De quelques débats dans ATTAC
en juin et juillet 2003
A la suite d’un appel paru dans Le Monde sous le titre « La gauche que nous voulons », et dans lequel ma signature avait été malencontreusement changée, de « militant associatif » en « Vice Président d’ATTAC », de nombreuses réactions se sont exprimées sur les listes ATTAC-LOCAL. Ces réactions ont donné lieu à deux types de discussion. L’une, en cours, sur les modalités et procédures d’engagement d’ATTAC et des responsables de ATTAC. L’autre s’est engagée sur une série de questions de fond. Cette note reprend quelques uns des échanges sur trois questions : la dimension écologique ; les rapports Nord-Sud ; les rapports avec les partis politiques et la gauche. Pour commencer, j’ai rappelé la première réponse que j’avais faite et qui est souvent citée dans les réactions qui ont suivi.
Gustave Massiah
Août 2003
REPONSE A QUELQUES LETTRES OUVERTES OU FERMEES
Gustave Massiah
D’abord, une précision. Je pensais avoir pris mes précautions avant de signer l’appel à titre personnel ; manifestement, ça n’a pas été suffisant. Dès le lendemain de la parution de l’appel, j’ai demandé, par lettre et par télécopie, au rédacteur en chef du Monde de bien vouloir informer ses lecteurs que : Gustave Massiah a signé le texte “ La gauche que nous voulons ” à titre personnel, en tant que “ militant associatif ”. C’est contre sa volonté qu’il a été présenté comme “ Vice Président d’ATTAC ”. ATTAC n’est donc absolument pas engagé par cette prise de position. Je suis désolé pour ceux qui se sont sentis entraînés contre leur gré. Au delà de la vigilance et de la vigueur des réactions des militants d’ATTAC, qui reste la meilleure des garanties, il faudra préciser la manière de vivre la contradiction entre la responsabilité de ceux dont la parole peut engager ATTAC et la capacité d’appréciation et d’expression nécessaire au développement d’ATTAC.
Cette précision étant faite, je suis plus à l’aise pour entrer dans les débats qui, au delà d’une signature inopportune, abordent des questions de fond sur le positionnement d’ATTAC. Je voudrais donc préciser mes positions sur des questions qui reviennent souvent dans les réactions sur les listes ATTAC. Je précise qu’il ne s’agit que de mes positions personnelles, qui font partie de la diversité des positions présentes dans ATTAC. J’insisterai sur quelques questions qui reviennent souvent : la question du développement et de la croissance, le refus radical du néolibéralisme et les revendications, la référence à la gauche, le rapport du mouvement social au politique, la reconstruction du politique.
Plusieurs personnes insistent sur le fait que la gauche, présentée de manière générique, serait automatiquement associée à la croissance et au développement qui serait la marque ultime du néolibéralisme. C’est d’autant plus frappant que les mots de croissance et de développement ne sont pas cités dans l’appel. Je ne vois pas ce qui permet d’associer automatiquement toutes les positions de la gauche à une conception du développement et de la croissance. J’entends bien la remise en cause radicale de ces concepts et j’apprécie la charge critique et subversive qu’elle peut porter, surtout s’il s’agit de qualifier les conceptions dominantes et l’occidentalocentrisme qui leur est souvent attaché. J’ai précisé à maintes reprises (et notamment dans le livre d’ATTAC, Une économie au service de l’Homme) ma critique de la croissance et du productivisme dans les modèles de développement capitalistes et soviétiques. Mais, je ne crois pas qu’on trouvera de nouvelles solutions en éradiquant du vocabulaire des notions telles que le développement, la croissance, le progrès. La bataille n’est pas seulement idéologique et ne se résume pas au rejet de la croissance, elle porte sur la nature de cette croissance.
Je pense possible de définir des politiques économiques et sociales qui ne se résument pas au primat donné à la croissance, qui commencent par la lutte contre les inégalités et les discriminations, et qui se traduisent par un accès aux services essentiels et aux droits fondamentaux de tous ceux qui en sont exclus, dans les sociétés du Sud comme dans celles du Nord. Cette option implique l’égalité d’accès aux services essentiels. Elle ne pourra pas se faire sans changement radical du système, et c’est la raison pour laquelle je me situe dans cette perspective. Mais, tout ce qui pourra être obtenu pour une amélioration des conditions de ceux qui en sont exclus doit être recherchée et toutes les luttes dans ce sens doivent être menées et soutenues. Dans l’histoire du mouvement ouvrier, on n’a jamais considéré comme antinomiques l’abolition du salariat et la revendication de l’augmentation des salaires.
Sur le rapport entre le mouvement social et politique. Je suis toujours étonné par les cris d’orfraie qu’on entend dès que le mot gauche est prononcé. Chacun est libre de définir ses positions comme il l’entend, évidemment. Pour ma part, je ne me considère pas comme à droite et je ne me situe pas dans l’ailleurs du ni droite, ni gauche. Je me considère comme résolument à gauche et je ne considère pas ce clivage comme dépassé, ce qui ne signifie aucunement le ralliement automatique et pavlovien à ceux qui définissent un camp de la gauche. La référence aux luttes d’émancipation et de libération individuelle et collective, l’engagement pour une transformation sociale fondée sur le refus des formes d’exploitation et de domination a marqué un courant historique. Il ne s’agit nullement d’une fidélité aux politiques souvent contestables et parfois même monstrueuses, notamment dans le cas des politiques coloniales, menées au nom de la gauche. Il s’agit d’un positionnement dans l’histoire des luttes sociales, politiques et idéologiques des cent cinquante dernières années. Il me semble nécessaire et il me plaît de m’y inscrire.
Je pense donc, toujours à titre personnel, que le mouvement social doit s’emparer de l’ensemble de la question du politique. Je m’en suis expliqué, notamment dans une contribution sur le mouvement social et citoyen mondial, qui a été repris dans Grain de Sable. J’y ai clairement affirmé mon attachement à la définition de Gramsci du mouvement politique de masse. Il y a longtemps que j’ai, pour ma part rompu avec la forme-parti. Mais les partis font partie de la société, ce sont après tout des associations analogues à d’autres. Je leur dénie le monopole qu’ils s’arrogent du politique et qui passe notamment par la désignation des candidats. Je me méfie du rapport qu’ils entretiennent avec la forme-Etat et le refus des possibilités de contrôle et d’évolution de la nature des Etats. C’est pourquoi, j’ai pris la décision personnelle, il y a près de 25 ans de ne pas adhérer à un parti et de ne pas me présenter à des élections et de m’investir, assez activement, dans le milieu associatif de solidarité, et notamment, mais pas exclusivement, de la solidarité internationale.
Ceci étant, je ne me désintéresse d’aucune manifestation du politique et je m’intéresse particulièrement à la construction d’une instance politique correspondant à un nouveau monde possible. Je ne pense pas que l’engagement partidaire soit déterminant mais il n’est pas non plus négligeable. C’est pourquoi, sans m’y engager personnellement, pour préserver l’autonomie associative, je soutiendrai tous ceux qui chercheront à définir un prolongement des mouvements sociaux et citoyens sur la scène politique traditionnelle. Par rapport à celle-ci, quels que soient les désillusions et les enragements, je ne céderai pas à la diabolisation qui aveugle toujours, je ne céderai pas non plus à la délégation et je me déterminerai, après en avoir largement débattu et le plus collectivement possible, en fonction des situations. La liberté est situationnelle et se gagne dans l’engagement.
Extrait du courriel de Jean Boulnois
(Jean Boulnois avait été le premier à réagir à la signature de l’appel par un Vice Président d’ATTAC ; il s’agit ici d’un deuxième courriel qui suit la réponse qui avait été faite).
… Cependant, cet épisode a eu l'avantage de soulever des questions qu'il me parait urgent de nous poser dès maintenant dans notre association, dans une recherche de plus de cohérence, et principalement celles-ci :
- quel développement et quelle croissance croyons-nous compatibles avec les équilibres sociaux et environnementaux (sachant qu'il ne suffit pas d'affirmer que le contenu de la croissance peut être différent pour le croire) ?
- et son corollaire : que voulons-nous garder ou rejeter des fondements du néolibéralisme et par quoi remplacer celui-ci ?
Je suis convaincu qu'une réponse plus claire à ces 2 questions essentielles permettrait de renforcer notre espoir qu'un autre monde soit vraiment possible, mais un espoir moins "méthode Coué" et plus actif, né d'une meilleure conscience du possible. Cette investigation n'a été menée par aucun mouvement politique, pas plus à gauche qu'à droite. C'est donc bien à nous, mouvement citoyen créatif, de le faire, sans peur de bousculer quelques croyances, et en toute indépendance d'esprit. L'appel du bureau national du 20 mai …a évoqué l'urgence d'un débat franc ("donner un coup de pied dans la fourmilière"). N'est-t-il pas temps de s'y lancer dès maintenant, dès l'Université d'Eté prochaine ?
La non prise en compte de la dimension écologique
Extraits des courriels de Philippe Lalik et Alain Duez
Si les mots croissance et développement ne sont pas présents dans le texte publié dans "Le Monde", il est écrit que "la relance économique est indissociable du progrès social". Une telle relance, non fondée sur la croissance et/ou le développement, existe-t-elle ? Il est permis d'en douter.
Certains auteurs estiment que la croissance repose en grande partie sur les dégâts qu'elle provoque. On pollue l'eau, puis on la dépollue, le PNB augmente. Dans le même ordre d'idée, si dans une population donnée, de plus en plus de couples sont stériles (à cause des pesticides par exemple) et ont recours à la fécondation in vitro, cela entraîne une augmentation de la richesse produite. Ce type de croissance n'est-il pas malsain ? Peut-on envisager une croissance qui soit à la fois saine et éternelle ?
Je remarque que dans ce texte, la problématique écologique est passée sous silence (mis à part une phrase évoquant le saccage des territoires). Cette non-prise en compte du fait que le système économique est un sous-système de la biosphère est révélatrice de la pensée de gauche. En effet, comment ignorer ce que permet la planète (ressources et capacité d'absorber les déchets) à l'économie.
La production primaire nette (PPN) est la quantité totale d'énergie solaire convertie en énergie biochimique grâce à la photosynthèse des plantes moins l'énergie que consomment ces plantes pour leur propre développement. C'est ce qui constitue la base de ressources nutritives de toute vie. Or, des études récentes indiquent que 12% de ces ressources ont été détruites et que l'espèce humaine s'en accapare 27%. Une seule espèce dispose donc de près de 40% de la PPN, et pourtant cela est nettement insuffisant, étant donné les conditions de vie d'une majorité des habitants de notre planète.
Prenons un exemple parmi bien d'autres, celui du papier. Un Terrien consomme en moyenne 46 kg de papier par an. Un Américain du Nord en utilise 320, un Européen 200, un Chinois 24 et un Indien 3. Chacun devrait avoir droit à ses 200 ou 300 Kg. Pourquoi pas, mais avec quelles forêts ? En ce qui concerne la consommation de viande, le problème est du même ordre. On espère augmenter le niveau de vie de l'ensemble des habitants du Tiers-Monde sans se poser la question de savoir si c'est matériellement possible et quelles en seraient les conséquences pour les habitants des pays occidentaux. Les calculs d'empreintes écologiques montrent que les Indiens et les Chinois vivent déjà au dessus des moyens permis par la nature de leurs pays respectifs. Comment vont-ils se développer durablement ?
La gauche estime qu'un nivellement par le haut est possible. La question que l'on doit pourtant se poser est celle-ci : Les limites écologiques de la planète permettent-elles un nivellement par le haut ? Si la réponse est négative (ce que je crois) l'alternative est la suivante : Ou bien l'on subit, par l'intermédiaire de la mondialisation, un nivellement sauvage par le bas. Ou bien ce nivellement s'effectue grâce à une décroissance socialement soutenable. Le problème est que cette idée ne bénéficie d'aucune base sociale. La gauche en estimant qu'une augmentation généralisée du PNB par habitant est compatible avec la survie des mammifères (dont l'homme) sur la planète ne commet-elle pas une gravissime erreur ? La question me semble fondamentale.
Une décroissance soutenable ne signifie pas un appauvrissement. Si nous consommons des yaourts de fabrication locale plutôt que des yaourts dont les ingrédients ont parcouru 8000km (une étude a évoqué ce cas), nous ne nous appauvrirons pas. En mangeant moins de viande non plus. Ne pas manger de légumes ou de fruits hors saison (des fraises à noël) ne va pas nous indisposer ... Sans doute faudra-t-il quand même créer des structures du type "consommateurs anonymes" pour nous désintoxiquer.
Un détail toutefois : cette solution nécessiterait une sortie de la compétition économique mondiale. Une utopie, certes. Mais avons-nous réellement un autre choix rationnel ? L'appauvrissement généralisé ne nous guette-t-il pas en cas de choc climatique ? On peut toujours tenter de s'opposer aux décideurs du G8, du FMI, de l'OMC ... ce que nous faisons ensemble (et je tiens à remercier chacun des adhérents d'attac à ce sujet). Mais ne perdons pas de vue, qu'en cas d'emballement des catastrophes "naturelles" aucune discussion ou contestation ne sera possible.
Extrait du courriel de Alain Saumon
Le mot écologie est un nom commun : il n¹est la propriété de personne, ni d¹aucun parti politique ; il est une référence en soi comme les mots social, économique ou politique. Éco (oikos, la maison) Nomie (nomos, la gestion) Logie (logos , la théorie) : la maison c¹est l¹être humain, c¹est ce qu¹il bâtit, avec ses idées, avec ses voisins, avec les arbres qui l¹entourent, la mer qui transcende son regard vers l¹infini, la montagne majestueuse et puissante. Réduire la théorie à la gestion, c¹est une main sans doigts pour dessiner, un corps sans tête pour penser. La matrice des civilisations c¹est la pensée globale, pas seulement la pensée économique. Sans nomos la maison est pauvre. Sans logos, il n¹y a pas de maison. La suffisance mentale de la politisation et de ses carcans n¹a d¹égale que la robotisation et le clonage du genre humain. Revendiquons nos différences, intéressons-nous aux diverses cultures, prônons des logiques de réconciliation et non d¹exclusion, travaillons sur ce qui nous unit, pas sur ce qui nous divise : la terre et le système solaire sont le b a ba de nos ressources unitaires. La complexification de l¹intelligence humaine trouve une source inépuisable dans le respect de l¹environnement, dans le respect de la vie et de la pensée sous tous leurs aspects ; tout est question de dosage.
Réaction de Gustave Massiah
Je tenais à réagir succinctement à votre prise de position. Je le ferai sur deux plans.
D’abord, je suis tout à fait d’accord avec l’importance que vous donnez à la dimension écologiste. Je pense que l’écologie correspond à de nouveaux paradigmes essentiels pour comprendre nos sociétés et leurs limites. Je ne vais pas rentrer dans un long exposé, je m’en suis expliqué dans plusieurs des textes diffusés dans ATTAC. Maintenant, je dois dire que c’est par une approche intellectuelle que j’ai pris conscience de l’importance de l’écologie ; je n’y pense pas spontanément. De par ma culture et mon histoire, ce sont les dimensions sociales et géopolitiques (l’exploitation et la domination, les classes et le Nord-Sud) qui me viennent en premier à l’esprit.
Ensuite, autant j’ai appris à remettre en cause fondamentalement le productivisme et le manque de démocratie, autant, je ne pense pas que la décroissance et la fin du développement soient des réponses suffisantes. Elles ne manquent pas de pertinence et posent des questions réelles, mais je n’aime pas leur caractère prophétique et moraliste, et la facilité de certains de leurs tenants à être porteurs de vérité. J’en ai discuté souvent avec François Partant, qui était un grand ami, et qui participait au cedetim et à l’Aitec. Son dernier livre, en partie posthume, reprend en ouverture une lettre que François Partant m’avait envoyée et qui reprenait une partie de nos débats sur le développement.
Tout ça pour vous dire que nous ne sommes pas encore parvenus aux synthèses entre les approches sociales, écologistes, démocratiques, sans oublier les questions Nord-Sud, qui sont nécessaires à un nouveau projet. Il y a plusieurs chemins possibles pour en inventer un, et aucune approche n’est supérieure aux autres. Les luttes contre toutes les formes de discrimination et de domination sont pour moi des critères essentiels qui permettent d’évaluer les réponses proposées ; même si cette affirmation ne suffit pas à épuiser la diversité des démarches et des approches.
Les rapports Nord-Sud, les délocalisations, l’expérience Lula
Extrait du courriel de Christian Vely
Je ne suis pas du tout d'accord avec tes remarques sur les délocalisations. Sans vouloir pénaliser le Sud, bien au contraire, je propose entre autres que l'on paye plus cher les produits agricoles, et les matières premières, sous réserve de conventions prévoyant la répartition de la rente au profit du peuple, et de solvabiliser ainsi la demande intérieure de ces pays. Je joins un article sur le co-développement.
Réaction de Gustave Massiah
Sur les délocalisations, le débat est ouvert. Je suis pour les resituer dans les tendances dominantes de la mondialisation. Je suis aussi pour mettre l’accent prioritaire sur la satisfaction des besoins et des droits ; et donc sur le marché intérieur. Mais je ne suis pas pour considérer qu’il n’y a dons aucun problème d’accès aux marchés pour les pays dominés et passer sur les positions hégémoniques dominantes.
N.B : A la suite de l’intervention à lemonde.fr, j’avais reçu un courriel très pertinent d’une adhérente d’ATTAC. J’aurai voulu lui répondre, mais impossible de le retrouver dans mes boîtes à mels (que je maîtrise assez mal, il faut le dire).
Extrait du courriel de Bernard Cormier
… Avant que la gauche ne soit décrédibilisée au Brésil, il serait souhaitable que les altermondialistes proposent un plan d’urgence au Président Luiz Inácio Lula da Silva, afin qu’il se libère des contraintes de la finance internationale et qu’il ait la possibilité de mettre en place une vraie politique de gauche. …
L’implantation d’une Banque Mondiale des Citoyens utilisant pour la première fois une monnaie planétaire, non échangeable contre une autre monnaie, devrait permettre grâce au mouvement altermondialiste de développer dans le monde l’économie alternative nécessaire au changement tant désiré par ceux qui sont à la pointe de la revendication et tous ceux qui sans rien dire attendent sans y croire le changement qu’ils appellent de leurs vœux. Il ne dépend que des citoyens du monde entier que les échanges se développent sur la base de cette nouvelle monnaie. Si le Brésil était partant pour cette innovation totalement de gauche, permettant de reprendre la maîtrise des mécanismes économiques, sous contrôle démocratique, chacun de par le monde pourrait dans un premier temps ouvrir un compte au Brésil en monnaie planétaire, en attendant que l’ouverture d’agences soit possible dans tous les pays. Il faut changer l’organisation économique du monde, notamment pour mettre fin au chantage économique exercé par les États-Unis qui conditionne son aide financière aux États à la signature d’accords bilatéraux protégeant sa population de la Cour Pénale Internationale.
Je n’ai personnellement pas la crédibilité nécessaire, ni la capacité de rédiger seul le projet dans ses moindres détails, ni les relations me permettant de proposer au Président Luiz Inácio Lula da Silva une telle innovation. Des rencontres ayant existé entre des membres d’Attac et le Président du Brésil, il paraît logique qu’Attac puisse proposer cette innovation. Encore faut-il que des responsables d’Attac se sentent concernés par la situation préoccupante du Brésil dont l’échec serait un très mauvais exemple pour ceux qui ont le cœur à gauche, et qu’ils aient une démarche constructive pour lancer un projet peut-être irréalisable mais peut-être à l’origine de grands bouleversements s’il parvenait à être mis en place. Ne rien tenter est le moyen le plus sûr de prouver qu’il est irréalisable.
Le mouvement social en France montre que la population attend un mode de gestion alternatif a celui existant actuellement (remise en cause de la répartition des richesses). Il est des lois naturelles qui ne peuvent pas être transgressées. Les forces qui maintiennent les écarts créent des tensions qui tendent vers le point de rupture. S’il n’est pas proposé rapidement un modèle alternatif redonnant de l’espoir à ceux qui subissent les conséquences de la fracture sociale, les extrémismes, les intégrismes, pourront s’exprimer jusqu’à la rupture des tensions qui rééquilibrera naturellement les écarts artificiellement maintenus au prix sans doute d’un nombre considérable de victimes. La paix du monde est entre les mains de mouvements collectifs. Vous avez choisi d’en être. Acceptez d’assurer la responsabilité qui en découle. Elle vous incombe naturellement parce qu’il ne suffit pas de redonner de l’espoir en créant un mouvement qui s’oppose, sans devenir un mouvement qui propose.
Réaction de Gustave Massiah
Ta préoccupation me paraît plus que pertinente, la réussite ou l’échec de l ‘expérience Lula sera déterminante pour le mouvement altermondialiste. En conséquence, le mouvement doit s’engager pour la réussite de cette expérience. Que pouvons nous donc faire ?
Notre action se déploie toujours sur trois plans : développer les luttes, mettre en œuvre des pratiques, avancer des propositions. Pour aider Lula, nous devons d’abord renforcer les luttes contre le néolibéralisme. La marge de manœuvre de Lula dépend de ce rapport de forces. C’est là que nos propositions trouvent toute leurs place. Mais, nous avons un problème, nos propositions doivent être crédibles. Nous ne réussirons pas à prendre les dirigeants par surprise, ni à les convaincre.
Quelles que soient les contradictions existantes et la nécessité absolue de les utiliser, il ne faut pas se faire d’illusions sur les rapports de force. Si celui-ci change, et si le mouvement altermondialiste réussit à marquer des points dans l’opinion, nous aurons à faire face à des tentatives de récupération de nos propositions ; ces tentatives ne sont pas négligeables et sont parfois dangereuses mais ne sont pas déterminantes.
Tes propositions, et il y en a plusieurs, sont à creuser, et il serait intéressant de les proposer à la discussion du Conseil Scientifique. Mais il s’agit plus de propositions de combat à mettre en avant dans les luttes. Nous ne pouvons compter sur leur adoption, dans le temps nécessaire pour aider le mouvement brésilien engagé dans l’expérience Lula. La condition première est dans la relation entre le gouvernement Lula et le mouvement social brésilien. Ce que nous pouvons faire, c’est de faire tout ce que nous pouvons pour que ces relations soient bonnes. Et que le gouvernement brésilien reste à l’écoute du mouvement brésilien.
Les rapports avec les partis politiques et « la gauche »
Extrait du courriel d’Alain Saumon
Il y a un amalgame inaudible dans " mobilisation sociale " et " se cantonnant à affirmer son autonomie vis à vis du politique ". … Ne cherchons pas qui de la poule ou de l’œuf est arrivé le premier : ces mobilisations sociales hors politique ont émergé parce que la politique était à bout de souffle mais n’ont pu le faire que parce que le politique y avait conduit qui avait lui-même pour origine des respirations sociales issues de la volonté du bien être (au sens général) ensemble etc.
L’économie politique ne résout pas tout. L’art est souvent un bon exemple des hors champ possibles : bien prétentieux celui qui prétendrait que le sentiment grandiose qu¹éprouve un musicien en composant une mélodie n¹a pour ferment que le contexte socio-politique dans lequel il évolue. L¹hégémonie du politique me fait penser à la religion, à la référence à un Etre supérieur, sublime, omniprésent et omnipotent qui viendrait nous dire " hors Moi point de Salut ". Le Salut divin comme le Salut politique peuvent n’être que des manifestations de la peur du vide, du néant. L’appropriation de cette peur n’est pas indispensable. Elle est mise sur le devant de la scène par ceux qui savent l’instrumentaliser.
Le Politique est aussi un art. Il s¹appuie sur une envie et un besoin de communication. C¹est une sculpture sociale avec ses exigences esthétiques, sa recherche de convivialité, ses calculs sur des critères historiques, présents et prospectifs. Il fait appel à l¹imaginaire sans le confiner au " Grand Barbu " qui te surveille, aux " chevaux de feu " qui te conduiront à l¹Etre suprême ou à " souffre et tais-toi, Dieu, dans l’au-delà, te récompensera ". Le Politique ne travaille pas sur la peur mais sur l’émulation sociale, sur la fameuse idée qu’une société est plus que la somme des individus qui la compose, sans délégation à une divinité, quelle qu¹elle soit.
Dans la gauche que nous voulons, ne laissons pas une fois de plus la politique dévorer le Politique : les aspirations hors de la politique sont aussi des terreaux de grande valeur pour composer une société. Pouvoir et peur existent et sont à prendre en compte. Pouvoir et diversité sont plus féconds encore pourvu qu’ils prennent en compte les cultures tout en en aménageant d¹autres dans l¹esprit de progrès. A cet égard, je trouve remarquable que le texte mentionne la volonté de " produire une culture du rapport aux pouvoirs qui ne soit pas fondée sur l¹autoritarisme, la tentation permanente de décider à la place des autres. " Difficile mais cherchons, bâtissons des outils propres au façonnage concret de la " radicalité de nos rêves et de nos espoirs " et laissons également à l¹imagination des lettres de noblesse et des voies sans poteaux indicateurs à explorer. Là aussi se trouvent des richesses sociales. Qu’Attac se démarque des partis politiques n’est pas une tare, au contraire, nous manquons de prémices à autre chose, à un autre monde.
Extrait du courriel de Juan Roy de Menditte
Nombreux sont ceux qui aimeraient qu’Attac s’engagent plus clairement sur la scène politique – ne serait-ce qu’en donnant, lors de campagnes d’élections, des indications sur qui voter. D’autres ne sont pas loin d’accuser Attac de travailler pour un parti - ou pour un autre - sans vouloir ouvertement l’avouer.
Sans aller jusqu’à créer un parti propre à Attac qui s’ajouterait à tout ceux qui existent déjà et augmenterait sans doute la confusion dans l’électorat de gauche, ne pourrait-on pas créer une commission critique des partis politiques en place ? Cela permettrait aux adhérents de mieux s’y retrouver et, surtout, aux politiques de recadrer leur programme (tant dans leur conception que dans leur application) sous la pression d’un électorat qui serait alors plus foncièrement averti. On pourrait faire une critique historique – plus ou moins profonde (dans le passé) – des discours et actions de ces partis et de leurs représentants (dans des rapports de loyauté, fidélité, pertinences, etc.) ainsi qu’une critique de leurs orientations actuelles. (Critiques déjà effectuées de façon informelle et plus ou moins superficielle entre nous). Attac ne sortirait alors pas de son rôle de contre-pouvoir associatif visant à informer les populations.
Ce genre de critique est déjà aussi indirectement faite à travers certains projets (comme celui des retraites) en ce qui concerne les partis les plus importants lorsqu’ils se retrouvent au gouvernement. Mais les critiques faites de ces projets pourraient se retrouver sous forme d’ « entrées » dans une critique plus globale des partis. Et ils intégreraient alors une hiérarchie plus claire de ce qui est, selon nous, néfaste ou avantageux. Les gens ont besoin de visions générales des systèmes politiques (et des partis qui les prônent) qu’on leur propose aujourd’hui ; sans quoi ils se perdent dans une masse d’arguments et de contre-arguments dont la valeur varie en fait en fonction des échelles temporelles et spatiales dans lesquelles on les considère (vision à court, moyen ou long terme, intérêt local, régional, national ou mondial, etc.)
Je crois qu’Attac se dirige inexorablement vers une cohésion forte entre un travail de fond sur des sujets précis et un travail plus idéologique issue d’une refonte des grands projets sociaux définis depuis 150 ans. Attac doit prendre à mon avis la mesure de la maturité acquise en ce qui concerne les grandes utopies. Elle doit reconsidérer ces grands projets sociaux-humanitaires sous l’éclairage de la diversité des individus. Elle doit prendre en compte, mieux qu’on ne l’a jamais fait auparavant, les rythmes et les besoins de chacun dans un environnement régénéré. Parce qu’Attac a déjà ouvert ces perspectives, elle ne peut se reconnaître dans aucun des partis actuellement existants. Son rôle, en tant qu’il se veut « extérieur » à ceux-ci, est de les inspirer pour les tourner vers des objectifs plus assortis à l’humanité toute entière (en tant que cette dernière unifie son organisation – pour le meilleur ou pour le pire - chaque jour un peu plus). Alors, que pensez-vous d’une telle commission ?
Réaction de Gustave Massiah
Je ne sais pas si une commission est la réponse adéquate. Vous soulevez quatre questions, toutes aussi importantes :
- analyser l'évolution des grands courants politiques depuis 150 ans, ce pourrait être une proposition au conseil scientifique ;
- analyser de manière critique les positions actuelles des partis, il faut laisser le débat ouvert au niveau de tous les militants et s'appuyer sur la richesse que constitue la diversité d'ATTAC ;
- définir la place que nous donnons aux partis dans le mouvement actuel, là aussi, il faut laisser le débat ouvert au niveau de tous les militants et demander au CA de définir une position par rapport aux initiatives (exemple les Forums sociaux)
- inventer de nouveaux rapports du mouvement social au politique ; je pense que même les formes du débat sont à inventer
Extrait du courriel de Franz et François Cambillard
… Il manque un projet politique avec un parti pour le porter. Sans même parler d'une utopie, autre vide constaté depuis trop longtemps maintenant … Mais les années nécessaires à l'enracinement d'un parti paraissant disproportionnées avec l'urgence de la situation, … ce temps laissant toute la place aux dérives des ambitions et du pouvoir. … Pour autant, la reconquête d'un parti, avec l'épaisseur de sa sclérose et ses verrouillages demanderait une entreprise tout aussi longue. Au delà des belles idées qui, je crois commencent à s'affirmer et se partager, il faut donc trouver le moyen d'aller vite et se doter d'un outil pour ne pas perdre les objectifs en cours de route. Si un parti est indispensable à l'exercice de la démocratie dès qu'il s'agit de déléguer et de construire une politique à une vaste échelle, cela me paraît contre-productif à l'échelon local. Les cuisines et les alliances ne tiennent aucun compte des réalités de terrain et encore moins des besoins des habitants. Et c'est pourtant à ce niveau que le pouvoir est à la portée des citoyens. C'est là aussi que peuvent se former et se renouveler les élites politiques. Il me semble qu'un mouvement aurait une chance de se développer rapidement s'il parvenait à se construire une légitimité croisée. Chaque initiative locale reste peu crédible si elle se limite à elle-même sans pouvoir faire référence à un certain nombre de valeurs fortes. Dès qu'elle peut s'appuyer sur un mouvement qui lui-même a accès à la communication nationale, elle s'en trouve grandement renforcée. Dans le même temps, un parti se préoccupant des enjeux nationaux n'aura que le poids de ses adhérents. Sa dimension change s'il peut s'appuyer sur un grand nombre de groupes locaux constitués en vaste réseau.
C'est exactement ce qui a permis le développement foudroyant d'Attac. Pour cela, les Comités auraient bien tort de ne pas reconnaître le rôle déterminant du CA national qui leur fournit une légitimité incontestable. Comme la direction se suiciderait si elle décidait de se passer des Comités Locaux. Cet attelage est presque le fruit du hasard. Il ne manque pas de contradictions. Avons-nous su les exploiter positivement au lieu de nous perdre en vaines polémiques ? Cela renvoie à une autre problématique : la relation entre les comités et ces initiatives locales. Qui a mon sens devraient rassembler, … des élus, membres de partis, d'associations et des simples citoyens. En tous cas, chez nous dans le Var, cette réflexion est en route. Mais là aussi, Attac doit veiller à son indépendance tout en favorisant les échanges et les initiatives. Une attitude rigide serait contraire à l'esprit de notre combat. Une formule acceptable reste à inventer. Elle n'émergera pas si nous interdisons tout débat.
Du qualificatif de gauche. … Je sais aussi ce que signifient les "valeurs de gauche". Fruit d'une pensée portée par quelques esprits et des luttes de plusieurs générations. Tu constateras que ces valeurs, qui fondent l'humanisme moderne, ne sont plus la propriété de quiconque et qu'elles sont revendiquées par tous les partis (qui en font ce que l'on sait). Pour moi il faut avoir le courage de dire qu'elles font partie aujourd'hui du domaine public. Dans ce contexte, se réclamer de la seule vraie gauche ressemble un peu à une captation d'héritage. Je sais ce que signifie aussi pour beaucoup de justes le "ni droite ni gauche" aussi je comprends le rejet de cette idée. Mais si tu es porteur d'une histoire que pense-tu de ceux qui viennent d'autres horizons ? Ben oui, est-ce impensable ? Sont-ils des monstres ? Il en est, de plus en plus nombreux qui, sans soutenir l'argent et les puissants, croyaient à la droite, considérant qu'elle défendait les valeurs du christianisme. Cette croyance proche de l'erreur de jugement, qui est la chose la mieux partagée dans la pensée politique, est le seul moyen de comprendre pourquoi tous les bons ne sont pas à gauche et tous les mauvais à droite. C'eut été trop simple.
En soutenant l'ultralibéralisme, la droite a montré son véritable visage. Alors que la gauche moderne a tellement failli, un peu pour les mêmes raisons, ceux qui se sont affranchi de leurs anciennes espérances doivent-ils se couvrir de cendres et adhérer à un camp auquel ils n'ont aucune raison de croire aujourd'hui ? En exigeant qu'ils adoptent cette étiquette qui ne repose que sur des promesses, n'est-ce pas le meilleur moyen de les rejeter ? Là aussi, l'ouverture d'Attac n'est-elle pas la raison de son succès ? Y a-t-on rejeté le capitalisme ? Le débat reste à faire en tous cas. Mais ce qui l'a définitivement discrédité est son avatar ultra libéral. Veut-on fonder un mouvement sur de larges bases ou rassembler le camp des derniers mohicans, les prétendus défenseurs des vraies valeurs ? …
Pour ma part, je ne veux pas faire un pas à droite ou à gauche mais un pas en avant vers l'avenir et la modernité. Non pas pour faire du "ni ni" mais considérant que ces divisions font partie du passé. Le clivage droite / gauche est une conception qui a fait son temps et qui ne peut pas fonder la réflexion politique pour l'éternité. N'est-il pas temps de quitter sa famille ? De couper le cordon ? Qu'ont fait d'autre ceux qui ont parcouru ce chemin depuis l'autre famille ? Ce que je reproche à beaucoup d'adhérents d'Attac, c'est de vouloir reconstituer frileusement cette famille bien chaude. En rebranchant leur cordon quelque part. Ce sont des soudures sans issue. Ca me fait penser à ceux qui fondent leurs valeurs politiques sur une église forte. Les temps ont changé, la page est tournée. Les valeurs du Christianisme ont largement sous-tendu notre société. Mais la religion qui le porte n'a plus sa place, au moins dans la construction socio-politique qui nous attend. On ne peut plus imaginer une cité construite autour de son clocher malgré toute la force que ce schéma a pu avoir. Sans doute mes propos paraîtront-ils insensés. Mais faut-il avoir peur d'explorer les limites du sens si on veut laisser venir ce monde nouveau que nous serions encore bien en peine de nommer ?
Extrait du courriel de Michèle Mialane
Puis-je me permettre d'objecter à Gustave Massiah que les partis ne sont pas un mouvement parmi d'autres", mais sont des structures de prise et de gestion du pouvoir, alors que les autres mouvements associatifs sont –ou tentent d'être-des contre-pouvoirs ? Et que le processus que redoute Bernard Cassen est très largement enclenché car les syndicats qui ont la parole à attac, notamment enseignants, se sont faits depuis longtemps les courroies de transmission d'un parti et comme tels ne sont plus véritablement des syndicats (c'est le cas aussi de SOS-Racisme et de bien d'autres associations, inutile de m'envoyer des protestations indignées, je parle de l'intérieur, je ne cite pas des analyses glanées ici ou là, encore moins des on-dit.) Le silence obstiné qui a répondu à toutes mes questions à ce sujet, notamment en direction d'attac-éducation, en est pour moi la preuve indiscutable.
J'ajoute, au dossier des partis, qu'il n'existe pas de pouvoir de gauche. Pour moi le seul homme politique qui soit resté résolument ancré à gauche bien qu'ayant exercé le pouvoir était Pierre Mendès-France. Je suis convaincue que pour cette raison ses passages au pouvoir ne pouvaient être que de brefs interludes- et de fait l'ont été. Il y a des pouvoirs plus ou moins anti-démocratiques et antisociaux, c'est tout. Celui que nous avons- et pour lequel on nous a appelé à voter sous le prétexte, qui serait révoltant s'il n'était grotesque, d'antifascisme- est simplement un des pires que j'ai connus.
Bien sûr une fois de plus on ne me répondra pas. Comme une vieille amie avec qui j'ai longuement discuté ce matin, je me console en me disant que je ne verrai peut-être pas l'effondrement de ce à quoi j'ai consacré ma vie de militante. L'âge a parfois des avantages. Mais c'est une bien piètre consolation, surtout quand on a des enfants - et de toute façon tout enfant est un peu le mien.
Réaction de Gustave Massiah
Je pense quand même que les partis sont aussi des associations. Ce sont des formes d'organisation où des personnes se réunissent "pour faire société", ce qui est la définition de l'association. Ce sont des associations d'un type particulier, comme toutes les associations d'ailleurs. Elles ont ceci de spécifique qu'elles sont liées à la prise du pouvoir d'état et ont un monopole de représentation dans la démocratie représentative. Le fait de les désigner comme association permet de les banaliser, pour revenir au débat politique et stratégique. Nous le voyons bien dans ATTAC où toute tentative de résoudre de manière juridique ou réglementaire un problème politique, même quand on peut difficilement faire autrement, se traduit par des effets secondaires souvent négatifs.
Extrait du courriel de Claire Laval
Eh bien moi je trouve que ce débat est primordial dans ATTAC. La question que je pose à tous les militants d'ATTAC est frontale : peut on être adhérent et militant à ATTAC et ne pas se considérer comme de Gauche ? Je m'explique. Peut on être résolument contre l'échange inégal, pour le développement durable, pour taxer les profits de la spéculation, en lutte contre la corruption, contre la "mafiaïsaition" de la société, sans pour autant se considérer comme étant de gauche ? Avoir pour le moins de la réserve vis à vis de certaines luttes sociales en France, parce qu’on ne s'y retrouve pas ? Considérer que des pans entiers de la société : artisans, petits commerçants, agriculteurs, une partie des professions libérales, ainsi que les éventuels salariés de tous ces petits patrons là, sont systématiquement ignorés dans les analyses de la gauche, alors qu'ils représentent des forces vives de la société.
Je conçois que ce soit plus confortable de se retrouver entre soi. Mais l'échange équitable, le développement durable, la lutte contre la corruption, contre la spéculation et les tendances mafieuses, il n'y a nul besoin d'appartenir au "peuple de gauche" (c'est à dire sociologiquement être un salarié d'une administration ou d'une grande entreprise, seule partie de la société qui s'exprime dans les analyses de la Gauche) pour être porteur de ces valeurs. On peut même être mère au foyer, n'avoir aucune idée précise sur les luttes sociales actuelles, parce qu'on n’a pas l'expérience du salariat, et souscrire à tous les thèmes sur lesquels s'est bâti ATTAC. Le débat n'est pas, à mon sens de s'interdire en tant que citoyen de s'engager personnellement dans telle ou telle mouvance politique. C'est plutôt : au sein d' ATTAC est il possible d'intervenir en dehors de cette problématique de reconstruction de la gauche ?
Pour moi la réaction de Bernard Cassen m'apparaît comme salutaire. Peut-on ne pas être de Gauche et appartenir à la grande mouvance alter mondialiste dont ATTAC est un des fleurons les plus pertinent ????????. Si oui, il faut le dire clairement. Les gens qui ne sont pas de gauche peuvent aussi avoir des choses à dire sur l'analyse de nos sociétés, leur évolution et les enjeux en cours. Sinon, autant le clarifier tout de suite. Pour l'instant, dans la pratique c'était plutôt non. Non ? Bref la reconstruction de la Gauche, je m'en tape. Ce qui est sûr c'est qu'il faut construire quelque chose et qu'à mon sens on ferait bien de réfléchir en dehors des ornières habituelles.
Réaction de Gustave Massiah
Permettez-moi de vous donner mon point de vue personnel. On peut très bien adhérer à ATTAC et ne pas se considérer comme de gauche. Du moment que l’on partage les fondements d’ATTAC, toute adhésion est légitime. Ce que j’avançais dans ma réponse ; c’est pourquoi je considérais, à titre personnel et non en tant que Vice-Président d’ATTAC, que je m’inscrivais dans un mouvement historique qui a été porté depuis 150 ans, par le mouvement ouvrier et le mouvement contre la décolonisation, sans oublier les mouvements de lutte contre les discriminations (féminisme, racisme, etc.) C’est ce mouvement que j’appelle la gauche et que je ne confonds absolument pas avec les formes partidaires et identitaires.
Mais ATTAC, et plus encore le mouvement altermondialiste ne se résume pas à cette référence ; il se définit par un projet d’avenir, en cours d’invention, qui ne réussira que s’il est reconnu par plusieurs cultures. Pour donner un exemple de ce que je veux dire, j’ai été très marqué par l’expérience du PSU au moment de la guerre d’Algérie, qui a réussi à faire converger, non sans difficultés mais de manière passionnante, les courants chrétiens, socialistes, communistes et libertaires. C’est le même parcours qui rend le PT brésilien passionnant. De même, pourrons nous construire un mouvement populaire en Europe, sans impliquer de larges secteurs des cultures musulmanes ?
Tous ces défis sont devant nous, ils comportent tous des risques, mais ils sont essentiels. J’insiste là-dessus pour indiquer que la gauche est pour moi une référence qui ne se veut pas exclusive. Mais, il est important pour ceux qui s’y réfèrent de revisiter leur culture pour être capable d’inventer avec d’autres, de nouveaux projets.
Extrait du courriel de Jacques Weber
Le fil du rasoir. Il y a une bonne trentaine d’années, un certain nombre d’entre nous distinguait - en une formule peut être un peu jésuite - LE politique de LA politique.
LA politique était le domaine du spectacle, des éternelles trahisons de la social-démocratie, des bureaucraties établissant au nom d’un prolétariat introuvable des régimes d’oppression des peuples. LE politique était la chose sérieuse, ce qui devait naître d’un débat permanent, d’un forum, dirions-nous aujourd’hui. Produisant du politique, Attac, et plus généralement le mouvement altermondialiste, est interrogé sur son rapport au politique et aux politiques. Face à cette interrogation nous sommes sur le fil du rasoir ; nier que nous produisons du politique nous conduirait à l’impuissance des caricaturistes, empêcheurs de tourner en rond, forts dans l’affirmation que “le monde n’est pas une marchandise”, faibles dans l’écho “un autre monde est possible”. Enfourcher les chevaux d’une refondation des partis de gauche, sous une forme ou sous une autre, nous ferait avaler le virus de la prise de pouvoir.
Extrait du courriel de Michel Gicquel
Il est évident qu'une partie des militants d'ATTAC s'engage politiquement, ici où là, l'ici et le là se situant généralement à gauche. Mais ATTAC ne peut pas être un élément d'une quelconque reconstruction, refondation, tout ce qu'on veut de la gauche. L'intérêt de l'assoc, c'est d'être en mesure d'offrir une agora commune aux individus, politisés ou non, d'être au centre à la fois des désillusions politiques et des espoirs politiques, ce qui n'est possible que parce que nous sommes vigilants par rapport aux risques d'instrumentalisation. Nous réunissons des individus, nous construisons avec eux une réflexion ouverte sur l'état du monde, il y a de quoi se nourrir, et ensuite, individuellement, chacun fait son miel ; dans des structures plus classiques et plus fermées parce qu'elles sont partisanes. Ou ne le fait pas, ce n'est pas grave. Nous existons parce que les partis politiques ont des carences d'analyse, des oeillères organisationnelles, nous pouvons penser ce qu'ils ne peuvent envisager sans risque : cela vaut un peu pour les petits partis, beaucoup pour les mastodontes qui ont gouverné et se sont brouillés dans la gestion "des affaires" qui dilue au nom du pragmatisme le projet initial. Nous alarmons par la connaissance et aussi par l'action. Nous devons demeurer les empêcheurs de fonctionner en rond, ceux qui pointent les disfonctionnements. Il faut qu'il y ait toujours un militant d'ATTAC pour dire que Jospin et Chirac, à Barcelone, ont entériné les mêmes projets (retraites, EDF...), pour montrer que Gayssot n'a pas fait beaucoup plus de bien aux transports publics que Robien, et surtout pour expliquer pourquoi il y a cette complicité de fait, quelle est la dérive idéologique qui les lie dans ces dérapages (au moins pour Gayssot). Dès qu'ATTAC fera un choix d'accompagnement de tel ou tel parti, de telle ou telle structure en voie d'émergence à gauche, on plonge, on avale le virus, on a plus de raison d'être. Parce que nous avons une raison d'être, c'est elle que nous devons à tout prix préserver. Mon lieu de militantisme est là : dans cette raison d'exister qui est celle d'ATTAC, multiforme, flottante entre éduc. pop. à construire et actions à mener. C'est comme je sais plus qui disait un truc du genre "mes ennemis, je m'en charge, mais gardez-moi de mes amis". (Citation totalement approximative).
Donc jamais, tant que je serais membre d'ATTAC, je ne valoriserais une autre casquette, même si elle m'enchante plus ou moins. Cela détermine, tout au plus, mes choix d'accompagnement ponctuels dans l'action. Jamais de blanc-seing.
Et, en conclusion provisoire, ce point de vue de Bernard Cormier
Au nom d'Attac
Qui peut parler au nom d Attac
Quand il s agit de l avenir
Si l on sait à quoi l on s attaque
Qui « demain » sait le détenir
S il n y avait qu un seul chemin
Pour quitter ce que l on veut fuir
L avenir sur un parchemin
Pourrait d ores et déjà s écrire
Il faudrait que de l intérieur
Toutes les idées puissent surgir
Pour proposer à l extérieur
Les différentes façons d agir
Aussi grand soit l architecte
Il n est pas celui qui habite
Sans démocratie directe
Il peut craindre qu on le décapite
Qui peut parler au nom d Attac
Sans des propositions concrètes
Qui soient de réelles contre-attaques
Aux idées qu on voudrait défaites
Qui détiendra la vérité
Et fera subir la terreur
A ceux qui n ont pas hérité
D elle et font des erreurs
Bernard Cormier
