Le mouvement citoyen mondial
Et la reconstruction du politique
Gustave Massiah
01 février 2003
Le mouvement citoyen mondial et la montée des populismes
La période est marquée aussi par la montée des mouvements identitaires, populistes et intégristes de toutes natures. En France, le 21 avril, la présence d’un candidat fasciste au deuxième tour des élections présidentielles, même si elle a suscité un considérable sursaut de rejet dans toute la société, est venu confirmer et amplifier la montée des droites populistes et fascisantes en Europe. Elle a rappelé qu’il n’y a aucune linéarité entre la progression du mouvement social et citoyen et sa traduction sur la scène politique. Le mouvement citoyen mondial est confronté à la nécessaire réinvention du politique.
Cette situation illustre douloureusement l’analyse de Gramsci quand il écrivait : « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur surgissent les monstres ». L’ancien monde est en crise, et la crise du néolibéralisme met en évidence les limites du capitalisme en tant que mode de production dominant. Mais son dépassement n’est pas fatal, si le nouveau monde ne s’affirme pas, il peut se régénérer en inventant de nouvelles formes comme il l’a montré dans les années trente ; il peut aussi conforter les monstres.
Les populismes fascisants et les divers intégrismes ne sont pas des accidents ; il importe de s’y attarder. Il faut pour les caractériser revenir sur la légitimation d’une pensée liberticide et moralisatrice. Cette pensée traduit un doute et un mal être, la peur de l’avenir. L’Humanité a peur pour son avenir ; les risques de toutes natures sont devenus majeurs et les réponses politiques paraissent impuissantes et dérisoires.
La mondialisation néolibérale accentue de manière fantastique l’insécurité et le sentiment d’insécurité. L’insécurité sociale qui résulte de la remise en cause du salariat, de la précarisation de l’emploi, de la destruction des systèmes de protection sociale, de la montée des inégalités. L’insécurité culturelle qui naît des mécanismes d’exclusion, des délires des purifications ethniques, de la montée du racisme et de la xénophobie, du rôle structurel des discriminations dans la ségrégation sociale. L’insécurité fondamentale qui naît des dangers pour la survie de la planète et de l’espèce humaine, de la réalité des risques majeurs de l’écosystème, des manipulations génétiques incontrôlées, de l’arrogance d’une modernité scientiste qui exclut une part croissante de la population mondiale. L’insécurité politique qui résulte de l’incapacité ressentie de maîtriser l’évolution des sociétés, de la primauté de la gestion des situations sur la transformation en profondeur des réalités, du désaveu général des élites, du recul dans le règlement pacifique des conflits, de la violence dans la reproduction des formes de domination et dans la nature des pouvoirs.
Pour mieux saisir l’utopie identitaire et régressive qui chemine et enfle dans cette situation, revenons sur le cas de la France. La présence de Le Pen au deuxième tour de la campagne présidentielle n’est pas anecdotique. Elle conforte, auprès d’une partie de l’opinion, la banalisation de ses thèses et de ses opinions. Elle lui permet aussi de prendre une option sur le débat idéologique, d’imposer les questions à traiter et la manière de les traiter. Pour apprécier ce que représente cet agenda et la manière dont est engagée la bataille idéologique, nous pouvons partir des cinq référendums proposés par Le Pen pendant sa campagne. Le premier référendum proposait le rétablissement de la peine de mort dans la lutte contre l’insécurité et le terrorisme. Le second référendum proposait de fonder sur la famille le redressement moral en interdisant l’avortement, en revenant sur les PACS et en valorisant, par le salaire familial, le rôle traditionnel de la femme. Le troisième référendum proposait de s’attaquer à l’immigration, de revenir sur la conception de la nationalité et de la citoyenneté en la fondant sur le droit du sang plus que sur le droit du sol, de remettre en cause des naturalisations en insistant sur les devoirs par rapport aux droits, d’organiser des départs massifs d’étrangers. Le quatrième référendum proposait de sortir de l’Europe en subordonnant la souveraineté nationale à une conception nationaliste étroite. Le cinquième référendum proposait de renforcer une conception de l’Etat autoritaire assumant sans mauvaise conscience son caractère répressif.
Voici donc le programme du populisme d’extrême droite. Même si on peut estimer que moins de 20 % des électeurs en France font le lien entre les cinq domaines et adhèrent à un programme fascisant cohérent, il faut admettre que sur chacun de ces points, des opinions plus larges peuvent se retrouver. Il faut donc veiller à ne pas être embarqué dans un saucissonnage consistant à persuader, question par question, de la cohérence et de la nécessité d’une idéologie régressive. C’est pourquoi il n’est pas acceptable de considérer qu’il s’agit des bonnes questions même si les réponses sont mauvaises. Bien sûr, il ne suffit pas de ne pas répondre à ces questions, il faut bien arriver à y répondre. Mais il faut aussi se demander pourquoi ce sont ces questions qui sont posées et de cette manière, impliquant une réponse inacceptable. Il y a beaucoup d’autres questions au moins aussi importantes, comme, par exemple, les inégalités, les exclusions, les discriminations, l’absence de libertés. Accepter de ne pas les prendre en compte dans le débat c’est accepter déjà le champ des réponses. C’est pourquoi, dans la bataille des idées, gagner par rapport à l’opinion la possibilité de définir les questions et la manière de les poser est une étape fondamentale. La question n’est pas secondaire. D’autant que la stratégie de l’extrême droite est de forcer la droite, et même une partie de la gauche, à se déterminer et à se définir par rapport à ses positions.
Pour lutter contre les nouveaux monstres, les alliances les plus larges sont à construire en réponse à la pensée liberticide. Pour autant, il est illusoire de penser répondre à cette utopie régressive et sécuritaire en abandonnant les projets de transformation sociale pour rassurer et rallier des couches sociales sensibles au sentiment d’insécurité. Plus l’extrême droite impose son idéologie, plus la course au centre s’enfonce à droite. Pour répondre à l’insécurité et à la crainte de l’avenir, pour que l’espoir l’emporte sur la peur, il nous faut pouvoir montre qu’un nouveau monde, meilleur, est non seulement possible, mais qu’il est aussi nécessaire.
Le mouvement citoyen mondial et la reconstruction du politique
Le mouvement citoyen mondial est gros d’un nouveau monde. Il construit ce nouveau monde à partir des pratiques multiples ; sociales, associatives et citoyennes. Il le construit à partir des résistances, sans oublier comme l’affirme Miguel Benassayag que « résister c’est créer !». Il le construit à partir de l’espace d’élaboration, de propositions et de confrontations que représente le forum social mondial et ses déclinaisons continentales, régionales, nationales et bientôt locales. Il lui faut aujourd’hui prendre à bras le corps la question du rapport à la scène politique traditionnelle. De ce point de vue, il est intéressant de délier deux dimensions, celle des projets politiques et celle des partis politiques.
La définition d’un nouveau projet politique est en gestation, mais la prise en compte de l’évolution des anciens projets et, dans certains cas leur deuil, n’est pas vraiment achevée. Il ne faut certainement pas négliger la montée des idéologies qui travaillent les sociétés ; même quand elles se veulent « en réaction » et prennent des formes de rappel à des ordres anciens, elles ne peuvent être appréciées en dehors des espoirs d’émancipation qu’elles cherchent à canaliser ou à contenir. Ainsi des idéologies nationales, nostalgiques de l’Etat-Nation idéel, par rapport à des revendications d’identité détournées en nationalisme. Ainsi des différentes tentatives de sécularisation de l’islam, par rapport à des revendications de dignité détournées en intégrisme. Ainsi des réaffirmations chrétiennes reliant le rappel au rigorisme religieux et l’appel à la justice sociale, par rapport à des revendications de morale détournées en moralisme.
Tout un travail reste à faire pour revisiter les projets politiques de dépassement du capitalisme et s’interroger sur leur épuisement et leur possible régénération. Le projet communiste, y compris dans ses déclinaisons d’extrême gauche, ne s’est pas complètement affronté à la dégénérescence de ce que Samir Amin a baptisé « le soviétisme », à l’incapacité de penser la question des libertés dans la rupture et aux limites de l’avant-gardisme. Dans la dernière grande période du PCI, le Parti Communiste Italien, il y a déjà deux décennies, Berlinguer avait prévenu : «la force subversive de la révolution de 1917 s’est épuisée ». Le projet libertaire conserve de la vigueur ; il avait mis en avant dès le départ la question de la nature de l’Etat mais, précisément sur cette question il ne s’est pas vraiment renouvelé depuis la 1ère Internationale. Il demeure le seul courant qui affronte une vision radicale du rôle des individus et qui a su se nourrir de la révolution intellectuelle qui a charrié la psychanalyse comme on a pu le voir à travers les mouvements des années soixante. Le projet politique des Verts est encore émergent ; il correspond bien à un nouveau paradigme, celui du système-monde planétaire, du rapport entre écosystème et développement, de l’appréhension des générations futures. Il est le plus sensible à l’évolution de la pensée scientifique sur l’incertitude et le vivant ; mais il reste encore incomplet car si aucun projet politique ne peut se construire sans prendre en compte la question écologique, aucun ne peut s’y limiter et probablement choisir de la mettre au centre de sa problématique.
Il nous faut insister sur le projet politique social-démocrate, dans la mesure où les partis qui s’en réclament sont difficiles à contourner dans la question des alliances qui peuvent s’opposer aux courants de la droite, particulièrement dans ses affirmations populistes et fascisantes. Proposons là encore de séparer la question du projet politique de celui des partis. Partons de l’hypothèse que le projet historique de la social-démocratie est définitivement achevé ; cette hypothèse est avancée de plusieurs côtés, encore récemment par Pierre Rosanvallon. Ce projet s’opposait à l’idée de la nécessaire transformation révolutionnaire en proposant le dépassement par la réforme. Il impliquait une puissante organisation de la classe ouvrière capable de négocier à travers les syndicats ; la promotion de propriété sociale à travers les nationalisations, les mutuelles et les coopératives ; l’Etat-Providence. La crise du projet communiste et l’effondrement du soviétisme réduit les capacités de négociations et cette vision n’intègre plus les transformations profondes du mode de production capitaliste et des rapports de classes liées, notamment, à la nouvelle phase de mondialisation.
L’achèvement du projet d’un dépassement du capitalisme par une réforme progressive est une nouvelle donnée du rapport entre mouvement social et mouvement politique ; le projet social-démocrate n’est plus une position stable. Quels sont alors les projets compatibles avec le cadre existant de l’économie mondiale. Le projet néo-libéral dominant évolue de plus en plus comme un projet plus conservateur et autoritaire que libéral. Il est représenté par la politique économique et sociale de Bush aux Etats-Unis. La référence au marché paraît alors comme une référence pour faire passer des politiques autoritaires et répressives correspondant aux alliances de classes recherchées. Le projet social-libéral est candidat à sa succession. Même s’il est compatible avec la mondialisation néo-libérale Il n’est pas de même nature. Il partage la priorité à l’efficacité et aux politiques de croissance attribuées au marché. Il prend acte de l’ajustement au marché et des contraintes internationales et propose une alliance de classes et des politiques économiques et sociales compatibles. Il redéfinit le rôle de l’Etat et la conception des services publics fondés sur les filets sociaux et des politiques spécialisées pour les pauvres. C’était la politique Clinton, c’est plus directement la politique de Blair.
Le rêve des néo-keynésiens d’une politique stable de revenir à un Etat-Providence se heurte à l’achèvement du projet social-démocrate et à la différence de nature avec le projet social libéral. La rupture porte sur le rapport entre les bases sociales et le projet de transformation sociale. C’est sur la question de l’exclusion, des discriminations, des inégalités que se fait la différence. C’est une question de conception ; entre une société avec moins d’exclusions et une société sans exclusion. La conversion au libéralisme et l’intériorisation des contraintes découlent de l’idée qu’une société sans exclusion n’est pas envisageable dans un avenir prévisible.
Cet achèvement du projet social-démocrate interpelle aussi les conceptions de l’extrême gauche fondées sur le débordement. Si le projet perd toute référence au dépassement du capitalisme, la discontinuité l’emporte. La division du travail entre gauche de gouvernement et gauche de contestation devient plus difficile. La nouvelle distinction portera moins sur le fait que la gauche de gouvernement ne va pas assez loin, qu’elle trahit les attentes. La définition d’un projet alternatif devient déterminante.
L’évolution des projets politiques n’épuise pas celle des partis politiques. Ce n’est pas parce que le projet social démocrate est achevé que le parti socialiste, ou les partis socialistes dans le monde vont disparaître subitement. D’abord parce qu’il y a une forte inertie historique, ensuite parce que l’idée qu’un parti modérément réformiste et social est nécessaire n’a pas perdu de son actualité. Mais, la place du parti socialiste change et l’ouverture d’un nouvel espace politique, celui d’une transformation sociale radicale, prend une plus grande acuité. Le parti socialiste a encore de beaux jours devant lui en tant que parti de gouvernement. Comme le parti radical qui a incarné le projet républicain, il a survécu à l’obsolescence de ce projet dans sa confrontation au projet socialiste ; une queue de comète peut occuper l’espace longtemps après le passage de la comète. Cette perception nous libère d’une certaine manière dans nos rapports avec les partis socio-démocrates ; nous pouvons apprécier l’intérêt qu’ils peuvent présenter dans certaines situations sans être encombré par ce sentiment bizarre, par la désillusion constante alors même qu’on ne se faisait plus aucune illusion.
L’achèvement du projet social-démocrate et la banalisation des partis socialistes rendent plus forte l’actualité de la construction d’un nouvel espace politique correspondant aux avancées du mouvement citoyen. Certains estiment déjà qu’il faut donner la priorité à la construction d’une gauche plus à gauche, moins libérale et plus attentive aux intérêts des couches populaires et à l’alliance entre les salariés et les exclus. D’autres considéreront que la priorité est de construire une gauche de la gauche capable de peser sur l’évolution et pour cela mener les ruptures nécessaires à la construction d’une nouvelle force politique. Pour ma part, et sans que cela soit nécessairement antagonique avec les deux autres approches, je donnerai la priorité à la construction de nouvelles modalités du rapport entre le mouvement social et le politique. Je me référerai donc plus volontiers à la conception que Gramsci avait de la construction d’un mouvement politique de masse. Prenons pour exemple le rôle que pendant l’affaire Dreyfus, le mouvement a joué en mettant les droits de l’Homme au centre du débat politique et en permettant à l’opinion de se saisir de ce débat politique. De même, dans les années trente, après la montée électorale de l’extrême droite et la tentative de coup d’Etat de 1934, le mouvement qui a amené les partis politiques divisés et réticents à mettre en avant un programme social, permettant ainsi la victoire du Front Populaire.
Il s’agit donc de s’interroger sur les espaces politiques qui en France contribuent au renouvellement du débat et des pratiques politiques. Citons notamment, dans le désordre : les syndicats et les mouvements sociaux confrontés à la remise en cause du salariat comme statu social et à la montée de la précarisation ; les mouvements des exclus qui mettent en avant l’égal accès aux droits notamment pour le logement, l’emploi, la liberté de circulation, la citoyenneté de résidence ; le mouvement paysan qui repose la question de la nature du progrès porté par la mondialisation, des risques majeurs d’une recherche scientifique orientée par le profit et qui réinvente les formes de lutte de la non-violence active ; les mouvements écologistes qui mettent en avant les droits des générations futures et les inégalités écologiques dans le monde ; les mouvements de contestation des formes dominantes des politiques et du système international qui posent la question de la mondialisation, de la redistribution et des paradis fiscaux ; le large mouvement de solidarité internationale qui pose la question de la solidarité internationale comme valeur et comme stratégie et qui propose le partenariat entre sociétés ; le mouvement de défense des droits humains, individuels et collectifs qui porte la défense des droits par les citoyens et qui élargit leur combat aux droits économiques, sociaux et culturels ; les mouvements féministes qui mettent en avant la lutte pour l’égalité et contre les discriminations ; le mouvement de lutte contre l’extrême droite qui pose la question des formes de résistance au racisme et à la xénophobie ; les mouvements qui posent, particulièrement au niveau local, la question du rapport entre la population et le territoire, entre la démocratie représentative et la démocratie participative ; etc. Tous ces mouvements contribuent à l’invention des valeurs d’émancipation et à la définition des programmes alternatifs qui permettront la reconstruction du politique.
L’évolution du politique ne se réduit pas à l’évolution des partis et des échéances électorales. Le désaveu du politique est plus profond que la déception provoquée par les pratiques de pouvoir et que la désillusion par rapport aux programmes proposés par les partis qui représentent les grands courants d’opinion. Le politique fondé sur les pratiques sociales et locales, les mouvements sociaux et citoyens, les engagements individuels n’a pas faibli.
L’émergence du mouvement citoyen mondial pose une question plus fondamentale dans le rapport entre le social et le politique. Il s’agit de la nécessaire réinvention des formes de la transformation sociale, des formes d’organisation, de l’avenir de la forme-parti. Rappelons la formule d’Immanuel Wallerstein quand il rappelait l’équation stratégique : il faut construire un parti, pour conquérir l’Etat, pour transformer la société. Le mouvement ouvrier, après en avoir débattu pendant des décennies, a reconduit cette équation qui avait servi à la bourgeoisie dans sa construction du capitalisme. Les partis gardent leur intérêt comme acteurs déterminants de la scène électorale dont on ne peut sous-estimer l’importance mais qui ne résume pas le politique. Peut-on pour autant encore séparer les partis des Etats et l’Etat reste-t-il le seul opérateur de la transformation sociale ? Comment penser le débat stratégique et les formes d’organisation à l’échelle mondiale ?
