Le micro-crédit
Inscrire la réflexion et les pratiques dans un mouvement de mobilisation
Gustave Massiah
Président du CRID
05-03-2003
Nous avons vécu une séance passionnante. Elle a illustré une démarche qui devrait être celle du mouvement de solidarité internationale : Ancrer la réflexion dans les pratiques ; confronter les pratiques à une approche critique et conceptuelle ; inscrire la réflexion et les pratiques dans un mouvement de mobilisation.
Partir des pratiques présente un double avantage ; il faut prendre en compte des situations spécifiques, ce que certains traduisent par « être concret » ou « être sur le terrain », et il faut s’intéresser à la transformation et non à la simple reproduction, ce qui amène certains à mettre en avant la notion de pratiques innovantes.
Les pratiques qui ont été présentées concernent des projets de micro-crédit. Au-delà de la vogue qui les porte, les projets de micro-crédits présentent un réel intérêt. Ils répondent à la nécessité de personnes démunies dont une partie des difficultés résulte de leur exclusion des circuits de l’échange. Ces projets reprennent des réponses, au départ les traditionnelles formes de tontines et autres crédits rotatifs, qui ont été élaborées et adaptées par des petits groupes pour surmonter ces handicaps. Ils permettent d’ailleurs dans bien des cas d’améliorer, même si cette amélioration est très relative, la situation de ceux qui y participent.
Cet intérêt est plus large encore dans l’évolution actuelle. Les projets de micro- crédits sont locaux et collectifs. De ce double point de vue, ils ne sont pas au départ dans la logique de l’évolution économique et sociale dominante. Celle-ci en effet privilégie une conception du marché fondé sur les échanges lointains et « les exportations » par rapport au marché local et à la satisfaction des besoins des producteurs. Les micro-crédits se référent au développement local qui, dans certaines conditions, peut être un point d’appui dans la contestation d’une économie et d’une société de plus en plus capitaliste et mondialisée. De plus, les micro-crédits correspondent à une conception collective du social qui ne verse pas dans la mise en prise individualisée au marché ; elle relève plutôt des valeurs de la mutualisation et même de l’auto-organisation des producteurs. En cela, elle pourrait correspondre à un renforcement des formes de résistances et d’initiatives des couches populaires.
Les pratiques dont nous avons entendu parler ce soir sont aussi des pratiques de partenariat. En cela, en partant du local, elles croisent des situations et s’inscrivent dans un espace international. Elles mettent en évidence les difficultés et l’intérêt du partenariat, en tant qu’objectif et en tant que modalité d’une volonté de solidarité et de coopération. Comment construire des relations d’égalité à partir de situations foncièrement inégale ? Comment sortir de ce présupposé d’une « aide » qui rend impossible des relations équitables ? Ce que nous avons pu ressentir dans les pratiques qui nous ont été présentées, c’est une tentative de réponse fondée sur une valeur essentielle, celle du respect mutuel, de la découverte et de la reconnaissance de l’autre et de soi-même dans l’autre.
Evidemment, nous n’allons pas tomber dans l’imagerie d’Epinal, et nous savons quels sont les limites et même les dangers de ces pratiques innovantes. En ce qui concerne les limites, nous n’insisterons pas sur celle inhérent à la notion même de projet ou à celle, si contestable, d’expérimentation sociale. Nous entrerons plutôt dans l’analyse des formes de récupération. On ne peut oublier que les pratiques nouvelles ne se déploient pas dans des espaces et des temps vides et éthérés. La Banque Mondiale, toutes les coopérations bilatérales et aujourd’hui toutes les institutions financières et bancaires célèbrent à l’envie les « success stories » des micro-crédits. Elles proposent, pour leur bien évidemment, de les renforcer, de les encadrer et de les améliorer. Si nous persistons à penser que ce sont des formes qui peuvent être anti-systémiques, pour reprendre la terminologie de Immanuel Wallerstein, il faut s’interroger sur la nature de la contradiction à l’œuvre.
Nous sommes dans cette situation de confrontation à l’urgence d’une part, et à la prise de conscience de la nécessaire rupture avec les tendances dominantes, d’autre part. Le débat est donc d’ordre stratégique. C’est là que l’analyse critique et conceptuelle est indispensable pour comprendre la situation et définir des propositions. Pour cela, il faut sortir du consensus. C’est ce qui a été fait aujourd’hui. En pointant la question : micro-crédit ou micro-endettement ? on entre dans une discussion féconde, dans l’indispensable détour par la théorie. Il faut alors, comme on a commencé à le faire, prendre en compte le débat sur la nature du développement, sur le rapport entre endettement et développement, sur le rapport entre rationalité économique, dimension sociale et mécanismes de pouvoir ; ainsi que l’analyse des stratégies mises en œuvre par les pouvoirs dominants et les institutions financières internationales.
Faisons l’hypothèse que les pouvoirs dominants sont aussi confrontés à une situation d’explosion des inégalités et des pauvretés avec les conséquences en termes, pour une partie de l’Humanité, de survie … et de révoltes. L’encadrement direct par des rapports capitalistes directs, de type salariaux pour simplifier, n’est pas envisageable. Il s’agit donc de trouver des formes indirectes, provisoires ou à plus long terme, de mise au travail et de profit. Comme par exemple, les formes de quasi-salariat des paysanneries et des artisanats, à travers le contrôle des marchés, des crédits et des conditions de reproduction. Il s’agit donc de subordonner des groupes et des collectifs en situation de survie en les intégrant progressivement aux marchés.
Pour la définition d’une stratégie, une question est centrale : Comment apprécier le mouvement principal ? Qu’est-ce qui l’emporte de la récupération d’une part, de l’autonomie des pratiques de micro-crédit de l’autre ? D’un côté, les micro-crédits et les projets ne sont pas nés d’un complot monté par les institutions financières. Elles correspondent à une réponse populaire, elles peuvent d’une certaine manière préfigurer de nouveaux rapports sociaux dans la production. D’un autre côté ces rapports, même s’ils pourraient préfigurer de nouvelles possibilités sont englués, déterminés par les rapports dominants existants ; ils sont aussi porteurs de formes d’exploitation, de domination, d’oppression, de subordination. Surtout quand se pose la question de l’échelle, du passage d’un groupe de base de micro-crédit à un système intégré comme celui de la Grameen Bank ou de la Sewa Bank. Avec ces systèmes intégrés, la contradiction s’approfondit. On peut vérifier, d’une part, qu’une réponse différente, construite par le bas, est possible et peut répondre à des problèmes en vrai grandeur, à l’échelle des problèmes posés ; d’autre part, on vérifie aussi que la récupération est plus difficile à éviter, et que les tendances dominantes sont plus difficiles à éviter.
Il nous faut dans le même temps éviter de sous-estimer les possibilités de récupération et de surestimer la part de surdétermination par les tendances dominantes. Nous devons mettre l’accent sur les contradictions et les situations pour réaffirmer qu’il n’y a pas de fatalité et qu’on peut, par les luttes, élargir les marges de manœuvre et les degrés de liberté. C’est là que l’inscription dans les mouvements, et que les nouvelles formes du mouvement altermondialisation, donne de nouvelles perspectives. C’est ce que nous avons pu vérifier aujourd’hui. En s’inscrivant dans le mouvement d’émancipation des peuples né dans la décolonisation, les propositions de micro-crédit peuvent se prémunir contre les tentatives de récupération des institutions financières et de coopération. En s’inscrivant dans le mouvement de solidarité internationale, les projets de partenariat peuvent esquisser de nouveaux rapports de coopération entre les sociétés. Je voudrai insister sur l’inscription dans le mouvement féministe qui en mettant en avant l’évidence que les pauvres sont aujourd’hui, dans une écrasante majorité, des femmes, contribue à dévoiler les rapports réels de discrimination et d’oppression qui structurent nos sociétés.
