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Nouvelles citoyennetés et nouvelles résistances – Pierre Beaudet et Gustave Massiah – 3p – 21.02.2021 – Citoyenneté, résistances

Chapitre 20

Nouvelles citoyennetés, nouvelles résistances

Gustave Massiah et Pierre Beaudet
23-02-2021

 

On le sait, ce n’est pas d’hier que les mouvements se lèvent pour demander la justice sociale et écologique. Pendant une bonne vingtaine d’années à partir de 2001, le Forum social mondial était en quelque sorte le catalyseur et l’écho de ces mouvements. Toutefois, après le ressac des années subséquentes, on a observé une certaine stagnation, pour ne pas dire un recul. Cela a été plus évident en Amérique latine, « berceau » si on peut dire des grandes mobilisations et des grandes transformations en cours, comme dans la région arabe et en Afrique, où les « printemps » ont rencontré une résistance acharnée des dispositifs du pouvoir qui ont réussi, dans une large mesure, à rétablir l’ « ordre », la plupart du temps avec l’assentiment et l’appui des grandes puissances capitalistes du monde. En Syrie, en Irak, au Yémen et en Afghanistan, la lutte pour la démocratie a échoué pour laisser place à la dislocation la plus totale, une sorte de monde à la « Mad Max » où la vie ne vaut plus chère.

Une nouvelle génération

Enfin, plusieurs mouvements altermondialistes qui en menaient large en Amérique du Nord et en Europe occidentale se sont également épuisés, en ratant un virage vers le politique (en Grèce, en Espagne). Aux États-Unis autrement, l’irruption d’un pouvoir populiste de droite ouvertement raciste et réactionnaire a tout bousculé. Mais quelques années plus tard, contre toute attente, de nouvelles résistances et de nouveaux mouvements ont pris forme, en phase et en continuité avec l’altermondialisme comme vision du monde et comme mode d’action.

En 2019, on comptait des manifestations massives dans quarante-sept pays, dont le « hirak » (mouvement) en Algérie, au Liban, au Soudan, des mobilisations de longue durée en France (avec les « gilets jaunes »), en Chine (les parapluies de Hong Kong), en Haïti (avec les jeunes de Pétro-Caribe contre le pouvoir corrompu et violent). Aux États-Unis à l’été 2020, un mouvement anti-raciste sans précédent a traversé le pays polarisant contre la présidence de Donald Trump les populations racisées, mais aussi les secteurs contestataires de la société états-unienne.

Sur des problématiques locales spécifiques, cette nouvelle génération de mouvements a porté une nouvelle culture, qu’une jeune chercheure d’origine turque, Zeynep Tufekci, a magistralement analysée[1]. Avec des variations en fonction des situations, ces expressions de masse se sont présentées comme des mouvements anti-autoritaires et horizontaux, sans leaders apparents.

L’impact des nouvelles technologies

Par leur forme d’organisation, ces mouvements se sont mis à l’ère du numérique, où cette transformation technologique a eu de fortes interactions avec le changement social sans pour autant le surdéterminer. Dans les mobilisations, les outils numériques et les manifestations de rue ont traduit la même réalité. Les mouvements contestataires connectés assument des identités collectives qui dépassent les clivages politiques et sociaux habituels. L’occupation des places et des parcs souligne l’importance du bien public, de l’espace public partagé et non monétarisé, du rejet du fétichisme de la marchandise. Dans la gouvernance des sans-leaders, les outils numériques facilitent une organisation plus horizontale et plus égalitaire des tâches. Cette forme d’organisation renforce l’adhésion, la spontanéité et l’inventivité.

Le grand refus

On retrouve partout des mots d’ordre analogues : le refus des inégalités sociales, des discriminations, des injustices, une demande des libertés et de l’effectivité de droits. On voit apparaître de plus en plus la revendication de justice environnementale. On retrouve partout la lutte contre la corruption, qui traduit la prise de conscience de la fusion entre les classes politiques et la classe financière qui annule l’autonomie du politique. Cette méfiance du politique se traduit par le rejet de la délégation et de la représentation et la revendication d’une nouvelle démocratie.

Aux États-Unis, le mouvement Black Lives Matter » (BLM) a pris une énorme ampleur après le meurtre par un policier de George Perry Floyd J le 25 mai 2020. Dans ce pays, la brutalité policière à connotation raciste n’est pas un phénomène rare, mais dans le cas qui nous préoccupe, tout a été filmé par un passant qui quelques minutes plus tard le diffusait à des centaines de milliers de personnes. Sans mot d’ordre centralisé, sans leader, des milliers, puis des dizaines de milliers de personnes, sont sorties dans les rues dans plus de 70 villes états-unienne. La prédominance des Africains-Américains était évidente, mais à la surprise de plusieurs, le message a été écouté par une grande partie des jeunes de la « génération Occupy ». Aujourd’hui, plusieurs estiment que les secteurs populaires des communautés racisées ont fait la différence pour défaire Trump lors des élections présidentielles de novembre 2020.

Un autre printemps arabe

En 2010-2012, les mobilisations de menées par des jeunes ont obtenu le départ forcé des dictateurs Hosni Moubarak (Égypte) et Ben Ali (Tunisie) (voir le chapitre 11). Mais par la suite, les structures de l’État « profond » ont réussi à remettre le pouvoir aux mains de l’armée et des oligarques. Dès novembre 2018 pourtant, d’immenses manifestations contre la vie chère ont bousculé le pouvoir au Soudan, puis, au début de 2019, en Algérie où s’est levée une mobilisation inédite où les jeunes femmes ont souvent été au premier plan. Au Liban, une foule bigarrée venant des couches moyennes et populaires et de toutes les communautés se sont rassemblées par la magie des médias sociaux, pour réclamer, au-delà des revendications économiques, la dignité et la fin des systèmes de pouvoir occultes et corrompus. Partout, s’expriment les revendications contre les inégalités et les exclusions, les perspectives écologiques avec l’urgence climatique et la biodiversité, les perspectives démocratiques avec l’égalité des droits et les libertés, la démocratie économique et dans les entreprises, la démocratie locale, nationale et mondiale.

Les contradictions des mouvements

Jusqu’à présent, presque tous ces mouvements de la nouvelle génération n’ont pas réussi à changer la structure du pouvoir, tout en secouant profondément les rapports de forces. Est-ce une question de temps ? Verra-t-on des changements politiques dans la prochaine période ? La question se pose aux mouvements. Selon Zeynep Tufekci, l’absence de structures décisionnelles conduit souvent à ce qu’elle qualifie de « paralysie tactique L’absence de leadership limite la capacité de négocier au bon moment. Personne ne peut engager le mouvement vers de nouvelles tactiques. Les mouvements sociaux assument une partie des tâches d’organisation qui relevaient traditionnellement des partis politiques, notamment le leadership reconnu et les négociations. Leur remise en cause du fait de la grande méfiance des populations mobilisées, par rapport aux institutions politiques et particulièrement par rapport aux partis politiques, laisse les mouvements devant plusieurs impasses sur les moyens à mettre en place pour assurer la transition vers la démocratie.

À la recherche d’alternatives

Néanmoins, il est peu probable que les dynamiques de l’action collective reviennent aux formules du passé. Maintenant plus qu’avant, les mouvements revendiquent leur autonomie et refusent la subordination aux partis politiques. C’est d’ailleurs ce qui a été affirmé depuis l’avènement de l’altermondialisme des années 2000, dans les forums sociaux mondiaux notamment.

La question de la démocratie demeure au centre. Elle commence avec les revendications de garantie des libertés, de refus des répressions et de l’autoritarisme, de demande d’effectivité et d’égalité des droits. Elle est présente dans l’impératif de dignité, dans le questionnement des institutions, dans l’importance des services publics. Les mouvements horizontaux vont jusqu’au refus de la délégation et de la représentation. Une révolution encore souterraine, mais dont les mouvements localisés, massifs et répétés, forment les principaux points d’accroche, est portée par l’idée partagée que les inégalités, les injustices, l’arbitraire et la corruption sont insupportables. Et que la révolte pour ne plus les supporter est légitime. D’autant qu’il s’agit de l’avenir de l’humanité elle-même, confrontée à une crise climatique et écologique majeure que les pouvoirs en place refusent de prendre en compte.

Pour en savoir davantage :

  • Zeynep Tufekci Twitter & les gaz lacrymogènes,2017, C&F éditions.

[1] Zeynep Tufekci Twitter & les gaz lacrymogènes,2017,  C&F éditions. L’introduction de l’ouvrage est disponible en ligne :  https://cfeditions.com/lacrymo/ressources/zeynep-tufekci-SPECIMEN.pdf.

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