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Quelle situation, quelles alternatives – Interview radio – ATTAC – 6p – 31.08.2024 – Alternatives, situation

ATTAC

Intervention radio : quelle situation ? quelles alternatives ?

Gustave Massiah
01-09-2024

Et maintenant ? Lutter contre l’ancien monde et réinventer l’alternative

Je partirai de l’analyse de la situation actuelle avant de réfléchir sur la définition d’une stratégie pour lutter contre l’ancien monde et réinventer une alternative.

L’hypothèse est que nous sommes dans une crise structurelle du mode de production capitaliste. En fait, le capitalisme fonctionne en crise permanente, mais il connaît des crises structurelles qui marquent des évolutions qualitatives majeures. Prenons l’exemple de crises précédentes. La crise financière de 1873 est la crise de la deuxième révolution industrielle, avec La Commune et la première internationale. La crise de 1929 est la première crise du capitalisme fordiste. La crise des années 1970 est celle du passage au néolibéralisme aujourd’hui dominant. Pour chacune de ces crises, on voit comment se définissent et s’imposent les nouveaux rapports de production et comment se transforment les classes sociales. Ce sont des périodes, comme aujourd’hui avec les luttes sociales, les mutations sociales et culturelles, les débats idéologiques, les rapports géopolitiques et internationaux, les guerres. Dans chacune de ces périodes, les contradictions sociales et politiques se renforcent, l’alliance des droites et des extrêmes droites est à l’offensive pour maintenir sa domination sur la société. On mesure aussi à chaque fois que les luttes de classes s’aiguisent et que les forces de gauche résistent, sont souvent à l’offensive et définissent des alternatives.

Depuis 2007-2008, la crise financière correspond à une nouvelle crise structurelle du capitalisme. Elle est loin d’être terminée. Penons deux changements qui caractérisent de nouveaux rapports de production : la progression exponentielle du numérique, les interrogations sur l’extractivisme. Les changements se traduiront par des années de transition et par des bouleversements sociaux et idéologiques. Les conséquences seront considérables au niveau social pour les inégalités et les discriminations, au niveau de l’écologie et du changement climatique, au niveau des guerres et de la nature des régimes politiques, au niveau de la définition même des démocraties.

Il faut aussi insister : cette période est celle de la deuxième phase de la décolonisation. C’est la possibilité pour chaque pays de définir et de maîtriser son développement et pour chaque peuple de construire des institutions lui assurant les libertés et des formes démocratiques. Elle concerne directement les guerres qui accompagnent les bouleversements de l’ordre mondial et de la nature des régimes politiques et la démocratie. La souveraineté devient une valeur de référence Elle renforce les identitarismes et le poids des intégrismes dans les religions. Elle se traduit par la montée des autoritarismes de différentes natures. Les libertés et la démocratie restent des valeurs de référence, mais ne peuvent pas rester des valeurs abstraites. La méfiance par rapport aux régimes politiques est devenue générale. Elle se prolonge par une grande défiance par rapport aux institutions internationales.

C’est aussi un moment de débats idéologiques et culturels. Qui interpelle les trois idéologies qui coexistent depuis la Révolution de 1789. Le conservatisme qui met en avant l’État, la propriété, l’identité et la souveraineté. Le libéralisme qui prône aujourd’hui le marché mondial capitaliste et le néolibéralisme. Le socialisme qui reste une référence des luttes sociales mais qui peine à se relever de l’échec du soviétisme. L’extrême droite a réussi à dépasser la droite et à en rallier une large partie autour d’une stratégie mettant en avant le pouvoir d’achat, l’identité et la sécurité, la lutte contre les migrants et les étrangers. Elle a réussi à rallier de larges parties des couches populaires déçues par la social-démocratie ralliée au néolibéralisme et par l’échec du soviétisme. Elle tente aujourd’hui de passer une alliance avec le patronat néolibéral en refusant toute augmentation des impôts permettant d’équilibrer les revenus. L’extrême droite s’inscrit dans une révolution conservatrice mondiale et s’appuie sur la montée des autoritarismes qui ont réussi à capter et déformer les références à la souveraineté et à la multipolarité.

Alors, quelle stratégie ?

La définition d’une stratégie doit prendre en compte plusieurs volets : lutter contre le néolibéralisme, contre les valeurs identitaires et sécuritaires de l’extrême droite ; lutter contre les guerres et le danger nucléaire ; lutter pour une écologie solidaire ; lutter pour la deuxième phase de la décolonisation ; soutenir l’action des mouvements politiques, sociaux, culturels contre l’alliance des droites et de l’extrême droite ; expérimenter des alternatives au capitalisme néolibéral ; réinventer une alternative socialiste au néolibéralisme. C’est l’élaboration et la mise en place de cette stratégie qui permettra d’engager l’affrontement idéologique et politique contre l’alliance des droites et de l’extrême droite.

Quelques éléments de réflexion pour l’élaboration de cette stratégie autour de deux orientations stratégiques : lutter contre le néolibéralisme, achever la décolonisation

Le capitalisme néolibéral est aujourd’hui dominant ; c’est contre lui qu’il faut lutter. L’extrême droite aurait préféré un capitalisme national, identitaire et sécuritaire. Elle a fini par accepter la domination du néolibéralisme et par chercher l’alliance avec la classe dirigeante, les capitalistes néolibéraux, mondialistes et dominants à l’échelle mondiale. Cette alliance ne va pas sans contradictions. Pour consolider son succès auprès des couches populaires et des classes moyennes, et pour améliorer le pouvoir d’achat, qui est la première revendication, il faudrait mettre à contribution les plus riches, ce qu’elle se refuse à envisager. Il lui faut alors refuser des moyens supplémentaires à l’État en se ralliant à des politiques néolibérales.

La situation internationale est caractérisée par la prédominance du capitalisme néolibéral, elle l’est aussi par la décolonisation. Après la fin de la première phase de la décolonisation qui est à peu près terminée, à l’exception de quelques situations et notamment de la question palestinienne, la situation est caractérisée par la domination occidentale, contestée mais toujours présente. La montée d’une forte référence à la souveraineté diffère entre la référence à la décolonisation et, pour l’extrême droite, à la référence à l’identité et à l’autoritarisme. Plusieurs éléments concourent à ce changement de période historique : les changements géopolitiques, les guerres, les fanatismes, une démographie mondiale contrastée entre les continents, les migrations, les mutations des États-nations.

Il y a une première urgence : la mobilisation des mouvements contre l’extrême droite

L’extrême droite prétend parler au nom du peuple contre toutes les élites en place. Elle propose de retrouver l’identité et l’unité perdue de la nation divisée par la fragmentation des sociétés. Les alliances entre les droites et les extrêmes droites instrumentalisent la question des identités nationales et la question des migrations. L’autoritarisme se présente comme une solution par rapport à la méfiance envers les formes contestées de démocratie. Nous vivons une période de profondes contradictions. Les idéologies identitaires et sécuritaires sont contradictoires par rapport à l’émergence des mouvement sociaux, culturels, écologistes porteurs de nouvelles radicalités : le féminisme, l’antiracisme et les révoltes contre les discriminations, contre le précariat, pour les peuples premiers, les droits des migrants et les diasporas. Ces mouvements complètent le mouvement social, ouvrier et paysan, toujours déterminant. Ils sont renouvelés par de nouveaux mouvements qui explorent de nouvelles perspectives à l’exemple des zapatistes, des femmes du Rojava, des jeunes femmes iraniennes. Ils sont porteurs de nouvelles radicalités mais n’ont pas encore de projet commun.

C’est aussi la question du rapport entre les partis politiques et les mouvements sociaux et culturels. Les forums sociaux mondiaux ont expérimenté une forme de cohabitation à partir des mouvements, et des partis politiques qui leur sont liés. La situation actuelle montre qu’il faut aller plus loin. Dans beaucoup de pays, la résistance à l’alliance entre la droite et l’extrême droite occupe le champ politique. Et les partis politiques sont en première ligne dans les affrontements électoraux. Mais la réponse idéologique, politique et culturelle ne peut se résumer à la scène électorale. On voit la difficulté à compléter l’action des partis par des actions locales plus larges. La redéfinition des rapports entre les partis politiques et les mouvements sociaux et culturels fait partie d’un chantier majeur, celui de la redéfinition du politique.

Deuxième démarche stratégique : Expérimenter des alternatives au capitalisme néolibéral

Le mode de production capitaliste s’est défini et expérimenté dans les sociétés féodales, sous un mode de production féodal dominant. Le dépassement du capitalisme, pour simplifier, par des modes de production socialistes, sera défini et expérimenté dans des sociétés ou le mode de production capitaliste est dominant, c’est-à-dire dans les sociétés actuelles.

Je prendrai trois exemples de dépassements possibles : la définition et la mise en œuvre d’un financement alternatif au capital privé et au capital public quand il est subordonné au capital privé, le développement des services publics, la fiscalité.

On peut déjà définir des hypothèses de financement alternatif au capital privé. En luttant contre la stratégie néolibérale qui consiste à subordonner toutes les activités au capital financier privé. En refusant la subordination du capital public au financements privés et aux règles du privé. La même logique est recherchée pour l’économie sociale et solidaire dans ses différentes formes coopératives, mutuelles et associatives.

On peut proposer un financement alliant un apport mutualiste, du capital public et du financement des collectivités locales, sans intervention de capital privé. Pour répondre à la crise des services publics vampirisés par le capitalisme néolibéral, proposons de créer un secteur combinant l’économie sociale et solidaire, le mutualisme, les syndicats, le mouvement associatif, les collectivités locales, avec un fonctionnement refusant la logique néolibérale. On retrouverait ainsi certaines propositions de la 1ère Internationale, sur l’économie sociale.

D’autres initiatives sont possibles. Par exemple, on peut proposer, pour le financement des start-ups non-spéculatives, si elles sont porteuses d’une innovation scientifique ou technologique, une alternative au financement par le capitalisme néolibéral par une alliance de fonds mutualistes, de capital public, des collectivités locales qui concurrencerait l’aspiration des initiatives individuelles et collectives par le capital financier néolibéral

Ces nouvelles formes de financement alternatif au capital privé doivent aller de pair avec de nouvelle formes d’organisation du travail salarié. Des propositions sont avancées par l’Atelier travail et démocratie. Coralie Perez et Thomas Coutrot[1] proposent, comme première mesure, d’instaurer la codétermination dans les entreprises. Avec au sommet un partage égal du Conseil d’administration, entre salariés et actionnaires. Et à la base un conseil d’établissement constitué uniquement de salariés avec un pouvoir réel sur l’organisation du travail et avec un temps, pour les salariés, consacré à la discussion sur l’organisation du travail.

Autre expérimentation. Le financement des services publics est particulièrement stratégique. Il est l’objet d’un affrontement majeur. Les investissements dans la santé, la protection sociale, l’éducation, la recherche, les infrastructures de transports, les infrastructures énergétiques sont particulièrement stratégiques. Ces investissements indispensables vont fortement augmenter et la discussion porte sur la manière de les financer. Plutôt que de passer par un capital privé, à partir de la privatisation des services publics existants ou de la création de services privés concurrentiels des services publics existants, on peut passer par un financement public, un financement par des ressources fiscales.

La question des recettes fiscales est particulièrement stratégique. Il s’agit de l’équilibre des comptes des différentes collectivités locales, nationales, des grandes régions, et des institutions mondiales. L’État social, notamment dans la période keynésienne, a permis une croissance sans précédent du niveau de vie et de la productivité. Les recettes fiscales, en Europe, sont passées de moins de 10 % du revenu national avant 1914 à 40-50 % dans les années 1980-1990. L’offensive néolibérale contre l’État social a été menée avec une très grande efficacité. Elle s’est appuyée sur la bataille idéologique contre l’égalité qui a légitimé les inégalités de revenus fondés sur la compétence et l’héritage, et sur la mise en scène d’une corruption généralisée qui délégitimerait toute action publique. C’est cette offensive qui permet à l’alliance de la droite et de l’extrême droite de refuser toute hausse d’impôt et de rejeter toute taxation des hauts revenus, alors que les inégalités de revenus ont atteint des niveaux astronomiques. L’acceptation des inégalités de richesse est une des défaites les plus graves de la gauche.

Aller plus loin : Réinventer l’alternative, inventer l’après-capitalisme

On peut expérimenter des alternatives au capitalisme néolibéral ; mais pour sortir du capitalisme, il faut inventer, définir et imposer, un nouveau mode de production. On peut l’appeler un mode de production socialiste puisqu’il se réfère à l’idéologie qui après la Révolution industrielle s’est opposé au conservatisme et au libéralisme. Mais, il aura peut-être un autre nom correspondant à ses nouvelles caractéristiques. Ce nouveau mode de production ne sera pas la fin des contradictions, la fin de l’Histoire. Ce ne sera pas non plus une société sans classes, un genre de paradis ! ce sera une nouvelle étape, non prédéterminée de la civilisation humaine.

Il y a déjà plusieurs hypothèses qui circulent. Le nouveau projet sera formalisé et porté par quelques personnes, mais il ne sera pas une révélation individuelle. Il mûrira à travers de nombreux débats publics et contradictoires. Il sera porté par un nouveau mouvement philosophique qui dégagera de nouvelles perspectives, comme ça a été le cas du 17èm au 20èm siècle. Ces propositions philosophiques ne se résument pas à un auteur mais elles résultent de débats vivants et contradictoires qu’il faut accentuer pour dégager de nouvelles propositions. Sans oublier l’apport philosophique des sciences dites exactes, de leur capacité d’expérimentation et de leur apport méthodologique que l’on pourrait résumer par la formule « liberté d’inventer, obligation de vérifier ».

Les périodes de luttes sociales, politiques et culturelles sont des périodes d’élaboration, d’invention et de vérification. Deux périodes sont encore d’une grande actualité. Celle que Wallerstein appelait la période « des mai1968 dans le monde »[2] qui a proposé, avant d’être bâillonnée, de renouveler le socialisme participatif pour le XXIe siècle par un nouvel horizon égalitaire à visée universelle, une nouvelle idéologie de l’égalité, une nouvelle société basée sur l’égalité, la justice sociale, la participation démocratique. Cette contestation des valeurs et des normes de la société capitaliste, patriarcale et autoritaire est toujours d’actualité. La deuxième période est celle qui a suivi la crise financière de 2007-2008. Nous avons assisté à une succession ininterrompue des mouvements qu’on a appelé le mouvement des places partout dans le monde : après Tunis et la place El Tahrir au Caire, les indignés en Espagne, au Portugal et en Grèce, les Occupy à Londres, New York et Montréal, le Hirak algérien, les manifestations à Hong Kong,

Retour à la situation actuelle : Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ! (Hôlderlin)

Dans tous les pays de nouveaux mouvements amènent les États à mettre en place des politiques de prévention et de soutien aux populations en termes médicaux et sociaux. Les mouvements mettent en avant de nouvelles propositions pour la garantie des droits : droit à la santé, droit à l'éducation, droit au revenu qui, avant leCOVID, apparaissait comme complètement utopique, droit au travail, droit aux services publics, droit à une action publique qui n'est pas uniquement la bureaucratie et l'État, droit des communs par rapport à la propriété. Les mouvements mettent en avant une floraison extraordinaire d'idées nouvelles. Évidemment, elles ne vont pas s'imposer tout de suite ; elles anticipent ce que peut être un nouveau monde. Les mouvements sociaux et citoyens réagissent aux situations ; ils proposent et ils inventent. Ils sont des acteurs directs de l’Histoire. Les classes sociales structurent les sociétés et sont capables d’initiatives et d’inventions.

L’extrême droite progresse partout dans le monde, mais elle n'a pas gagné ! En France, le Rassemblement national a obtenu le plus de voix aux élections européennes et législatives. Mais, le Nouveau Front populaire a adopté un programme politique en trois jours et a réussi à être le premier groupe à l'Assemblée nationale. La bataille politique entre l'extrême droite et la gauche commence, les trois prochaines années seront décisives. Aux États Unis, Trump caracole en tête des sondages avec un programme affichant le capitalisme, l'hégémonie américaine, les riches, le racisme, l'anti-migration, l'interdiction de l'avortement. Kamala Harris, malgré l’attachement du parti démocrate au capitalisme et à la domination américaine, devra, pour s'opposer à lui, s’appuyer sur les droits des femmes, les minorités, l'antiracisme, ce sont les thèmes qui se dégagent pour s’opposer à la montée de l’extrême droite trumpiste!

Rappelons-le, toutes les crises structurelles du capitalisme ont commencé par une offensive de la droite et de l’extrême droite. Et toutes ont connu une exacerbation des contradictions et un renouvellement des idées de gauche. Nous sommes dans une période de crise structurelle stratégique. Les contradictions s'aiguisent. Ce n'est pas gagné, mais la bataille de la prochaine période a commencé. Les luttes populaires seront déterminantes. Tout est possible. Le meilleur comme le pire. L’avenir n’est pas écrit.

[1] Coralie Perez, Thomas Coutrot, Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire, Le Seuil, Paris, 2022

[2] Gustave Massiah, « Mai 1968 dans le monde. Une déferlante commune au-delà des spécificités nationales », Octobre 2007

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