Sami Amin, un acteur et un penseur majeur de la décolonisation
Gustave Massiah
11 août 2020
J’ai fait la connaissance de Samir Amin, en 1965, à Dakar. Il était professeur à l’Université de Dakar, je travaillais au Ministère du Plan et du Développement. Nous étions tous les deux nés en Egypte et cela nous a tout de suite rapproché. J’avais entendu parler de lui, de son livre sur l’Egypte nassérienne, publié sous le nom de Hassan Riad, de ses travaux au Mali pour le Plan et de ses premières publications sur l’Afrique. Nous avons vite sympathisé et nous avons commencé cinquante ans de luttes communes et d’amitié fraternelle. Cette amitié ne s’est jamais démentie. Même s’Il nous arrivait de ne pas être tout à fait d’accord et même d’être en désaccord, la confiance et l’amitié l’emportait toujours.
Les aventures communes n’ont pas manqué pendant ces cinquante ans. Je n’en rappellerai que quelques-unes. De 1970 à 1980, Samir Amin a assuré la direction de l’IDEP (Institut de Développement de la Planification dépendant des Nations Unies) où il avait enseigné. Il va en faire un extraordinaire centre de création d’une pensée africaine et aussi un lieu de soutien aux intellectuels africains en danger dès qu’ils expriment librement leur pensée critique. En 1975, Samir me demande de proposer une réorganisation de l’IDEP dont il dit dans ses Mémoires « je n’ai pas mis en œuvre ses recommandations du fait des attaques de mes adversaires ».
Samir a organisé de très nombreux séminaires qui étaient des lieux majeurs de débat de la pensée mondiale du développement. J’ai eu la chance de participer à plusieurs d’entre eux. En prolongement de son livre « L’accumulation à l’échelle mondiale » il y a invité les grands auteurs d’une histoire mondiale renouvelée, notamment Immanuel Wallerstein, André Gunder Franck, Giovanni Arrighi. Son livre, le Développement inégal, publié en 1973, a servi de support au lancement d’une pensée alternative sur le développement.
En 1975, à l’initiative de Samir, nous avons publié un livre commun, La crise de l’impérialisme aux Editions de Minuit. Avec quatre contributions : celle de Samir Amin, une crise structurelle ; celle de Alexandre Faire, les conflits inter-impérialistes dans la crise, celle de Mahmoud Hussein sur le rôle actif de la périphérie, l’exemple arabe et la mienne sur la division internationale du travail et les alliances de classe.
Samir Amin n’a jamais craint d’être à contre-courant. En 1989, après la chute du mur de Berlin, Samir, nous propose d’organiser en 1990, à Dakar, un séminaire sur l’avenir du socialisme. Il me demande de rédiger une contribution provocatrice sur l’avenir du socialisme en Europe.
En 1997, nous sommes repartis pour de nouvelles aventures. Samir considère qu’il faut compléter le Forum du Tiers Monde par un Forum Mondial des Alternatives. Il le lance avec François Houtart et nous voilà engagés dans des rencontres préparatoires à Bruxelles. Le Forum Mondial des Alternatives est lancé, au Caire, en 1997. En 1999, nous organisons avec Attac qui a été créé à Paris en décembre 1998, dans un contre-sommet à Davos. A partir de là, nous nous retrouvons engagés dans l’aventure des Forums Sociaux Mondiaux, et du premier d’entre eux, à Porto Alegre en 2001.
Samir Amin a été un des penseurs majeurs de la décolonisation, de cette alliance entre les luttes d’émancipation sociale et culturelle et les libérations nationales. La décolonisation n’est pas terminée ; sa première phase est achevée avec l’indépendance des Etats dont on voit les limites ; sa deuxième phase, celle de la libération des peuples, est fondée sur l’émancipation individuelle et collective, et sur la construction d’une humanité commune.
Samir Amin a été un penseur, en mouvement et en engagement ; un marxiste du Sud. Un point de vue du Sud, au-delà du changement de perspective, est un autre point de vue du monde : partir du coin aveugle pour éclairer et rendre visible l’ensemble.
Samir Amin a mêlé dans son œuvre une « économie politique de la décolonisation » et une « critique de l’économie politique de la mondialisation ». Dès le début des années soixante, il inscrit ses travaux sur le développement dans la perspective de la mondialisation, d’une part, et de l’autre dans le débat sur la transition. Son approche du capitalisme périphérique et dépendant prend toute sa profondeur quand on l’inscrit dans l’analyse de l’accumulation mondiale du capital et dans la recherche du dépassement du capitalisme.
Cet apport théorique et stratégique de Samir Amin lui a donné une stature particulière ; il n’est pas compréhensible si on le coupe de son engagement politique. Cet engagement, il l’a concrétisé à tous les niveaux. Il a été présent dans toutes les grandes mobilisations mondiales et y a démontré que sa capacité d’indignation, toujours intacte, n’affaiblissait pas l’acuité de ses analyses et la pertinence de ses propositions. Ses analyses radicales s’attachaient toujours à mettre en lumière les racines des problèmes posés. Ses propositions étaient tranchantes parce qu’elles ne cherchaient pas des aménagements de façade, souvent illusoires, mais parce qu’elles s’inscrivaient dans la volonté de réformes structurelles de long terme et mettaient en évidence l’importance des ruptures et des bouleversements nécessaires si on voulait vraiment changer le cours des choses.
Samir Amin aurait pu être un intellectuel choyé par ceux qui détiennent les pouvoirs ; il avait choisi de ne pas l’être et a préféré dénoncer de manière opiniâtre l’occidentalo-centrisme. Il aurait pu être la référence et l’alibi des bourgeoisies d’Etat ; il avait choisi de ne pas l’être et a préféré critiquer sans concessions les impasses des régimes construits sur l’héritage confisqué des libérations nationales. Sa profonde et vivace culture égyptienne lui permettait de combiner la colère contenue devant l’injustice, la patience séculaire des peuples du Nil et un humour ravageur à fleur de peau. Samir Amin a donné l’exemple d’un esprit vigoureux et créateur, d’un homme libre et engagé.
