Pourquoi je suis convivialiste
Gustave Massiah
02-03-2025
Je suis et je reste convivialiste. Je m’en étais plus longuement expliqué dans ce texte, « les premiers pas convivialistes » paru dans la Revue du Mauss, en 2021 et repris en pièce-jointe. Je n’ai pas changé d’avis. Je remercie Alain et Marc pour leurs efforts continus pour maintenir vivant et actif le réseau convivialiste. J’appuie la proposition concrète avancée par Alain « organiser une rencontre solennelle à l'UNESCO entre une cinquantaine de personnalités intellectuelles, scientifiques morales et religieuses qui auraient à charge d'énoncer quelques règles de base d'un fonctionnement collectif susceptible d'éviter la disparition de l'humanité, ou quelque chose comme ça. Si déjà elles pouvaient se prononcer pour l'interdiction des paradis fiscaux et/ou pour la remise des dettes injustes, ça serait un grand pas en avant. »
L’interrogation posée aux convivialistes soulève la question, combien pertinente, sur ce que nous pouvons faire aujourd’hui. Il s’agit de partir de qui nous sommes et à qui nous nous adressons. La quarantaine de réponses déjà reçues et la qualité de celles et ceux qui ont répondu montre l’intérêt de ce groupe et de cette initiative.
Aujourd’hui le débat public est marqué par deux questions : comprendre la montée de l’extrême droite et y résister ; comprendre le changement de période et les bouleversements écologiques, sociaux avec le numérique, géopolitiques avec la multipolarité et l’affirmation d’un Sud-global, idéologiques avec l’antiracisme et avec la centralité et la radicalité de la révolution des femmes.
Le débat intellectuel, culturel et politique met en évidence la coexistence de trois générations. Les convivialistes font partie de la première génération, celle de 60 à 80 ans, avec notre culture marquée par la déolonisation et Mai 68. Nous en tentons le dépassement. La deuxième génération, les quarante à soixante ans, est organisée par des femmes, elles n’animent pas les associations avec la même culture. La troisième génération est aussi très féminine. Elle construit sa culture en réinventant le politique, en interrogeant les formes d’organisation politiques, les partis et même les syndicats et les associations.
Chaque période de crise historique du mode de production capitaliste a commencé par une montée de l’extrême droite mais a été suivie par une réaction populaire et s’est traduite par une transformation du mode de production. C’était le cas en 1876, avec Mac-Mahon, mais aussi avec La Commune et la 1ère internationale. La crise de 1929, de 1914 à 1945, a vu le fascisme mais aussi le Front Populaire et s’est traduite par le fordisme. La crise de 1976, a vu la dictature chilienne et le néolibéralisme, mais aussi l‘alter-mondialisme et la montée du Sud. L’avenir n’est pas écrit et les dangers sont réels, les contradictions à venir seront déterminantes.
Le convivialisme a son rôle à jouer dans la résistance idéologique et dans sa participation à l’invention d’un nouveau projet de société comme l’ont été pour les périodes précédentes le marxisme, le communisme, l’alter-mondialisme. Nous pourrions, pour commencer, chercher à construire une analyse commune aux trois générations, à partir du convivialisme pour la première ; du féminisme, de l‘écologie, du numérique, de l’antiracisme, pour la seconde ; des résistances arabes, des indignés et des occupys, du renouveau de l’alter-mondialisme pour la troisième. Une première étape consisterait à identifier des réseaux actifs et innovants, de chaque génération et de leur proposer des rencontres et un travail commun.
Les premiers pas convivialistes
par Gustave Massiah
Nous reprenons ici l'article publié par Gus Massiah, animateur des Forums sociaux mondiaux et du Cedetim (Centre d'études et d'initiatives de solidarité internationale), publié dans la n°57 de La Revue du MAUSS semestrielle (Editions Le Bord de l'eau), « Demain un monde convivialiste, il ressemblerait à quoi ? ». De ce numéro Le Monde du 18 septembre 2021, disait : « (Il) donne à voir un nouveau monde et comment y parvenir ».
En 2002, Stéphane Hessel publie aux Editions du Seuil Dix pas dans le nouveau siècle dans lequel il demande à dix auteurs d’avancer leurs propositions pour le 21ème siècle. Vingt ans après, nous pouvons mesurer à quel point des bouleversements inouïs cohabitent avec des permanences redoutables. Il ne s’agit donc pas de décrire un monde idéel et cohérent mais de prendre en compte ce qui peut cheminer à travers les contradictions. Et plus précisément de choisir les premiers pas en se souvenant de la pensée de Lao Tseu : « Un voyage de mille lieux commence toujours par un premier pas ».
La crise de la pandémie et du climat crée une rupture et ouvre une nouvelle période. Elle sera difficile et contradictoire. Elle commencera par une période d’affrontements sur les questions économiques, sociales, écologiques, politiques, démocratiques, culturelles. Mais on peut pointer quelques ouvertures qui renforcent les propositions convivialistes et les renouvellent.
Pour apprécier les possibilités d’avenir, il faut partir du nouveau monde qui pousse, qui cherche son chemin et qui résiste aux conservatismes et aux réactions. Pour cela, on peut partir des mouvements porteurs d’émancipation. Parmi ces mouvements, citons ceux des droits des femmes, de l’urgence écologique, du contrôle du numérique et des biotechnologies, de la défense des droits des migrantes et des migrants, des peuples autochtones, de la décolonisation inachevée et du rejet du racisme. Chacun de ces mouvements suscite des réactions violentes. C’est dans leurs propositions que s’amorcent les nouvelles pistes dont peut s’inspirer le convivialisme.
Les transitions
Dans la période contradictoire du monde en construction, cohabitent des avancées acquises, des changements amorcés et des pistes qui restent ouvertes. Nous partons de l’hypothèse que dans chacun des domaines de la transition, dans la période à venir, des changements se sont imposés alors que d’autres cherchent encore leur chemin et sont justes esquissés
L’interdépendance
Malgré le confinement et l’isolement, ce qui s’impose, c’est la prise de conscience de l’interdépendance, du fait que nous dépendons les uns des autres. On a vu de nouvelles réflexions sur le travail, sur le travail utile, sur les activités essentielles. On s’est rendu compte que les premiers de cordée ne sont pas les premiers de corvée. La politique sanitaire n’est plus subordonnée à l’activité économique et à la production. Les soignants et les hôpitaux ont fait prendre conscience du paradigme et de la philosophie du prendre soin. Ce paradigme concerne les humains, mais il peut aussi s’étendre à la Nature, comme le souligne Enzo Traverso. Ce sont des ouvertures qui, malgré les résistances qu’elles suscitent, amorcent la progression vers une conception convivialiste.
La passion de l’égalité et des libertés
La remise en cause de l’hégémonie culturelle du néolibéralisme s’est appuyée sur le refus des inégalités et des discriminations sous toutes leurs formes. La passion de l’égalité ne s’est pas orientée vers l’égalitarisme. Elle renforce la défense et l’approfondissement des libertés individuelles et collectives et de la solidarité. De nouvelles notions ont cheminé par rapport à la propriété individuelle et au monopole de l’économie, à la prédominance des entreprises, à la consommation sacralisée. De nouvelles notions émergent : les biens communs, le buen vivir, la propriété sociale et collective, la démocratisation de la démocratie.
L’égalité d’accès aux droits fondamentaux
L’autre prise de conscience est celle des limites du marché, et particulièrement du marché mondial, dans la régulation des économies et des sociétés. Cette prise de conscience devrait remettre en cause le rôle hégémonique de la mondialisation néolibérale et du marché capitaliste dans la détermination des activités et dans l’organisation du monde. Ce qui progresse, c’est la référence aux droits fondamentaux et à l’accès aux droits, aux formes d’égalité de l’accès aux droits. On voit ainsi s’amorcer les grandes lignes d’une politique convivialiste. L’accès au droit à la santé, au revenu, au travail, au logement et au territoire, à l’éducation, à la culture. Et aussi le droit à la protection de l’environnement. Ces droits se déclinent aux différentes échelles, du local au mondial. Ce sont les services publics qui permettent l’accès aux droits. Des services publics locaux et territoriaux, nationaux et mondiaux. Le convivialisme peut mettre en avant les biens publics mondiaux et proposer d’organiser des services publics mondiaux.
L’urgence écologique et climatique
La prise de conscience de l’urgence écologique, après avoir montré les limites de la croissance productiviste, a modifié en profondeur la conception même de l’économie.
Elle a confirmé en la modifiant la perception et la centralité de la question sociale ; la combinaison de la dimension sociale et de la dimension écologique. Le rejet de la croissance productiviste a transformé les formes productives en commençant par l’énergie et les transports, en facilitant des localisations solidaires mettant en avant l’écologie et l’autonomie des territoires à partir du local. Cette prise de conscience a amené à reconsidérer la démarche historique de la domination de la Nature par l’espèce humaine, à abandonner l’hypothèse du temps infini et à réfléchir sur les limites. On s’est souvenu du rôle de la pandémie et du climat dans la chute de l’empire romain. L’effondrement d’une civilisation ouvre des périodes de transition longues et contradictoires. Les nouvelles valeurs, les nouveaux rapports sociaux font leur chemin dans le temps long. Ce que certains appellent aujourd’hui l'effondrement, peut aussi être une période d’émergence d’une nouvelle civilisation. Ce n’est pas la fin du monde.
Du local à la mondialité
Vers où peut aller le convivialisme dans l’organisation du monde ? Il s’agit de redéfinir les articulations entre les échelles, du local au mondial. La pandémie et le climat ont démontré que les principaux problèmes que rencontrent l’Humanité sont des problèmes mondiaux. Et pourtant les réponses ont été apportées au niveau national, par les Etats. Pour surmonter cette situation, il faut amorcer une nouvelle articulation des échelles des territoires. Le local devient le point de départ, le communalisme relie les territoires, les populations dans leur diversité et les institutions de proximité. Suivant la belle formule de Michel Torga, l’universel c’est le local moins les murs. Le droit à la ville devient un droit au territoire qui relie le rural et l’urbain. L’équilibre des territoires remplace le métropolisation.
Le national reste une échelle de référence. Il relie l’Histoire, les cultures et les territoires. Il participe de l’identité qui ne se réduit pas à l’identité nationale ; ce qui devra s’imposer c’est la proposition de Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, celle des identités multiples qui résulte de la diversité et qui résume la singularité de chaque personne. L’unité se construit dans le respect des identités multiples.
La géopolitique s’est recomposée. Après une période de déplacement du centre du monde vers le Pacifique, la montée en puissance de l’Asie puis de l’Afrique ont rééquilibré les continents et ont contribué à faciliter l’évolution vers une multipolarité qui laisse sa place entre l’équilibre et l’égalité dans les rapports entre les pays. Les grandes régions géoculturelles sont l’espace de l’environnement et des équilibres géopolitiques. Elles participent aussi au nouvel équilibre. Les seize régions géoculturelles sont le support culturel et politique de l’international ; les trois Asie, les quatre Afrique et le Moyen Orient, les Quatre Amérique et les Caraïbes, les quatre Europe et l’Océanie. La mondialisation cède le pas à la mondialité. La dimension planétaire s’impose. Les Nations Unies sont chargées de veiller à l’interdiction des guerres et au contrôle des armements. Elles sont profondément renouvelées avec deux chambres, une où sont représentés les Etats, une autre formée à partir d’une représentation des peuples.
L’impératif démocratique
C’est le chantier de la démocratie qui est le plus central et le plus difficile. Il s’agit d’articuler démocratie locale, démocratie nationale et démocratie mondiale. Trois grandes avancées sont en chantier. La première avancée repose sur le refus de la corruption qui mine la démocratie et qui explique le rejet de la politique. Elle implique que soit rompue la fusion entre la classe politique et la classe financière qui abolit le politique et se traduit par la méfiance de tous les citoyens par rapport aux politiques et à la politique. La progression vers un équilibre des pouvoirs entre le politique et l’économique est une priorité. Un système fiscal international doit permettre la disparition des paradis fiscaux et l’établissement de régimes fiscaux équilibrés et non concurrentiels. La deuxième avancée est culturelle. Elle concerne la refonte du politique à partir du refus par la jeunesse des formes de représentation et de délégation. La manière d’articuler démocratie directe et démocratie représentative. La troisième avancée est celle du rejet complet du racisme et des discriminations. La conscience de l’importance et de la présence de la colonisation, de l’esclavage et des systèmes de caste empêche la reconnaissance de la diversité et l’unité des sociétés nécessaire à la démocratie. Elle implique un long chemin de construction de la décolonialité nécessaire à l’invention des nouvelles formes de démocratie.
L’utopie convivialiste
Après avoir exploré les ouvertures qui amorcent le convivialisme, comment aborder ce que le convivialisme propose plus spécifiquement comme changement. Pour aller plus loin que les premiers pas, il faut recourir à un peu d’utopie. Projetons-nous dans un avenir souhaitable.
Ce que propose le convivialisme c’est de dépasser l’hubris, la démesure, l’addiction inassouvie dans l’appropriation de toujours plus de richesses et dans le contrôle de toujours plus de puissance et de pouvoir. Comment construire un nouveau monde sans un changement radical des mentalités, sans la découverte de nouvelles manières de vivre en commun ?
Imaginons que les recherches permettent d’établir que l’hubris est une maladie contagieuse. Tous et même toutes n’en guérissent pas, mais tous et même toutes peuvent en être marqué.e.s. Pour l’addiction à la richesse, il s’agit de lutter contre les inégalités. Un revenu minimum général a été instauré avec un rapprochement entre les différents pays appuyé sur une fiscalité mondiale. Celle-ci a été basée sur les matières premières et les émissions de gaz à effet de serre et les dégradations écologiques, particulièrement climatiques. La disparition des paradis fiscaux et le contrôle des systèmes bancaires a permis d’asseoir la fiscalité. La référence a été celle des taux marginaux d’imposition pour les très hauts revenus qui étaient en vigueur depuis 1933 et jusqu’en 1980. Pour l’addiction à la puissance, la loi a interdit à ceux qui souffraient des formes les plus aigües de l’hubris d’exercer un pouvoir discrétionnaire.
D’autres formes de reconnaissance ont fait leur chemin, sans tomber dans l’humilité obligatoire ou ostentatoire. L’excellence n’a pas été réservée à la compétition individuelle. On n’est pas passé de l’adulation du meilleur individu à celle de la meilleure équipe. Le critère de la réussite n’a plus été celui de la plus grosse fortune pour les actionnaires, les entrepreneurs, les sportifs ou les chanteurs. La culture et le sport rejettent l’élitisme et l’humiliation. On a appris à séparer la réussite et le goût du risque de la possession. Les communs ont permis de réinventer les formes de propriété à partir des propriétés sociales et des biens communs. L’action publique s’est différenciée des formes du privé marchand et de l’étatisme.
Les nouvelles cultures ont permis de dépasser l’uniformité par la diversité des chemins. La société, les sociétés, ont appris à valoriser cette dernière. Le rapport recherché entre l’individuel et le collectif a permis de trouver la bonne articulation entre les libertés individuelles et les projets collectifs. Le chemin est celui de la démocratie, de sa recherche et de son invention constante. Dans son discours sur le colonialisme, Césaire écrivait par rapport à la colonisation et à la prétention de supériorité occidentale, « Je fais systématiquement l'apologie de nos vieilles civilisations nègres : c'étaient des civilisations courtoises ». A l’inverse des civilisations brutales construites sur la force et l’humiliation. La recherche des formes conviviales est le chemin pour une nouvelle civilisation courtoise. Le convivialisme est l’antidote de l’hubris.
