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Le sens de la transformation urbaine – 6p – 15.04.1996 – Urbain

de Vancouver à Istanbul
Le sens de la transformation urbaine

Gustave Massiah
15-04-1996

Le débat mondial sur le logement et la ville

Habitat 1, à Vancouver, organise le premier débat mondial sur le logement et la ville. A l'époque,  nous étions en simplifiant dans une situation où la ville était définie, dessinée et produite par le pouvoir qui détient la raison. L'Etat, concentré de la raison pure, pour schématiser Hegel, était porteur de la rationalité et de la modernité. Le logement et la ville étaient produits par des filières modernistes. L'industrialisation imposait sa logique. L'expansion du salariat s'accompagnait du logement social. La productivité devait permettre d'abaisser le coût du logement et de le produire en masse, pour le plus grand nombre. Les équipements devaient assurer le passage du logement à la ville et servir de support à l'intégration sociale des couches populaires. La régulation publique devait permettre de réintégrer le foncier dans la circulation du capital. La Charte d'Athènes et le mouvement moderne servait toujours de référence.

Cette représentation formalisait la période de la croissance urbaine et de l'industrialisation de l'après-guerre. Elle ne correspondait pas à la réalité, particulièrement dans le Sud, alors appelé Tiers-Monde, dans lequel l'essentiel de la production du logement échappait au secteur formel dit moderne. D'autant que, en 1976, la période venait de changer. Ce que l'on appellera la crise avait commencé. Le chômage et la précarisation vont remettre en cause le contrat social dans les sociétés du Nord. L'ajustement structurel va être substitué à l'idée même de développement dans les sociétés du Sud.

L'aménagement conduit par le pouvoir d'Etat est toujours accompagné d'insatisfactions et de révoltes qui jouent un rôle essentiel dans l'évolution des villes. Ce mouvement du bas vers le haut ménage des espaces d'autonomie, se concrétise dans une intense production populaire qui est le fait des habitants, des artisans, des petits entrepreneurs et des petits promoteurs. Il trouve un écho dans les projets officiels et sont parfois pris en compte par des "princes éclairés". Les couches intermédiaires formées des techniciens, des administrateurs, des professionnels, des chercheurs assurent l'interface entre les projets officiels et les réponses populaires.

Après Vancouver, et déjà à Vancouver dans le "festival-off" des ONG, des idées nouvelles vont faire leur chemin, charriant contradictoirement les résistances sociales, l'innovation et la modernisation, les récupérations par les pouvoirs. Ainsi, la prise de conscience de l'environnement et le développement durable ; la reconnaissance de la vivacité et de l'importance des productions populaires et la participation des habitants ; la réaffirmation des droits et le droit au logement.

Une rupture dans l'évolution urbaine

La représentation dominante de la production urbaine est remise en cause par l'évolution. Retenons trois interrogations : l'urbanisation, la mondialisation, les stratégies de transformation.

L'urbanisation change de nature. Ce changement est inscrit dans la perception des échelles du temps et de l'espace. L'échelle de temps s'élargit, La période de référence allait de vingt à trente ans ; elle convenait au calcul des investissements et tenait compte d'une génération. Le temps réel inclus aujourd'hui la nanoseconde des nouvelles technologies et, comme le répète souvent Paul Virillio, est confronté à une nouvelle conceptualisation de la vitesse et de l'accélération. la référence n'est plus la génération, elle s'étend à l'histoire longue de Fernand Braudel et George Duby, elle resitue l'urbanisation dans une durée de quelques siècles. Les représentations anciennes résistent mal à ce changement d'échelle.

L'échelle de l'espace s'est aussi étendue. L'urbanisation s'inscrit dans le local. Elle s'apprécie à l'échelle planétaire. C'est là que porte l'interrogation sur le mouvement d'urbanisation. Vivons nous une période de rupture ? Peut-on exprimer dans le même mouvement l'explosion urbaine dans le Tiers-monde et la restructuration des villes européennes et américaines ? Ce mouvement est-il le prolongement au Sud de la révolution urbaine du XIX ème siècle ou correspond-il à une rupture dans cette évolution ?

Faisons l'hypothèse que nous vivons une révolution urbaine et proposons de penser cette révolution urbaine en la reliant à la mondialisation. Je n'entrerai pas ici dans la caractérisation de la mondialisation considéré comme un processus contradictoire dont l'issue n'est pas prédéterminée. Supports de la mondialisation, les villes en sont aussi transformées. Cette mondialisation bouleverse le système géopolitique et remet en cause la nature des Etats. Elle modifie les rapports entre le local, le national et le mondial ; entre le rural et l'urbain ; entre le particulier et l'universel.

La production urbaine et la maîtrise de l'urbanisation s'inscrivent dans l'espace des stratégies de transformation sociale et politique. Les représentations se traduisent par des cohérences qui se retrouvent dans les modèles urbains et déterminent les politiques urbaines. L'interrogation porte sur la remise en cause des stratégies de transformation. Comme le précise Immanuel Wallerstein, l'équation stratégique dominante : "construire un parti ; conquérir l'Etat ; changer la société" mérite d'être reconsidérée. Les conceptions de la citoyenneté et de la démocratie sont en discussion.

Un modèle urbain libéral-mondial

La représentation dominante passe d'un modèle bipolaire à un modèle polycentrique. Entre l'Etat, contesté mais toujours présent, et les habitants, considérés suivant le cas comme des sujets, des clients, des consommateurs, des usagers ou des citoyens, d'autres intervenants cherchent leur place. Les municipalités gagnent en autonomie ; elles relient le local et le territoire ; elles affirment leur représentativité et la légitimité de la démocratie de proximité. Les associations s'affichent comme la forme organisée de la société civile ; elles rappellent les intérêts des habitants et l'exigence de leur participation ; elles prétendent à une démocratie directe par rapport à la démocratie de délégation. Les entreprises rappellent l'importance de la production ; elles portent la rationalité de la gestion des réseaux et des services ; elles sont soucieuses de la spécificité des espaces des entreprises et des rapports qui s'y déploient.

Chacun des acteurs a ses finalités, ses représentations, ses stratégies. Mais, dans cette diversité, s'impose une représentation dominante. elle correspond au cours actuel de la mondialisation, elle prend la forme d'une modernisation, celle de l'imposition par le haut de chacune des sociétés au marché mondial. Il lui correspond un modèle urbain que nous appellerons, avec Alain Durand-Lasserve, le modèle libéral-mondial. Ce modèle se prétend porteur d'une nouvelle modernité. Il conteste le modèle urbain national, étatique et identitaire, considéré comme archaïque. Ce modèle avait certes des inconvénients et notamment, une définition de l'identité nationale construite souvent à partir de la méfiance des "étrangers" et de l'exclusion des "barbares". Il avait un grand avantage, l'affirmation de l'égalité de traitement des citoyens. Le modèle urbain libéral-mondial qui se prétend universel repose sur l'acceptation des inégalités qui résulte de la mondialisation.

L'évolution est marquée par une rupture ; celle de la liaison étroite entre urbanisation et industrialisation qui a caractérisée la révolution industrielle et urbaine du XIX ème siècle. La généralisation du modèle industriel productiviste à l'échelle de la planète se heurte à une double limite. La première est celle de l'écosystème planétaire dont on mesure la fragilité, notamment, dans la dégradation de l'environnement des mégapoles, elles mêmes sources de nuisances et de pollutions. La seconde limite est celle de l'emploi mis à mal par l'accélération foudroyante de la productivité. L'imbrication entre emploi, statut social et revenus, traduite dans le travail considéré comme la valeur culturelle centrale de l'ordre social, est directement remise en cause par cette évolution.

Repartons de la très éclairante formule d'Henri Lefebvre : "l'espace est la projection au sol des rapports sociaux". L'interrogation porte sur l'avenir de ce rapport essentiel : le salariat. Que sera, dans l'avenir, la signification du salaire : le prix du travail, le revenu garanti, le statut social, le rapport à l'Etat ? La place de chacun dans la ville ne recouvre que partiellement les anciennes structurations sociales. La place dans la ville, l'accès à l'habitat sont intimement liés à la nature du revenu, plus encore qu'à son niveau. Un salaire stable constitue un statut social, il donne l'accès au crédit, au logement, à la consommation individuelle et collective ; il est la clé de l'intégration. A l'inverse, l'absence de revenu stable ouvre le processus d'exclusion par rapport à la société institutionnalisée. Sans revenu stable, nos sociétés ne savent plus reconnaître le droit à la sûreté, inscrit dans la déclaration des droits de l'homme, et abusivement confondu avec la sécurité et les glissements sécuritaires.

La mondialisation ne saurait être analysée en dehors de la tendance à l'accroissement des inégalités, de l'élargissement et de l'approfondissements des exclusions. Exclusion par la pauvreté et la misère liée aux inégalités de revenus. Exclusion du travail et des statuts sociaux liés au travail stable. Exclusion par la difficulté d'accès au logement. Exclusion culturelle de la reproduction sociale des "élites". L'exclusion massive dont les mégapoles sont le théâtre brouille les identités. Les représentations classiques (communautaires, religieuses, nationales, sociales) ne rendent plus compte du rapport de l'individu au groupe. Il reste d'ailleurs à s'interroger sur le consensus troublant qui s'attache à ce terme. Emmanuel Terray rappelle par exemple qu'un tel accord n'a jamais existé sur la notion d'exploitation. L'exclusion ne peut-être retenue, sans être précisée, comme analyseur unique de l'évolution sociale.

A la mondialisation et au modèle urbain libéral-mondial correspondent des formes urbaines. Dans chaque ville apparaissent de nouveaux centres, des morceaux de ville-monde. C'est l'espace de ceux qui sont en prise directe avec le marché mondial et avec les devises, les îlots protégés et organisés des grands hôtels et des sièges sociaux. La ville s'étend en quartiers ségrégués et refermés sur eux-mêmes, reliés ou plutôt séparés par des autoroutes urbaines. Le modèle libéral mondial combine la purification sociale et la ségrégation ethnique.

 

L'affirmation du droit au logement et à la ville

Proposer une autre cohérence est indispensable si on refuse les conséquences inacceptables du modèle urbain libéral-mondial. Pour construire une autre cohérence, il est nécessaire de réaffirmer que plusieurs transformations sont possibles. La prise en compte des contradictions permet d'explorer les possibles. Si nous voulons comme le proposait Marx, comprendre pour transformer, il nous faut refuser le discours de l'urgence et accepter le détour de la réflexion et du débat contradictoire. Les réalités changent, certes, mais on ne peut apprécier ce changement si on ne s'attache pas au sens de la transformation.

Identifions quelques une des principales contradictions qu'il nous faut prendre en compte. L'une des premières, comme le rappellent Emile Le Bris et Etienne Leroy, concerne le rapport entre les spécificités des situations et la problématique de l'universalisme. La prise en compte de la contradiction entre le Nord et le Sud est indispensable pour comprendre et le Nord et le Sud et pour appréhender le mouvement actuel de l'urbanisation. L'évolution des banlieues est un analyseur de l'évolution des villes.

Comment se situer par rapport au discours dominant sur l'urbain ? Il est certain que le débat n'est pas entre le changement et l'immobilisme ; ce serait de la vaine polémique. Il n'est pas non plus entre le moderne et l'archaïque ; il y a plusieurs modernismes possibles. Le véritable débat est celui du choix entre plusieurs ruptures, on revient au sens de la transformation. Prenons par exemple les projets urbains de la Banque Mondiale ; Annick Osmont les analyse comme une Utopie urbaine. Ces projets sont les plus avancés et les plus sophistiqués ; ils servent de référence et c'est à partir de leur critique que nous pourrons le plus avancer. Et pourtant, au delà de tous les changements proposés, quand on en analyse les fondements et par rapport aux choix fondamentaux, à la nature de la mondialisation et du marché mondial, ne sommes-nous pas en présence d'un gigantesque effort pour que "tout bouge afin que rien ne change" !

Ce qui est discriminant c'est la position par rapport aux exclusions et aux inégalités ; le refus de la purification sociale, de la ségrégation ethnique et du cantonnement urbain. L'enjeu est considérable et la contradiction de taille. L'urbanisme trouve sa rationalité dans l'ordre et pourrait faire sienne la maxime de Baudelaire "je hais le mouvement qui déplace les lignes" ou adopter la position de Goethe au moment du siège de Mayence « mieux vaut une injustice qu’un désordre ». Peut-on proposer une maîtrise de l'urbanisation qui prendrait pour orientation la position de Albert Camus et "préférer le désordre à l'injustice". Il faudrait alors refuser la vision que le libéralisme a du social, la correction et l'attention apportée aux pauvres. Il faudrait opposer la solidarité au caritatif. Pour ne pas se contenter, par réalisme, d'un peu moins d'inégalités, d'un peu moins d'exclusion, pour pouvoir effectivement lutter contre l'injustice et l'exclusion, il faut être capable de penser un monde sans exclusion, une ville sans ségrégation.

L'enjeu est celui de l'affirmation des droits et de leur inscription dans les politiques urbaines et dans la production des villes. Et de fait, dans la préparation de Habitat 2 à Istanbul, progresse l'idée que la ville à penser est celle qui pourra s'appuyer sur le droit au logement pour tous, le droit à la ville pour tous.

Encore faudrait-il que ces droits ne soient pas de simples citations, généreuses ou récupérées, soigneusement enfermées dans quelques articles de lois, mais de revendications portées par des pratiques citoyennes, par les luttes des habitants et des citoyens. Quel sens peut-on leur donner aujourd'hui ?

La revendication d'un droit signifie d'abord une exigence de reconnaissance. Cette reconnaissance n'est pas seulement demandée à l'Etat. Elle est aussi adressée à toute la société. Rappelons-nous les luttes des femmes, celles de certains groupes considérés comme des minorités. Pensons par exemple au refus de nombreuses municipalités et de leurs habitants de voir des logements sociaux dans leur quartier. La question de la démocratisation des sociétés ne se réduit pas à celle des Etats.

La reconnaissance des droits, pour importante qu'elle soit, ne peut-être séparée de la garantie de leur application. Même si le marché n'est pas synonyme du capitalisme, la logique du libéralisme n'y suffit évidemment pas. On retrouve là le fondement de la légitimité des services publics. Et là, le rôle des pouvoirs publics est déterminant. Encore faut-il ne pas sous-estimer les difficultés. La délégation à une institution du rôle régulateur se traduit toujours le développement de la bureaucratie. L'innovation sociale majeure sera celle qui dans l'avenir permettra de tendre à l'égalité sans générer de bureaucratie. La participation des habitants, directe et par délégation, est le seul moyen connu de mettre en avant cette exigence.

La définition des droits n'est pas une question évidente. Reprenons la proposition de Mohamed Yunus, le fondateur de la Grameen Bank au Bangla-Desh. Yunus propose de s'occuper d'abord des sans-logis. Ensuite, il propose de garantir un droit compatible avec les possibilités du pays. Au Bangla-Desh, dit-il le droit à l'éducation, c'est l'école primaire pour tous, ce n'est pas le droit pour une famille d'envoyer son enfant à Princeton. Ainsi, ce qu'une société peut assurer à ses citoyens, elle le doit. La difficulté n'est pas dans la technique ou dans la production, on sait aujourd'hui produire dans de bonnes conditions et à des coûts abordables. Ce n'est pas toujours le problème du manque de ressources. Prenons l'exemple de la France, dans les années 60, la France était deux à trois fois moins riche qu'aujourd'hui et il y avait beaucoup moins de chômeurs et de SDF. C'est donc un problème de volonté et de choix politiques Reste aussi posé le problème d'un droit internationalement admis. Si l'Humanité est en mesure de loger tous ses membres, ne doit-elle pas le faire ?

Disons aussi un mot du droit à la ville. Il est plus difficile à penser. Le refus de la ségrégation ne signifie pas que tout le monde doit se retrouver au centre. Il s'agit d'inventer de nouvelles villes. Là-dessus, comme le rappelle Françoise Navez-Bouchanine,  les pratiques citadines au Nord et au Sud ont beaucoup à nous apprendre. Il s'agit surtout, comme le répète Tribillon, de ne pas opposer la ville de droit à la ville de fait, de s'appuyer sur la ville réelle et de reconnaître les façons populaires de produire la ville. Il existe de nombreuses pistes à partir de la prise en compte de l'échelle du quartier dans la production urbaine, de l'égalité des normes d'équipement entre les quartiers, de l'évolution des services urbains,...

Une nouvelle démarche urbaine

La construction d'une nouvelle cohérence ne passe pas par l'imposition d'un nouveau modèle urbain qui prendrait la place de l'ancien. Elle passe par un processus et une démarche. Proposons d'organiser cette démarche autour de trois exigences et de considérer la démarche urbaine comme une démarche scientifique, une démarche démocratique, une démarche de coopération.

Une démarche scientifique et exigeante qui se traduit par deux impératifs : la liberté de penser, c'est à dire de critiquer et d'inventer, et la nécessité de vérifier, c'est à dire de mesurer, d'évaluer et de confronter. Le préalable à cette démarche est le respect de la liberté d'expression, du droit d'association et du débat contradictoire.

Une démarche démocratique et ouverte qui s'appuie sur la participation des habitants et le contrôle des citoyens. Cette démarche nécessite un espace de confrontation et la prise en compte des approches des administrations (le bien public), des municipalités (la démocratie de proximité), des associations (la participation directe), des entreprises (les producteurs).

Une démarche de coopération qui exprime la volonté de construire un cadre institutionnel du système-monde qui soit une réponse à l'actuelle mondialisation. Cette démarche passe par la mise en avant du partenariat, non pas comme une mode, mais comme une double exigence. L'exigence d'une reconnaissance de l'égalité entre les partenaires et de rapports négociés et contractuels. L'exigence du respect de l'autonomie et de l'identité de chacun des partenaires.

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