisations quelquefois anciennes et, dans le même temps, il les renouvelle. On peut parler, à partir de la convergence des résistances, d’une mobilisation citoyenne mondiale.

A l’origine de ce mouvement citoyen mondial, il faut citer les mouvements de luttes organisées dans les sociétés des pays du Sud autour de la question de la dette et les résistances aux plans d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international dans les années 80. Dans cette émergence, le forum des Ong à l’occasion du Sommet de la Terre à Rio en 1992 est un temps fort, au cours duquel des organisations du Sud et du Nord se sont retrouvées autour de l’idée que problèmes environnementaux et modèles de développement étaient indissociables à une échelle planétaire. Le phénomène s’accélère à la fin des années 90 avec les rapprochements entre écologistes et associations de consommateurs, la revendication d’une taxation des transactions financières, les préoccupations à propos des Ogm, la contestation du FMI et de la Banque mondiale à l’occasion de leur cinquantenaire.

La crise du modèle s’amorce et s’amplifie ; il s’agit d’une crise majeure de régulation. La régulation par les marchés financiers révèle ses limites. Les crises financières en Asie, en Amérique Latine et Centrale et en Russie sont venues le démontrer. L’affaiblissement de la régulation publique remet en cause le système lui-même. La corruption a pris des proportions gigantesques, elle est devenue structurelle ; les capitaux maffieux se sont infiltrés partout. La régulation politique est déficiente. L’affaiblissement des Etats a accru les conflits armés. L’hégémonie politique et militaire des Etats-Unis se renforce ; elle n’annule pas les conflits d’intérêts avec l’Europe, le Japon, la Russie, les pays du Sud. Le modèle néo-libéral n’a pas réussi à définir et imposer le cadre institutionnel et politique correspondant à la mondialisation. La Banque Mondiale, le FMI, l’Organisation Mondiale du Commerce sont de plus en plus contestées. Les crises financières et les résistances des mouvements sociaux ont conduit à une crise majeure de la pensée libérale.

La radicalisation des mouvements sociaux part de la prise de conscience de la situation insupportable de l’évolution mondiale et de l’échec du modèle dominant, caractérisé comme néolibéral. Les grandes manifestations de 1994-95 (en Italie, en France, en Allemagne, aux États-Unis, en Corée du Sud) et le fait que les opinions se soient senties solidaires de ces mouvements sociaux, témoignent de l’élargissement de la prise de conscience que la précarisation sociale doit se penser dans la perspective de la mondialisation néolibérale.

La convergence des mouvements à Seattle

A Seattle en 1999, la convergence des mouvements de travailleurs salariés (les syndicats européens, du Sud et des États-Unis) et des mouvements paysans, des mouvements écologistes, des mouvements de consommateurs, des mouvements de solidarité internationale rend visible le mouvement ; elle marque une étape dans la remise en cause de la direction néo-libérale de la mondialisation. On y assiste aussi à l’arrivée dans le paysage d’une nouvelle génération politique, une jeunesse radicalisée dont la culture politique est postérieure à la chute du Mur de Berlin.

Le tournant de Seattle ne tient pas à l’échec des négociations mais à ce que cet échec a révélé. Il a mis en évidence les positions des mouvements qui, de la contestation de l ‘AMI (Accord Multilatéral d’Investissement), en 1998 à Paris, à celle de l’OMC, des manifestations de Washington aux rencontres de Porto Alegre, remettent en cause le cours dominant de la mondialisation, et non pas forcément la mondialisation. Il a légitimé la recherche d’alternatives, donné un nouveau souffle aux mobilisations et accru la confiance des mouvements porteurs d’initiatives et de propositions. Les événements dramatiques de Gênes ont montré le déficit de légitimité auprès de l’opinion mondiale, des dirigeants des pays riches, de ce bloc majoritaire des actionnaires de l’économie mondiale.

Les forces sociales qui portent la volonté de chercher un autre mode de développement sont constituées des mouvements de solidarité, des droits de l’homme, de refus des discriminations et de la purification ethnique, de consommateurs, de travailleurs, de paysans,  des mouvements de femmes, de solidarité internationale. Depuis quelques années ces mouvements définissent leurs actions directement dans le champ de la mondialisation. Quatre campagnes internationales actives ont délimité l’espace de cette mobilisation. Il s’agit de la campagne pour l’annulation de la dette ; de la campagne pour la remise en cause de l’Organisation Mondiale du Commerce ; de la campagne pour la réforme des Institutions Financières Internationales, dite dans certains pays « Bretton Woods Project » ; de la campagne de contestation des marchés financiers, pour la taxation des transactions financières et l’action citoyenne, plus connue sous le nom de ATTAC. Ces campagnes n’épuisent pas les mobilisations sur la mondialisation. D’autres mobilisations sont à mettre en avant ; par exemple pour le droit international et contre l’impunité, pour la liberté de circulation des personnes, pour l’égalité entre les genres, pour la lutte contre le sida, pour la résolution pacifique des conflits et contre les guerres, pour les libertés et contre les atteintes aux droits de l’Homme, etc.

La convergence des campagnes a modifié la scène internationale depuis 1995. Elle a été rythmée par les grandes manifestations. De Madrid, avec les manifestations « Cinquante ans ça suffit ! » à l’occasion du cinquantenaire de Bretton Woods, à Seattle, Washington, Prague, Göteborg, Nice, Porto Alegre, Gênes, la contestation a obligé les grands de ce monde à ravaler leur autosatisfaction.

Après Seattle, le mouvement citoyen mondial a déjà obtenu des premiers résultats. Il a permis d’éclairer la mondialisation. Dans un premier temps, il a mis l’accent sur ses effets néfastes et mis sur la défensive ceux qui se flattaient d’être les hérauts de cette nouvelle modernité. Ensuite, il s’est attelé, à travers des débats parfois difficiles, à faire le tri dans la mondialisation, entre ce qui relève d’une tendance de l’évolution, lourde et contradictoire, et les conséquences de l’idéologie dominante, néo-libérale et revancharde, qui caractérise la phase actuelle de cette mondialisation. Enfin, il s’est attaché à soumettre à un débat public, critique et international, les systèmes et les mécanismes qui structurent le monde, sur les plans économiques et sociaux, politiques et militaires, culturels et idéologiques. Le large mouvement de mobilisation et de contestation a aussi eu le mérite de dépasser le sentiment de fatalité et de faire ressortir les responsabilités.

Porto Alegre, le passage à l’altermondialisation

Les manifestations contre les institutions financières internationales, le G8 et contre le Forum Economique Mondial de Davos qui regroupe les dirigeants des multinationales et des gouvernements. L’idée est avancée, notamment par ATTAC, de ne pas être toujours à la traîne des sommets des dirigeants du monde, d’être en mesure de définir, de manière autonome, les rencontres du mouvement citoyen mondial. Le mouvement social brésilien et la ville de Porto Alegre offrent leur hospitalité ; le Forum Social Mondial est né en 2001.

Il s’agit d’un saut qualitatif majeur. Cette prise d’autonomie manifeste la volonté de réfléchir à des propositions à partir des résistances. Cette capacité de proposition démontre l’importance du mouvement, de son inventivité et de ses capacités sociales et politiques, intellectuelles et citoyennes. Mais, une multitude de propositions ne constitue pas un programme, ne suffit pas pour esquisser une alternative. C’est le sens qu’il faut donner au passage de Seattle à Porto Alegre, celui du passage de l’anti-mondialisation à l’altermondialisation ;  la volonté de créer l’espace international de l’articulation entre les mobilisations et l’élaboration.

Le Forum Social Mondial ouvre un nouvel espace aux mouvements sociaux et citoyens. Un espace d’échanges et de confrontation sur les résistances et les pratiques, un espace d’élaboration pour les mouvements et d’invention d’une expertise citoyenne. En 2003, à Porto Alegre, 1300 séminaires et ateliers ont permis des débats certes inégaux, mais souvent approfondis. On a pu mesurer que sans continuité, il n’y a pas beaucoup de possibilités d’accumulation et de progression des connaissances. Le Forum Social offre un espace pour élargir les réseaux et les consolider, connecter les réseaux qui travaillent sur les mêmes thèmes ou des thèmes connexes, enrichir les problématiques à partir des manières de poser des problèmes analogues dans des situations différentes, vérifier les hypothèses, construire une culture mondiale de la connaissance du monde et des alternatives. Ainsi en trois ans, d’un thème à l’autre, on a pu mesurer la progression. La première année, les « parties prenantes » ont appris à se connaître et à se reconnaître, des cercles se sont formés, des problématiques communes ont été amorcées. La deuxième année, les diagnostics ont été discutés et partagés, les problèmes reliés entre eux, des propositions esquissées sous la forme d’affirmation de principes et d’objectifs communs. Cette année, des propositions ont été avancées en termes de choix stratégiques et d’actions à mener par les mouvements sociaux et citoyens.

Le mouvement citoyen mondial confronté à de nouvelles situations ne se développe pas en vase clos. Il est reconnu et apprécié, mais il doit aussi faire face à des offensives concertées. Après Gênes, le débat sur la violence et la nature des affrontements a pris un tour aigu. De Prague à Göteborg, le mouvement a dû affronter une confrontation et une répression croissante de ses manifestations qui a pris à Gênes la forme d’une stratégie de criminalisation à l’italienne. Cette situation a ouvert une discussion sur la nature du mouvement, la cohabitation entre ses différentes composantes, sa capacité de construire son unité à travers sa diversité sociale et idéologique.

Les événements depuis le onze septembre 2001 ont créé une nouvelle situation marquée par l’incertitude. Quelles en seront les conséquences pour le mouvement citoyen mondial, et corrélativement, qu’est-ce que le mouvement citoyen mondial peut apporter par rapport à cette nouvelle situation ? Le mouvement citoyen mondial est porteur d’une perspective qui est antagonique avec une représentation binaire et mortelle de guerre des civilisations. Il ne peut que  refuser la vision de mondes fermés, homogènes et uniformisés ; de rappeler la richesse des civilisations, la diversité des peuples du monde et de leurs cultures, la complexité des situations, des géographies et des histoires. Du point de vue géopolitique, cette bataille n’est pas perdue d’avance. Elle pourrait rencontrer l’intérêt de l’Europe et des grands pays du Sud.

Les forums sociaux, mondiaux et continentaux sont des espaces et des moments privilégiés du mouvement altermondialisation. Le mouvement altermondialisation ne se résume pas aux forums sociaux, même si ceux-ci y jouent un rôle éminent. Les forums rythment le mouvement et sont la représentation de son autonomie. Le mouvement, bien plus largement, est constitué par l’ensemble des luttes et des résistances, des pratiques sociales, des débats et des recherches, des créations intellectuelles et artistiques qui s’inscrivent dans la perspective de l’altermondialisation. Cette perspective peut être résumée par le refus des inégalités et des discriminations, la mise en cause dans cette situation des effets de la mondialisation néolibérale, l’affirmation d’un autre monde possible et l’engagement dans sa construction. Les forums correspondent à la dernière vague des mobilisations, celle qui dans les années 95, met en mouvement les couches salariées déstabilisées par les politiques de précarisation. Il ne s’agit pas d’élargir le mouvement pour qu’il soit plus gros mais de considérer qu’il doit être plus complet pour être capable de penser à l’échelle mondiale et de penser chacune des sociétés et la société mondiale dans toute leur complexité.

La déclinaison des forums sociaux mondiaux en forums continentaux ou régionaux ouvre une nouvelle étape. Elle permet au mouvement altermondialisation d’expérimenter un nouveau rythme et de mieux coller à des situations plus spécifiques. Elle est une des conditions du maintien de la diversité et de l’élargissement du mouvement. D’autant, que les grandes régions sont par rapport à la mondialisation dans une situation contradictoire. Elles sont dans le même temps des vecteurs de la mondialisation libérale mais elles en sont aussi des contre tendances porteuses d’alternative. Cette situation est particulièrement visible pour l’Europe. Avec le Forum Social de Saint-Denis et Paris, après celui de Florence, un nouvel enjeu apparaît, celui de la construction d’un mouvement social européen. Les mobilisations contre la guerre en Irak ont montré que ce mouvement est en phase avec l’émergence d’une opinion publique européenne. Ce mouvement social européen, s’il se constitue et se renforce, permettra d’équilibrer le poids des institutions européennes qui ont été la seule référence de construction de l’Union Européenne. Le débat sur la nature de l’Europe et sur sa place dans le monde pourra s’engager sur de nouvelles bases.

Le processus des forums sociaux exprime la recherche d’une unité fondée sur la diversité. L’idée centrale du Forum Social Mondial, « Un autre monde est possible », n’exclut pas les confrontations sur les stratégies à adopter ; elles font partie de la vie du mouvement citoyen. Elles portent notamment sur les défis que rencontre le mouvement altermondialiste : le défi de la guerre ; le défi de l’élargissement géographique, social et culturel des mobilisations ; le défi de la nature des propositions et des alliances ; le défi du passage du social au politique.

Le respect des droits fondamentaux, une alternative au néolibéralisme

Dans chaque société et au niveau mondial, la prise de conscience de l’impasse portée par le modèle néo-libéral et l’ajustement structurel progresse. Une contre tendance chemine dans le mouvement. L’idée qu’il est possible de réguler l’économie et les échanges à partir du respect des droits ; des droits civils et politiques autant que des droits économiques, sociaux et culturels. Dans chaque mobilisation, cette référence aux droits est de plus en plus centrale. Elle s’impose dès que l’on admet que l’objectif des mobilisations n’est pas de définir les politiques et les institutions idéales ; de mimer le pouvoir alors qu’on ne l’a pas. Il est de rappeler les valeurs et les principes, d’exiger les garanties, de contrôler la mise en œuvre. Il est aussi de prendre des initiatives et de protéger l’autonomie des mouvements et des pratiques populaires. L’avancée des droits est la ligne directrice qui s’impose dans chaque mobilisation et qui leur est commune.

C’est à Seattle, dans la mobilisation pour la remise en cause de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qu’une idée simple s’est dégagée : le droit international ne peut pas être subordonné au doit des affaires. Le fondement du droit international, ne peut être que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. A cette condition, le droit international peut-être porteur d’une nouvelle modernité. Il permettrait alors aux mouvements citoyens dans chaque pays de se mobiliser pour faire avancer les situations. Il permettrait aux citoyens d’avoir un recours si leurs droits sont violés. Les Nations Unies peuvent s’ouvrir à la complexité des sociétés, reconnaître les acteurs émergents, leur donner une légitimité. Ils peuvent encourager les Etats à garantir les droits et à renforcer par là même leur légitimité. Voici la base d’une refondation des Nations Unies.

A travers les forums, le mouvement citoyen mondial a chemin faisant définit les principes nouveaux qui doivent fonder les politiques économiques et sociales. Le refus de subordonner l’égalité et la lutte contre les discriminations à la croissance. La prise en compte des différences de situation, des inégalités, des formes de domination et d’oppression n’est pas une question secondaire, une conséquence malheureuse qu’il faudrait corriger. Elle fait partie des objectifs de la transformation sociale et la caractérise. La légitimité de la mobilisation internationale peut s’appuyer sur des orientations qui concrétisent les principes d’une alternative et peuvent donner leur cohérence aux propositions. Ces orientations sont : la redistribution internationale des richesses ; le droit international et la possibilité de recours pour les citoyens ; le contrôle démocratique des instances de régulation ; la coresponsabilité entre le Nord et le Sud ; la subordination de la logique des marchés aux respects des droits de l’Homme.

On peut répondre à l’idée simple, voire simpliste, que la libéralisation permet de répondre à tout, qu’il suffit de faire confiance au marché, de privatiser et de favoriser le capital international, seul porteur d’efficacité et de modernité. La réponse est que la modernisation progressiste est celle du respect, de la garantie et de l’approfondissement des droits fondamentaux ; que les droits économiques, sociaux et culturels permettent la régulation la plus intéressante des marchés, que la nouvelle politique économique est celle qui organise l’accès de tous aux services de base, la satisfaction des besoins fondamentaux et des aspirations populaires.

La perspective ouverte par cette évolution est celle de l’invention d’une démocratie mondiale qui donne un sens à une mondialisation alternative. Dans l’immédiat, une des premières actions, pour aller dans ce sens, est de soumettre les Institutions Financières Internationales, notamment la Banque Mondiale et le FMI, ainsi que l’Organisation Mondiale du Commerce au droit international, au respect de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et aux accords internationaux. La démocratie mondiale et le droit international ne peuvent se construire en dehors de la lutte contre les guerres. Le débat est ouvert sur les institutions internationales, sur l’évolution des Nations Unies qui ne peuvent jouer un rôle crédible sans une réforme radicale. Le mouvement altermondialisation, en tant que mouvement citoyen mondial, se doit d’assumer ce débat.

C’est en s’élargissant à l’ensemble du monde que le mouvement altermondialisation contribuera à un dépassement de la contradiction Nord-Sud. Pour la première fois depuis bien longtemps, des mouvements citoyens se saisissent directement des enjeux mondiaux. Ils sont à la recherche de la citoyenneté mondiale, de l’opinion publique internationale, de la conscience universelle. Leur exigence intellectuelle et politique peut être déterminante.

Rechercher