Le financement du logement
et les systemes de credit innovants en asie
Gustave Massiah
15-04-1996
Le financement du logement occupe dans chaque pays une place stratégique. Il concerne chaque ménage par le rôle déterminant qu'il joue dans l'accès au logement. Il participe aux équilibres budgétaires et macro-économiques. Il est un des fondements de l'organisation des marchés financiers et de l'économie de crédit. Dans tous les pays, coexistent deux secteurs, un secteur du financement et du crédit formel dit moderne et un secteur du financement d'initiative populaire dit informel. Des organisations de type associatif (associations de fait ou de droit, coopératives, mutuelles,..) sont à l'interface des deux secteurs. Elles contribuent à la mobilisation de l'épargne populaire et à la définition de nouvelles formes de crédit. Dans certains cas, on voit apparaître des systèmes de crédits innovants qui articulent des formes associatives et des techniques bancaires et financières sophistiquées allant jusqu'à l'accès à des marchés hypothécaires.
la situation et les politiques du logement
En Asie, les succès économiques n'ont pas réduit les inégalités. La ville et le logement sont en crise. Un tiers de la population vit dans des bidonvilles et des quartiers dégradés et cette proportion s'accroit. L'ouverture sur le marché mondial, l'unification du marché régional des capitaux, la gestion macro-économique des équilibres, la rigueur des mesures d'ajustement structurel ont accentué la sous-estimation des besoins en logements et en équipements et la précarité des couches sociales les plus exposées.
Les politiques d'encouragement de l'offre et de production de logements adaptés et bon marché ont été remises en cause. Le modèle de référence, Singapour, est considéré comme non généralisable et non reproductible. La production par le secteur privé se heurte à la difficile accessibilité liée à la faiblesse des revenus. La réduction des déficits budgétaires a entraîné le désengagement du secteur public. Les organismes publics de production et de gestion de logements très actifs dans les années 70 et 80 ont été réorientés vers des fonctions d'aménageurs fonciers.
L'offre de logements reste chroniquement insuffisante et seuls les ménages disposant de revenus moyens et élevés trouvent place dans les logements destinés aux faibles revenus sans toutefois les trouver à leur goût et convenance. Suivant les pays, 40 à 95% des ménages urbains n'ont pas accès aux logements produits par le secteur moderne, public ou privé. La politique du logement, si elle ne peut pas fournir à chacun un logement devrait consister à aider les ménages à se loger en soutenant les filières populaires de production qui permettent aux ménages d'accéder à des logements. Cette préoccupation , même si elle progresse est rarement admise. La plupart des pouvoirs publics considèrent qu'ils n'ont pas à prendre en charge la question du logement puisque les solutions ne sont pas à leur portée. Le logement des ménages à bas revenus, quand on admet qu'il constitue un problème est exclu de la sphère de l'économie et renvoyé au social et au caritatif.
les politiques de financement du logement
Les deux axes prioritaires de toutes les politiques de logement dans la Région sont : l'encouragement de la promotion privée à répondre aux besoins des ménages et la place stratégique accordée au financement du logement. Sans sous-estimer l'importance des technologies et des entreprises de construction, les obstacles à l'accès au logement des ménages à faible revenus, particulièrement ceux des trois derniers déciles de la distribution des revenus, sont l'accès au sol, l'accès aux matériaux de construction et à la mise en oeuvre, l'accès aux services urbains et l'accès au crédit. L'accès au crédit ne peut toutefois être abordé en dehors de son contexte : le système d'ensemble du financement de l'habitat.
D'une façon générale, le financement du logement est très sous-estimé dans les politiques financières et monétaires. Le débat est ouvert sur la manière d'accroître les ressources destinées au financement du logement et sur la manière de drainer l'épargne vers le circuit du crédit formel. Des Fonds d'Habitat, localisés dans les banques, spécialisées ou non, gèrent l'adéquation entre les besoins et les ressources disponibles. Dans certains pays, les fonds proviennent de ressources affectées (taxes sur les salaires, souscriptions obligatoires à des émissions de bons publics, prêts sur les réserves et provisions des organismes de sécurité sociale, des institutions de retraite et des assurances, fonds de renouvellement des entreprises en Chine,..).
Le débat porte à la fois sur l'affectation des ressources et sur la structure des taux d'intérêts. La tendance est à l'unification du marché financier, d'une part, à la remise en cause de toute bonification ou subvention accusée de brouiller la structure des taux. D'autant que la volonté de dérégulation liée à la tendance à la globalisation du marché financier asiatique pousse à la hausse des taux d'intérêt. Dans certains pays, en Corée du Sud, en Thaïlande, en Indonésie, aux Philippines, l'appel à l'épargne pour le logement est d'abord considérée comme un moyen de renforcer le marché financier ; le financement du logement est subordonné à cet objectif. Plus généralement, les politiques envisagées s'orientent vers l'élargissement de l'offre de crédit en proposant des conditions de rémunération attractives, en offrant des possibilités d'accès à des opérateurs plus nombreux dans le financement du logement, en créant des instruments spécifiques et notamment des marchés hypothécaires secondaires.
L'accès des ménages au système formel du crédit est extrêmement réduit ; 50 à 90% des ménages n'y ont pas recours pour financer leur logement. C'est d'abord un problème d'accessibilité par rapport au coût des logements offerts. C'est surtout la conséquence des modalités du système de crédit qui excluent la plupart des ménages, y compris ceux qui auraient des revenus suffisants pour être candidats à des prêts bancaires. L'élargissement de l'offre de crédit fondée sur des taux d'intérêts plus élevés, même si elle implique un crédit plus cher, peut répondre à la demande de certaines couches à haut et moyens revenus. Elle rend encore moins facile l'accès au crédit pour les ménages à faibles revenus. L'effort sur les taux d'intérêts par des péréquations (mixage de ressources, compensation entre prêts) ou par des bonifications se heurte aux déficits budgétaires et à la doctrine des programmes d'ajustement qui détermine les choix en matière de politique budgétaire et de réduction des déficits.
L'effort porte sur la transformation des modalités de crédit pour tenir compte de leur inadaptation (instabilité des revenus, non progressivité de la production des logements, normes inadaptées, insécurité foncière, absence d'enregistrement, garanties acceptables par les banques,...). Des produits financiers plus adaptés, du type épargne-logement de différente nature, ont été expérimentés avec succès. Ils laissent toutefois hors du champ du crédit formel la plupart des ménages à bas revenus.
la mobilisation de l'épargne populaire
La grande majorité des ménages, exclue du secteur du crédit formel, a recours à d'autres formes de financement. Ils ont recours à ce que l'on nomme, parfois improprement, le secteur informel. Nous n'entrerons pas dans la discussion, qui n'est pas secondaire sur les dénominations ; nous regrouperons dans cette appellation tout ce qui ne ressort pas du financement formel organisé par les institutions financières et bancaires dûment enregistrées et réglementées. La frontière entre les deux secteurs n'est évidemment pas imperméable et la logique du secteur informel est fortement articulée et relativement subordonnée à celle du secteur formel. Dans certains pays, en Inde par exemple, certaines institutions financières s'organisent pour capter cette épargne et l'orienter. Dans d'autres, en Indonésie par exemple, des études approfondies sont menées pour mieux connaître un secteur qui assure 60 à 90% du financement du logement.
Les formes d'accès au financement du logement sont spécifiques suivant les pays. Elle concerne surtout la formation de l'apport préalable qui permet d'entrer dans un processus progressif et discontinu de production du logement. On y retrouve l'épargne accumulée quelquefois en monnaie, surtout en or, les loteries, la vente des terrains. Elles prennent aussi la forme de prêts de parents ou d'amis, de préteurs locaux à des taux souvent usuraires, de participation à des tontines ou d'autres formes de crédits rotatifs. Parmi d'autres, prenons l'exemple d'un dépôt préalable, le "Chonsei" en Corée du Sud, qui remplace complètement ou partiellement le loyer ; le propriétaire utilise cette somme souvent très importante et en retire des intérêts ou des profits. A l'issue de la location,il la rend au locataire qui l'utilise comme apport préalable pour une acquisition. Le crédit informel a l'avantage d'être adapté aux formes de revenus et au processus d'accès au logement. Il a un double inconvénient, il est très cher et, en tant que système de financement, il peut difficilement être accru et élargi. Il montre toutefois l'importance de l'épargne populaire existante, même dans les régions les plus pauvres et parmi les couches sociales les plus démunies.
L'épargne populaire mobilisable est considérable. La mobilisation pour être effective nécessite de nombreuses conditions : la proximité, aussi bien géographique que culturelle, des structures de collecte ; les modalités spécifiques et adaptées à la nature des revenus ; les rapports de confiance et un environnement social, culturel, politique et institutionnel favorable. La condition essentielle est celle des possibilités d'utilisations, de l'accès à des crédits. La mobilisation de l'épargne dépend moins du niveau des revenus que de la possibilité d'accès à des crédits. Partout, on a pu vérifier que, lorsqu'existent des structures de collecte appropriées, l'offre de crédit déclenchait une mobilisation d'épargne, et que très rapidement, la mobilisation de l'épargne dépassait la demande de crédits des épargnants; limités par leurs capacités de remboursement.
La demande de crédit est, elle aussi, considérable. Elle est régulée par l'existence d'une offre et par les capacités de remboursement soumises au contrôle social très strict qui prédomine dans les structures de crédit du secteur dit informel. Elle est motivée d'abord par la nécessité de faire face aux imprévus de la vie (funérailles, mariage, accidents, scolarisation,...). Viennent ensuite le logement, puis les petits investissements productifs (agricoles, artisanaux, de petits commerces). L'accès au crédit devient une condition du développement économique et social. Mohamed Yunus, fondateur de la Grameen Bank, avance la notion de droit au crédit considéré comme faisant partie des droits de l'homme, particulièrement dans la période du passage, pour un ménage ou un groupe, de la survie à la capacité de subvenir à ses besoins et d'améliorer sa situation. Il insiste aussi pour que le logement, pour les ménages à faible revenus, soit considéré comme un investissement productif, support de la production et des échanges.
les structures d'initiative populaire d'épargne et de crédit
Il existe un nombre impressionnant de structures de crédit d'initiative populaire. Cette appellation nous paraît préférable au terme anglo-saxon "community-based organizations" souvent utilisé. Il s'agit de structures de crédit mutuel ou de coopératives de crédit. Elles sont de nature très différentes. Parfois, il s'agit de tontines à peine formalisées, parfois de coopératives qui se sont fédérées, parfois des unités de base d'une institution publique de crédit. Les plus nombreuses sont occasionnelles, liées à un groupe ou un programme d'habitat (un groupe d'habitants, une paroisse, les salariés d'une entreprise,..). Certaines s'organisent de façon plus permanente comme structures d'épargne et de crédit.
Ces structures dans leur diversité présentent un immense intérêt. Elles sont adaptées aux conditions sociales, économiques et à la nature des processus d'accès au logement. Elles bénéficient de toutes les possibilités et de la légitimité qu'offre la participation des habitants dans la production et l'amélioration de leur habitat, dans la gestion et l'adaptation de leur environnement. Elles permettent de définir de nouvelles modalités de crédit. La garantie sociale remplace ou complète les garanties hypothécaires ou personnelles et assure des taux de recouvrement incomparablement supérieurs à ceux enregistrés par le système bancaire. La gestion des prêts est proche des bénéficiaires, ce qui permet d'adapter les modalités de remboursement à la nature des revenus, d'accorder des prêts en fonction des besoins réels (prêt de faibles montants, définition plus simple des intérêts et de la durée, déblocage des crédits en fonction de la réalité et de la progressivité de la production,...).
Les pouvoirs publics pourraient, ce qui n'est pas souvent le cas, jouer un rôle considérable dans l'encouragement des structures locales d'épargne et de crédit en évitant les réglementations contraignantes, en garantissant la liberté d'association, en mettant en place un environnement favorable aux initiatives locales.
Les structures de crédit sont souvent liées à des projets d'habitat ; il y a d'ailleurs aujourd'hui peu de programme de logements qui ne comporte un volet financement qui s'inspire peu ou prou de cette démarche. Les structures d'épargne et de crédit d'initiative populaire s'appuient sur des associations intermédiaires, formées de chercheurs et de techniciens nationaux soucieux de s'investir dans le développement local. Ces associations souffrent du manque de moyens stables et servent parfois de point d'appui à des cadres en prise à des difficultés économiques ou politiques. Mais, dans l'ensemble, ces associations jouent un rôle fondamental dans le renforcement des structures locales d'initiative populaire. Elles sont aussi un des canaux de création de capacités locales d'expertise, de conception, de recherche et de mise en oeuvre indispensable à la maîtrise par les habitants de leur habitat et de leur environnement et à toute tentative de dépasser les formes de domination qui caractérisent les rapports internes aux différentes sociétés et les rapports internationaux.
Les structures locales d'initiative populaire sont aussi liées aux ONG européennes, américaines et japonaises. Celles-ci, dans leur recherche de projets et de partenaires, sont amenées à soutenir, voire à susciter, des programmes de logement, avec des volets de crédit. Elles apportent des moyens non négligeables, notamment financiers, et une connaissance d'autres contextes qui permet l'échange d'expériences. Elles apportent aussi, et ceci est considérable, une relative protection et une reconnaissance à des associations locales qui interviennent dans des contextes difficiles. Quelquefois, les interventions trop rapides et trop directives des ONG extérieures mettent en difficulté ceux-là mêmes que l'on voulait soutenir ; en matière de crédit, par exemple, le placage de méthodes inadaptées n'a pas été rare. Pour autant, les quelques échecs ne doivent pas masquer l'apport mutuel considérable qui naît des réels rapports de partenariat qui sont beaucoup plus nombreux qu'on ne veut bien le dire. C'est surtout le cas quand les projets associent des structures locales d'initiative populaire, des associations intermédiaires locales ou nationales et des ONG.
les systèmes innovants de crédit populaire
Les structures locales d'épargne et de crédit ont leurs limites. Le financement du logement urbain nécessite des prêts importants et de longue durée. L'isolement des structures locales ne permet pas la transformation des dépôts à court terme en ressources pour des prêts à long terme. Au cours des quinze dernières années, des systèmes de crédit innovants ont vu le jour dans de nombreux pays.
Dans plusieurs pays, les innovations sont le fait des pouvoirs publics ou du secteur formel.. En Chine, les autorités locales de Yantaï et Bangpu expérimentent une approche macro-économique pour ajuster suivant les mécanismes de marché l'allocation de ressources et l'attribution de logements. Au Vietnam, les municipalités envisagent la création de banques locales. En Thaïlande, les promoteurs privés sont encouragés à produire pour les ménages à moyen revenu et les tranches les plus élevées des bas revenus.
Plusieurs pays ont accordé de l'importance au mouvement coopératif et ont choisi de l'encourager, dans une démarche descendante ("top-down approach") qui combine la volonté de contrôle et les incitations financières (bonifications de taux d'intérêts et apports aux coopératives. En Inde et en Indonésie, les coopératives secondaires structurent le système coopératif.
Dans de très nombreux pays, depuis cinq à dix ans, des formules sont expérimentées qui tentent d'articuler le soutien aux initiatives locales et des institutions publiques spécialement définies. Au Sri Lanka, le "Million Houses Programme" a tenté de combiner des prêts (290000 prêts consentis de 1984 à 1988) et la participation des habitants à la construction de leur logement. Au Pakistan, des prêts sans intérêt sont consentis par HBCF et les banques islamiques avec des formules de garanties sociales. En Inde, HUDCO tente d'atteindre l'épargne informelle par la mise au point de nouveaux instruments de crédit. En Thaïlande, une nouvelle institution finance les associations d'habitants engagées dans des opérations de restructuration foncière ("land-sharing"). Au Vietnam, les syndicats de Ho Chi Min Ville ont lancé, il y a trois ans, un système de crédit sur le modèle, et avec l'appui technique et financier, de la Grameen Bank.
Deux systèmes innovants méritent d'être distingués du fait de leur ampleur et de leur conception. En Indonésie, le Kampung Improvement Programme (KIP) relie les infrastructures et les équipements, par quartier, au logement et au crédit. Aux Philippines, le "Community Mortgage Programme" (CMP) définit un système financier sophistiqué , reliant des associations d'habitants à un marché hypothécaire.
Le "Kampung Improvement Programme", initié en 1969, concerne d'abord l'équipement des quartiers. Les habitants s'organisent pour soumettre un projet au programme. Le projet est composé d'un ensemble d'équipements relevant des six volets du programme (drainage, voirie, assainissement, ordures ménagères, adduction d'eau, santé). Le projet est soumis à l'approbation des autorités locales qui aident à sa formulation. Le projet chiffré donne lieu à un prêt, avec garantie solidaire. Le taux d'intérêt du prêt est égal au taux d'inflation avec un délai de grâce de deux ans. Des subventions peuvent être accordées par les autorités locales, des ONG sont sollicitées et des universités sont associées à la préparation et à la réalisation du projet. Un programme complémentaire de prêts au ménage pour l'amélioration de leur logement a été mis en place. La restructuration des quartiers assure le maintien de la population sur place ; toutefois, parmi les locataires, certains ne peuvent pas faire face à l'augmentation des charges liée à l'amélioration. La deuxième phase du programme KIP, de 1984 à 1989, a porté sur 3800 hectares et a concerné 1660000 personnes.
Décrivons rapidement le "Community Mortgage Programme" (CMP) mis au point par des techniciens (M. Ramon ALBERT, directeur du programme) et des animateurs d'associations (M. Francisco Fernandez). Il part d'une association d'habitants qui occupe illégalement un terrain. Quand 80% des habitants du quartier adhère à l'association, celle-ci est reconnue et enregistrée auprès de "Presidential Commission for Housing Poor". La commission aide l'association à négocier l'achat du terrain (environ 60% de la valeur du marché foncier de référence). L'association peut alors demander un prêt au programme (CMP). Le programme est géré par la NHMFC (National Home Mortgage Finance Corporation), financée par les organismes de sécurité sociale et d'assurance, qui organise un marché hypothécaire (rachat de créances proposées par des institutions, banques et entreprises publiques ou privées). Un premier prêt est consenti à l'association pour l'achat du terrain, son montant est calculé en tenant compte des capacités de remboursement de chaque ménage, revenus "informels" compris, la garantie est solidaire. Un deuxième prêt est consenti à l'association qui choisit un architecte, adopte et met en oeuvre un plan du quartier (voies d'accès, emprise foncière d'équipements, lotissement des terrains). Dès que le lotissement est accepté par la mairie et enregistré au cadastre, les prêts passent de l'association à chaque ménage, la garantie devient hypothécaire. Un troisième prêt est alors consenti à chaque ménage pour l'amélioration de son logement. Les créances sont placées par le programme sur le marché hypothécaire afin de renouveler les fonds disponibles du programme. Le programme a été lancé en 1988. En un an, 124 projets (27400 ménages) ont été financés ; en cinq ans, près de 500 projets (soit près de 120000 prêts et une population d'environ 500000 personnes) ont été présentées au programme par des "générateurs" (ONG, banques, entreprises du bâtiment).
Plusieurs systèmes résultent d'une démarche ascendante ("bottom-up approach"), leur fonctionnement donnant une large place à l'autonomie des unités primaires. C'est le cas, par exemple, de la Credit Union League en Thaïlande qui bénéficie du soutien d'une ONG hollandaise, CEBEMO. En Inde, la SEWA BANK, créée en 1972 à Ahmedabad, par Mme Ela Bhat, s'adresse spécifiquement aux femmes. Elle regroupe, aujourd'hui, des dizaines de milliers de femmes et a essaimé dans plusieurs régions de l'Inde et dans plusieurs pays. Au Bangladesh, la Grameen Bank s'adresse exclusivement aux plus pauvres dans les zones rurales.
La Grameen Bank est suffisamment connue pour que nous n'en reprenions pas la description. Insistons simplement sur deux aspects. En dix ans (le projet est expérimenté en 1976, la banque est créée en 1983), en partant de quelques groupes de base et en n'autorisant l'adhésion à la banque qu'aux plus pauvres des bengladeshi, la Grameen bank est devenue, avec plusieurs millions d'adhérents, la première banque de dépôt domestique du Bangladesh. En 1989, pour sa cinquième année d'activité, elle comptait déjà 570000 adhérents (dont 80% de femmes), répartis en 602 branches. Après les grandes inondations, en 1988, la Grameen Bank a lancé un programme "quatre piliers, un toit" qui a permis de mettre en place des crédits associés à un modèle technologique anti-sismique défini par la banque (éléments préfabriqués de structures, toit, bloc sanitaire ; mise en oeuvre et achèvement des logements par les habitants). En trois ans, de 1989 à 1992, 180000.prêts ont été mis en place ; les prêts sont en moyenne de 1200FF, la durée est de 5 ans, les remboursements hebdomadaires d'environ 6FF, le taux de recouvrement avoisine 100%.
un mouvement prometteur et incertain
Le caractère innovant de ces systèmes résulte de leur capacité à répondre à des situations concrètes. dans tous les cas, l'existence d'une épargne mobilisable a été démontrée et la collecte des ressources atteint parfois un niveau impressionnant. Les possibilités d'utilisation, conformes aux orientations et aux objectifs, sont parfois plus problématiques que la disponibilité des fonds. Mohamed Yunus affirmait, lors d'une des séances de travail du projet CESAP, qu'il était surpris de toutes les propositions de lignes de crédit qui lui parvenaient des ONG et des institutions internationales et qu'il lui fallait en refuser beaucoup. La croissance rapide et la capacité d'absorption de l'épargne collectée rendent les systèmes fragiles. Le recouvrement des prêts et la couverture des coûts de fonctionnement sont des conditions de survie qui font de la qualité de la gestion et de sa rigueur les facteurs clés du succès.
Les systèmes de crédit sont dépendants du contexte dans lequel ils se développent. Les pouvoirs publics jouent un rôle déterminant. Il dépend d'eux que la réunion des conditions institutionnelles permettent d'encourager les initiatives et que le respect de l'autonomie soit totalement respecté. Il leur revient d'assurer la cohérence du système bancaire et d'éviter l'ostracisme des institutions traditionnelles par rapport aux nouveaux venus atypiques. De ce point de vue, l'expérience n'est pas probante. Dès qu'un système réussi, les pouvoirs publics sont soucieux de le contrôler et de l'utiliser à leur profit. La période difficile est celle du passage de témoin entre les fondateurs des systèmes, qui peuvent s'appuyer sur leur légitimité, et leurs successeurs.
Ainsi, dans la mobilisation de l'épargne populaire, des systèmes innovants ont permis de passer du micro-projet et de l'expérimentation à une intervention en vraie grandeur. Même si les problèmes ne sont pas résolus, du fait du contexte économique international et du contexte institutionnel, de nouvelles pratiques se font jour. On voit aussi que l'initiative et l'adhésion populaire est une des conditions du passage du micro au macro qui préoccupe tant les économistes. L'importance, le foisonnement, la vitalité, la créativité de ce mouvement d'épargne et de crédit montre, et c'est fondamental, qu'il existe des marges de manoeuvre, des degrés de liberté et que des issues sont possibles.
Pour autant, l'optimisme n'est pas forcément de mise et on ne peut se contenter des "success-stories" dont les institutions internationales sont tellement friandes. Tout d'abord, en matière de financement du logement, il est certain que la mobilisation de l'épargne et les systèmes de crédit ont connu des succès prometteurs. Pour autant, les politiques de logement et les politiques urbaines ne peuvent être réduites au financement du logement. Il faudrait aussi réunir les conditions permettant la maîtrise des coûts dans des processus de production progressifs. Ce qui implique la maîtrise des prix fonciers et des conditions d'accès au sol, l'existence d'infrastructures et de moyens de transports, l'accès aux services urbains, les disponibilités et la maîtrise des prix pour les matériaux de construction. De ce point de vue, les pouvoirs publics, qu'il s'agisse des collectivités locales qui commencent à s'en préoccuper ou des instances nationales qui s'en désintéressent, sont très loin du compte.
Il y a plus grave encore. La mobilisation de l'épargne domestique par les systèmes de crédit émergents pourrait accroître l'autonomie par rapport au marché mondial et permettre d'envisager des politiques de développement fondées sur l'élargissement du marché intérieur et la réduction des inégalités. C'est malheureusement l'inverse qui se produit. Les choix dominants en matière d'équilibres économiques et sociaux et de structures institutionnelles privilégient l'ajustement à un marché mondial aveugle aux choix à long terme, privilégiant les secteurs d'exportation et l'investissement international, considérant comme improductives les dépenses d'éducation, de santé et de logement. De ce fait, le risque est grand de voir l'instrumentalisation et la normalisation des systèmes de crédit d'initiative populaire l'emporter sur l'innovation et sur une véritable modernisation économique et sociale.
Un espoir réside dans les hommes et les femmes qui ont inventé et mis en place ces systèmes de crédit. Le milieu des animateurs d'associations, de coopératives et d'ONG, des experts, des chercheurs et des professionnels est extrêmement vivant. Les échanges d'expériences et les débats sont constants à travers les institutions régionales comme la CESAP. Parmi d'autres, l'"Asian Coalition for Housing Rights", sous l'impulsion de sa présidente, Mme Somsook Boonyabancha et de ses adhérents dans différents pays de la Région a déjà organisé plusieurs rencontres d'associations sur le financement du logement. Entre les différentes évolutions possibles, les jeux ne sont pas faits et les choix sont encore à venir.
Cet article s'appuie sur la coordination des travaux menés à l'occasion de la préparation des directives de la CESAP (Commission Economique et Sociale pour l'Asie et le Pacifique, Nations-Unies) sur les systèmes innovants de crédit et l'accès au financement du logement pour les ménages à faibles revenus en Asie. Dix pays ont participé à ce projet (Bangladesh, Chine, Inde, Indonésie, Pakistan, Philippines, Corée du Sud, Sri Lanka, Thaïlande, Vietnam). Ce projet a mobilisé, de 1989 à 1991, dans les dix pays et au niveau de la CESAP, 36 experts et responsables de systèmes de crédit. Plus de 600 personnes ont été associées, directement ou non, à la démarche du projet et aux discussions qui en ont résulté dans les groupes de travail dans chaque pays et au niveau de la Région.
Le rapport de synthèse "Guidelines on Community-Based Housing Finance and Innovative Credit-Systems for Low-Income Households" (CESAP, 1991, 120 p.) et les 25 volumes annexes sont consultables au Centre de Documentation "Villes en Développement".
L'auteur est enseignant à l'Ecole d'Architecture de Paris-La Villette ; consultant ; co-président de l'AITEC (Association Internationale des Techniciens, Experts et Chercheurs).
L'auteur a assuré, avec la participation de J.F. Langumier, la coordination de ce projet en Asie, pour le compte de ACT-Consultants. Il a participé ou a eu à connaître d'expériences innovantes dans d'autres pays, en Afrique (Afrique du Sud, Bénin, Guinée, Rwanda) et en Amérique Latine (Brésil, Mexique, Pérou) ainsi qu'en Europe.
