Une association engagée dans le mouvement ATTAC.
Expertise citoyenne et mondialisation, l'expérience d'AITEC.
Intervention au colloque de Cerisy IV
Gustave MASSIAH *
29-04-2002
L'association Internationale des Techniciens Experts et Chercheurs (AITEC) a été créée au début 1980.
Sa culture doit beaucoup au CEDETIM ‑ Centre d’études et d’initiatives pour la solidarité internationale ‑ qui est né durant le mouvement de décolonisation. Nous avons toujours vécu de façon très forte le rapport entre la question nationale et la question sociale. Aimé Césaire disait qu'une civilisation se reconnaissait aux questions qu'elle n'avait pas résolues et que la civilisation occidentale et européenne n'avait toujours pas résolu deux questions : la question coloniale et la question du prolétariat. Pour nous cette position fait référence. Elle garde son actualité si on remplace question coloniale par question nationale, et question du prolétariat par question sociale. Nous pensons que nous ne pouvons pas réfléchir au rapport national/social sans prendre en compte la question mondiale. En fait, dès l'origine d'AITEC, le rapport avec le mouvement ATTAC, qui n'était pas encore fondé, était en quelque sorte déjà pensé et anticipé.
Le deuxième fondement culturel d'AITEC est l'adhésion à l'idée de rupture. Nous avons en effet ressenti à quel point nous avions été transformés par les périodes cruciales que nous avons vécues : la période coloniale et la décolonisation, puis mai 68. Nous avons la conscience d'avoir dépassé nos "je" par les "nous" qui nous constituaient. L'idée donc de rupture nous semble fondamentale car nous l'avons expérimenté en nous-mêmes.
Une toile de fond culturelle : la décolonisation et l'expertise du mouvement social.
A la fin des années 70, les luttes sont un peu bloquées. On assiste à une montée d'idées conservatrices. C'est une période de grand désengagement militant.
Le petit noyau de militants qui reste actif se réinvestit, soit dans le privé (c'est une autre forme d'engagement), soit dans l'activité professionnelle. Nous nous rendons compte alors que l'engagement professionnel est riche, les pratiques professionnelles étant – ou pouvant être en tous cas – des pratiques sociales d'engagement militant. D'où notre idée, qui va être à l'origine d'AITEC : regrouper les professionnels engagés et reconstruire une réflexion politique à partir des pratiques professionnelles.
Nous réunissons alors une centaine de personnes, des avocats ayant monté des cabinets collectifs et des professionnels-militants engagés dans SYNDEX notamment, et pendant trois ans nous réfléchissons ensemble à la question des transformations sociales et au rapport entre savoirs et pouvoirs. AITEC fut créée après ces trois années de réflexion collective, et marquée à l'origine par cette question du rapport entre savoir et pouvoir et de la place particulière de l'expertise.
Dans sa première période l'AITEC hérite des réflexions engagées dans le mouvement de décolonisation : nous considérons que l'expert doit se mettre au service des peuples anciennement colonisés ; nous sommes dans la mouvance de réseaux ou d'associations tels que "les pieds rouges coopérants " ou "les médecins aux pieds nus".
Mais, assez rapidement, nous pensons que cette position n'est pas très adaptée à la société française et nous opérons un premier changement en nous positionnant comme des experts du mouvement social, au service des syndicats et des associations. Nous pensons alors que le "nous" se constitue par rapport aux "ils", ceux qui ont le pouvoir, et notamment le pouvoir de licencier. Le "nous" d'AITEC se constitue dans l'affrontement social et milite pour le partage du pouvoir.
Ce tournant nous a transformés, nous menant petit à petit à la question de l'expertise démocratique. Nous réfléchissons beaucoup à ce qu'était la parole de l'expert et avons travaillé à la question de l'expertise contradictoire et à la construction d'une "scène de l'expertise". Nous nous sommes également saisis de la question de l'évaluation, pour arriver finalement à l'idée de l'expertise citoyenne, idée que nous ne maîtrisons pas encore totalement aujourd'hui.
Les groupes de travail : fonder la parole d'expert.
Le principe méthodologique sur lequel repose l'action d'AITEC est que chaque question doit être travaillée au sein de groupes de travail afin d'approfondir l'expertise, d'argumenter une position collective et d’ appuyer les positions du mouvement social sur la légitimité de la parole technique et de la parole des experts.
Sur chaque question, nous constituons un groupe qui prend en charge un problème de sa maturation à la préparation d'une décision par le mouvement social.
Il est constitué d'experts (au sens large, puisque des syndicalistes, par exemple, peuvent être des experts), de chercheurs et d'animateurs de mouvements sociaux.
Il travaille pendant 12 à 18 mois, à partir d’études de cas, puis décide, ou non, de faire une déclaration, avec cette idée que la légitimité de la parole d'expert ainsi produite va permettre à la déclaration de servir le mouvement social et de le faire progresser ; cette déclaration doit aussi permettre d’ouvrir le débat dans le milieu de l’expertise en affirmant que plusieurs solutions sont possibles.
Il n'y a cependant pas toujours une déclaration à l'issue d'un groupe de travail. Les groupes sont crées à la demande des réseaux qui travaillent sur une question et veulent savoir ce qui se passe ailleurs sur cette question. Leur objectif premier est donc d'abord de transformer les connaissances. Les membres peuvent décider d'arrêter là leur travail, ou de faire une déclaration, selon le cas. Ainsi, un premier groupe de travail sur le développement social des quartiers, après avoir travaillé pendant un an sur onze études de cas, décide de se dissoudre, estimant que chacun des participants du groupe peut en tirer son profit en réfléchissant pour son propre compte pour savoir « comment on peut aller trop loin ».
En 1984, nous avons constitué le premier groupe sur "la dette et les institutions financières internationales", en réunissant sept ou huit experts qui avaient concrètement construit des dossiers de dettes, des chercheurs, et trois ou quatre militants travaillant depuis quelques temps sur laquestion de la dette des pays pauvres. Le groupe a fonctionné, puis a décidé de faire une déclaration afin qu'elle soit reprise et utilisée comme support par des personnes – militants ou membres de gouvernements – qui prenaient position dans le débat public.
Nous avons donc organisé, autour de cette première déclaration, un colloque, à Bagnolet, qui a regroupé de nombreuses personnalités moralement reconnues, telles que André Postel Vinay, grand résistant et fondateur de la Caisse Centrale de Coopération Economique. Les propositions qui s'élaboraient lors du colloque n'étaient pas "nos" propositions, mais celles-ci y participaient.
Les conditions de méthode établies, tant pendant le groupe de travail que pendant le colloque, formulées comme un "Code de conduite", ont interpellé forcément le politique car les gens qui ont pris la parole n'étaient pas des gens à qui on peut ne pas répondre.
Après Bagnolet, le groupe sur la dette s'est divisé en trois : certains sont partis sur d’autres fronts, d'autres ont organisé un groupe de veille et un petit nombre a décidé d'intervenir en direct sur la scène politique et médiatique en créant un groupe d'appui à la campagne "La dette ou la vie" que lançait le CRID en France.
Second tournant décisif : "devenir une minorité active sans prétendre être une avant-garde".
La question de la dette a donc joué un rôle fondateur dans le parcours d'AITEC. Mais depuis quelques temps une autre problématique nous oblige à repenser nos orientations.
Nous avions été saisis en 1987, par des experts travaillant pour les comités d’entreprise, de la question : que fait-on aujourd'hui par rapport aux licenciements ? Avant, les syndicalistes et ces experts disaient : "inutile de discuter à l’infini, il ne faut pas licencier", mais quelques années après les syndiqués, à l'intérieur des entreprises, disaient : "si on licencie, est-ce que cela va permettre de sauver la boîte ?" Ce changement de position nous a amenés à réfléchir différemment à ce que pouvait être l'expertise citoyenne dans le contexte actuel.
Simultanément, nous observions que de nouvelles représentations sociales se construisaient sur la question de l'économie et de l'emploi, mais aussi sur celle de l'écologie et du développement. Depuis la Conférence de Rio, plusieurs groupes d'AITEC travaillaient en parallèle sur l'écologie et la science, sur le progrès et le développement, sur les rapports sciences et démocratie, sur le principe de précaution… Nous arrivions petit à petit à un changement de représentation majeur. La représentation qui nous mobilisait jusque là était relativement simple : seuls l'Etat ou les entreprises étaient en état de transformer la société ; nous pensions qu'il fallait donc intervenir sur l'équilibre des pouvoirs entre les deux. Or, nous assistions à l'émergence de nouveaux acteurs, notamment les associations et les municipalités. Et nous constations qu'il y avait une nouvelle demande d'expertise issue de l'alliance conflictuelle entre association et municipalité. Cette demande est aujourd'hui croissante et très forte. Elle s'exprime, par exemple, sur la question des comités de quartier, ou sur celle du budget participatif.
AITEC est donc saisie de nouvelles questions qui donnent sens à une représentation nouvelle dans laquelle les mouvements sociaux doivent élargir leur approche citoyenne
D'où le tournant important que nous avons pris : dépasser la question des rapports national/social, telle que nous l'avions posée jusque là, en l’inscrivant dans la nouvelle phase de la mondialisation. Et aussi, nous inscrire dans des "mouvements", et accepter d'être une minorité active sans prétendre au statut d'avant-garde.
C'est une véritable rupture. L'idée dominante du rapport au politique est encore qu’il faut construire un parti pour conquérir l’Etat et s’en servir pour changer la société. C’est ce que Immanuel Wallerstein appelle l’équation stratégique. Or nous découvrons que l'Etat n'est pas la seule façon de changer la société.
D'où les engagements d'AITEC dans plusieurs "mouvements", et notamment dans le CRID qui regroupe les associations de solidarité en France et dans ATTAC, dont nous sommes membre fondateur.
Le mouvement ATTAC : une nouvelle culture pour l'AITEC.
Cependant, brutalement, l'existence d'ATTAC nous a amenés à prendre conscience du changement d'un certain nombre de nos formes d'intervention.
Avant la création d'ATTAC, nous étions dans des formes d'intervention et d'engagement militant de très longue durée. Nous acceptions, en quelque sorte, une marginalisation tranquille, c'est-à-dire que, à la limite, puisque que nous voulions être sûrs de ce que nous avancions, le produit de notre réflexion était plus important que la manière dont le mouvement social se saisirait de cette production.
Avec ATTAC, nous nous trouvons dans un mouvement où plusieurs dimensions nouvelles se développent de façon assez spontanée, ce qui change notre rapport au temps de l'action.
Nous pensions – et disions – que la mondialisation était une contrainte absolue. Or, à partir du moment où on a dit publiquement qu'il était possible d'agir sur la mondialisation, cela a libéré beaucoup d'énergies et a suscité de nouvelles formes d'engagement individuel et collectif. ATTAC n'est pas une association monolithique ; elle est formée par un cartel, par beaucoup de comités locaux d'association et pas beaucoup d'individus. Cette ouverture change donc notre rapport à l'espace.
Dans cette diversité, une nouvelle culture est née, à laquelle AITEC doit désormais participer, non sans revoir sa culture d'origine.
Trois éléments sont particulièrement intéressants dans cette culture émergente.
En premier lieu, ATTAC a la culture des médias. Ceux-ci, et notamment "Le Monde Diplomatique" et sept ou huit autres journaux ont été des membres fondateurs d'ATTAC. Le mouvement ne considère donc pas les médias et l'opinion comme des relais de pression vers le pouvoir politique ; il considère que l'opinion est en soi importante et joue un rôle dans une nouvelle dynamique de changement social qui ne passe pas que par l'Etat.
Ensuite, la culture du cartel s'est renouvelée. Les Canadiens disent : "faire un cartel, ce n'est pas faire un mariage, c'est faire un bébé". Il faut construire quelque chose ensemble sans chercher à maîtriser ce que l'on construit et en admettant qu'un jour ce nouveau mouvement vous dépassera peut-être. C'est la première fois qu'en France les mouvements sociaux acceptent de jouer l'unité sans chercher à restreindre le processus pour garantir leur propre intérêt.
Enfin ATTAC a remis en scène et revivifié l'idée d'éducation populaire.
Deux autres éléments, également fondamentaux, montrent ce que l'engagement d'AITEC dans un mouvement plus large peut lui apporter.
Tout d'abord, ATTAC est un mouvement mondial, ce qui n'est pas la même chose qu'une association internationale. Il existe 52 ATTAC dans le monde, totalement différents les uns des autres, mais tous savent qu'il y a un problème auquel tous les pays sont confrontés : la nature de la mondialisation. Cela ouvre un espace d'échange. Dans une conception internationale du changement mondial, il faut passer par les partis pour arriver à travailler ensemble ; aujourd'hui ATTAC change cette institutionnalisation de l'international : il y a une multiplicité de mouvements, de lieux et de situations où la réflexion s'opère et c'est la convergence de ces mouvements dans leur diversité qui s'organise. Il y a une réorganisation de l'espace politique.
Deux moments ont été particulièrement féconds dans cette réorganisation de l'espace politique : Seattle et Porto Allègre. Des mouvements tels que les mouvements écologistes, les mouvements de consommateurs, les mouvements syndicaux sont venus discuter dans des groupes où le débat s'est élargi : on y parlait, par exemple, du droit à la santé. Chacun de ces mouvements a apporté sa propre expertise mais au lieu d'être discutée de façon segmentée, spécialisée, chaque proposition a été débattue simultanément par plusieurs groupes et confrontée à des points de vue divers. Ainsi, à Porto Allegre, 800 ateliers ont fonctionné dans lesquels se sont retrouvés, unis dans le débat, tous les mouvements. Et les propositions d'AITEC, jusque là débattues dans un, deux ou trois groupes, ont été discutées dans une cinquantaine d'ateliers.
L'autre apport fondamental est Internet. ATTAC a un journal qui est publié une à deux fois par semaine : "Grain de sable". Avec sa mise sur Internet, il est téléchargé 30.000 fois par jour et des textes sont écrits par des gens de tous les pays. Une forme mutualisée de traduction s'est spontanément créée, avec aujourd'hui 740 traducteurs bénévoles qui traduisent les textes en temps réel. Cette force fait éclater l'espace et le temps. Lorsqu'on écrit un texte, on a des réponses et le temps est raccourci.
Avec son entrée dans ce mouvement foisonnant, AITEC évolue donc aujourd'hui dans un contexte culturel fondamentalement différent, qui est en train de modifier sa conception de travail et sa capacité d'action.
* Enseignant à l'Ecole d'architecture de Paris, Consultant, Gustave MASSIAH est membre fondateur de l'association AITEC. Propos enregistrés lors du colloque à Cerisy.
