Intervention dans le séminaire du 24 Février
« Le cadre multilatéral de la coopération internationale – de Bandung à l’OMC, puis aux ODD »
Gustave Massiah
22-03-2021
Je vais proposer des pistes de réflexion.
L’idée de départ c’est que nous avons trop tendance à partir de la coopération française et de la coopération bilatérale, en sous-estimant le problème de la coopération multilatérale.
La coopération multilatérale ne se résume pas d’ailleurs aux Nations Unies. L’intérêt de la coopération multilatérale c’est qu’elle permet de lier l’évolution de la conception du développement, puisque petit à petit cette question est devenue tout à fait centrale dans la réflexion et la compréhension sur l’évolution de la coopération, et la question de l’évolution géopolitique et du système international des institutions internationales.
Je ne vais pas rentrer plus là-dedans, mais il s’agit du point de départ de notre réflexion.
Je développerai trois points.
Le premier point est celui de la périodisation, le deuxième point est celui de la conférence de Bandung, et le troisième est la conception du développement au niveau des Nations Unies.
Tout d’abord, en ce qui concerne la périodisation l’idée de base c’est effectivement que la tendance dominante de toute la période depuis 1945 est la décolonisation. Et la décolonisation n’est pas linéaire et elle n’est pas achevée ; c’est mon hypothèse.
Et donc, la périodisation que je vous propose c’est la suivante :
Une première phase, de 1945 au 1980, c’est à dire indépendance des États, qui est assez offensive.
De 1947 à 1957 il y a les grandes révoltes ; on a toujours eu des luttes anticoloniales évidemment, mais il y a des grandes révoltes notamment à Madagascar.
Il y a donc les premiers États indépendants, et on arrive donc à la deuxième période, de 1955 à 1957. La première rencontre des chefs des États indépendants se vérifie en 1955 à Bandung, et il ne s’agit pas que d’États d’Asie et d’Afrique, il y a aussi la Yougoslavie de Tito, mais l’Amérique Latine n’est pas représentée.
De 1968 à 1974 on assiste à une période très intéressante, avec des mouvements extrêmement importants, ceux de 1968. Selon Wallerstein cette période est caractérisée par une révolution culturelle majeure et je partage cette définition.
De 1964 jusqu’à 1980 on assiste à l’affrontement entre les pays dominants – Europe, États Unis et Japon – avec les nouveaux pays du Sud, puisque on est passé du « Tiers Monde » au « Sud ».
Autour du 1974 on a la première hausse des prix du pétrole, entre 1973 et 1974, et en 1977 on a la deuxième hausse et la réponse explicitée par Giscard d’Estaing c’est l’endettement.
Dans cette première période, les coopérations bilatérales participent à la construction des États et au maintien d’un peu de la sujétion entre les anciens États colonisateurs et les nouveaux États décolonisés.
De 1980 à 2008 c’est le triomphe du néolibéralisme, avec quand même trois phases en fonction des réponses au développent du néolibéralisme lui-même.
De 1980 à 1989 c’est la dette et les plans d’ajustement structurel, avec les luttes contre la dette et les plans d’ajustement structurel. De 1989 à 1999 c’est la chute du mur de Berlin et c’est le passage à l’hégémonie unilatérale, et la mise en place de l’organisation mondiale du commerce, c’est à dire effectivement comment construire un nouveau système international correspondant à l’unilatéralisme avec les résistances qui sont plutôt antimondialisation qu’altermondialisation.
De 1999 à 2008 ce sont les nouveaux mouvements, le forum social mondial, et on arrive à partir de 2008 à la crise structurelle.
De 2008 à 2011 la crise financière, de 2011 au 2018 les insurrections, en 2019 il y avait des mouvements insurrectionnels dans 49 pays, et depuis 2019 la crise de la pandémie et du climat.
Voilà une réflexion sur une périodisation qui marque l’évolution de la coopération.
La deuxième réflexion c’est autour de Bandung, qui me paraît un moment très important.
Bandung est préparée depuis longtemps par les deux congrès qui sont les plus importants du point de vue de la décolonisation, de l’histoire longue de la décolonisation et pas des luttes anticoloniales.
C’est le Congrès des Peuples d’Orient à Baku en 1920, qui propose l’alliance stratégique entre les mouvements de libération nationale et les peuples communistes, et le Congrès des Peuples Opprimés à Bruxelles en 1927, l’un des présidents d’honneur était d’ailleurs Albert Einstein, qui met en avant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et l’indépendance nationale.
En 1955 les vingt-neuf premiers États indépendants d’Afrique et d’Asie plus la Yougoslavie se réunissent à Bandung. De ce point de vue, ce que je propose comme réflexion c’est qu’à Bandung s’amorce la recherche d’une troisième voie de développement qui a été très sous-estimée et très critiquée, considérée comme inintéressante.
C’est la dessus que je voudrais revenir pour montrer qu’il y a un certain nombre d’idées qui ont été développées et qui sont encore aujourd’hui d’actualité,
En fait, en 1955, du point de vue de la conception du développement, il y a deux conceptions dominantes.
Celle occidentale - celle des accord de Bretton Woods, qui part du Plan Marshall et du Plan MacArthur au Japon - qui met en avant la reconstruction et la lutte contre l’expansion soviétique. Il s’agit donc de la conception des institutions de Bretton Woods, du FMI, de la Banque Mondiale, de la Societe Financière Internationale, c’est celle du rattrapage ,celle du cinq étapes du développement de Rostow. Et c’est là que la coopération occidentale va trouver son modèle, avec la création de l’US Aid en 1961, en ciblant donc la lutte contre la pauvreté, la croissance économique, la démocratie, et qui est menée de concert avec les services de renseignement.
En réponse à cette conception occidentale, la conception soviétique s’appuie sur le pacte de Varsovie signé en 1955 qui fait suite au traités de coopération et d’aide mutuelle - que la Chine ne signe pas - et qui va aller jusqu’à 1991 avec l’interruption de la perestroïka de Gorbatchev en 1985.
Ce pacte repose sur la conception du modèle soviétique, qui dans un premier temps connaît beaucoup de succès dans un grand nombre de pays autour de l’industrie lourde, d’une agriculture subordonnée à l’industrialisation, des plans quinquennaux et du parti unique.
Alors, Bandung va marquer la recherche d’une troisième voie différenciée suivant les pays et donc très intéressante.
Notamment, si on regarde ceux qui sont a Bandung, Tito met en avant l’autogestion, qu’on va retrouver en Tanzanie, en Algérie, dans beaucoup d’endroits, dans les premiers pas des nouveaux États.
L’Inde met en avant la sidérurgie, avec beaucoup de succès parce que Arcelor Mittal ça date de là, et notamment le plan quinquennal.
La Chine met en avant la place centrale de la paysannerie.
Nasser va jouer un rôle très important car il propose une alliance entre les capitaines de l’armée, les syndicats ouvriers et la petite bourgeoisie urbaine et il va nationaliser le Canal de Suez. Ça va être la définition de l’alliance de gauche dans le cadre de la décolonisation par rapport à la paysannerie traditionnelle et à la bourgeoisie financière.
Nkrumah va mettre en cause le néocolonialisme, et c’est lui d’ailleurs qui va inventer le terme, proposer une unité africaines élargie à un gouvernement africain, proposer une monnaie unique entre le Ghana, la Guinée et le Mali.
Sukarno va développer énormément l’éducation. Évidemment il y aura le coup d’État avec des centaines de milliers de morts.
Il n’y a pas l’élaboration d’une conception unifiée, mais il y a plutôt des ouvertures. Malgré la diversité des perspectives, tous sont d’accord sur l’idée, qui n’est remise en cause qu’à partir de la montée de l’écologie aujourd’hui, que la croissance est liée au progrès technique et scientifique.
Alors, effectivement ces propositions de Bandung et les expériences des nouveaux États qu’on va voir partout, au Maroc, en Tunisie avec Ben Salah, au Sénégal avec Mamadou Dia et avec Modibo Keita… Ces propositions vont peser sur la Banque Mondiale qui tente de réagir avec Maurel et Nielsen, le « small is beautiful ».
L’Union Soviétique va proposer la rupture avec la Chine, qui en 1965 lui envoie la lettre en vingt-cinq points du parti communiste chinois.
La référence à ces trois conceptions va finalement durer longtemps, jusqu’à 1980.
Pour donner un exemple, au Congo Brazzaville, dans le cadre de la préparation du deuxième plan quinquennal de 1982 à 1986, il va y avoir trois bureaux qui vont travailler sur le même sujet : la coopération française avec Total, un bureau qui était dans le Ministère du Plan, et un groupe de bureaux qui était créé à l’initiative de Numa Zalai à partir d’une demande auprès des gens qui travaillaient avec l’IDEP. Effectivement donc on avoir ça pendant quelque temps.
Cette question va continuer de façon très intéressante, et en fait elle va continuer jusqu’au 1965.
Je prends cette date car le coup d’État de Boumédiène par rapport à Ben Bellah marque la conception dans l’ensemble des pays d’une idée très forte : il faut un État fort, et il faut abandonner toutes les propositions qu’il y avait avant. Et ça va marquer la proposition de l’indépendance des États, et ce que je voudrais souligner c’est qu’à partir de Bandung va se développer un débat très riche sur la question du développement.
Charles Bettelheim sur la planification et le capitalisme d’État, Samir Amin sur le développement inégal et la déconnexion, Immanuel Wallerstein sur le système monde, la théorie de la dépendance avec Gunther Frank en Amérique Latine, René Dumont, qui va d’ailleurs rédiger un article sur Bandung en 1963, et Alfred Sauvy, qui va inventer la notion de « tiers monde » à partir de Bandung, le Père Lebret , Economie et Humanisme, qui propose « la participation », expérimentée sous le gouvernement de Mamadou Dia, Jacques Bugnicourt, qui crée l’Enda tiers monde en 1972, François Partant, qui publie « La Fin du Développement », et cetera.
Et donc effectivement peuvent se développer ce qu’on aurait appelées aujourd’hui des économies hétérodoxes. Et donc voici ce que je voulais vous proposer comme réflexion : pour conclure sur Bandung, je rappellerais l’intervention de Chou en-Lai à Bandung, très intéressante, qu’il a reprise d’ailleurs à l’Assemblée des Nations Unies. Dans cette proposition il disait : « les États veulent leur indépendance, les nations veulent leur libération, les peuples veulent la révolution ». Et en fait, justement, c’est un peu cette idée là que la décolonisation commence par l’indépendance des États mais ne s’arrête pas à ça, en dehors même de la question du colonialisme qui marque le fait que De Gaulle, par exemple, a réussi à donner l’indépendance tout en gardant la colonisation.
Ça c’était ma première proposition.
Ma deuxième partie partait sur la question des Nations Unies. À partir de 1955 les nouveaux États rentrent dans les Nations Unies. Ils posent la question de la décolonisation, du droit de peuples à disposer d’eux-mêmes, de l’indépendance nationale, de la place des nouveaux États. Les Nations Unies sont, à ce moment-là, contrôlées par le Conseil de Sécurité ; mais les Nations Unies, qui n’avaient pas été créées pour la décolonisation, vont jouer un rôle très important dans la décolonisation et les nouveaux États vont essayer de construire avec l’Assemblée Générale un contre-pouvoir au Conseil de Sécurité avec, d’ailleurs, certains succès.
Ça va être assez continu, dans le sens où dès 1955 le mouvement des non-alignés commence, et il va s’élargir et s’affadir, mais en 1973 par exemple il propose et fait voter le nouvel ordre économique international qui pose la question des matières premières et du contrôle des multinationales et l’industrialisation, et il va jusqu’à 1986 avec la question du droit au développement.
À partir de là, effectivement, il se heurte à la question de la montée du néolibéralisme.
Donc, pour revenir sur le néolibéralisme, de 1980 à 1989 c’est sa montée en puissance et en 1989 c’est la chute du mur de Berlin. Alors il se passe quand même quelque chose d’assez intéressant : les Nations Unies sont confrontées à leur marginalisation notamment par les États Unis, avec l’Europe et le Japon, on est bien dans l’unilatéralisme dans ce moment-là, et les États Unis considèrent que c’est Bretton Woods qui définit tout ce qui concerne la conception du développement avec l’OMC. Mais effectivement, il va y avoir la mise en avant de cette marginalisation des Nations Unies (échec de la conférence de Seattle), qui sont confrontées à l’abandon de la possibilité de discuter de la conception du développement.
Ce qui se passe c’est que, à partir du 1992, les Nations Unies vont tenter de reprendre initiative en s’appuyant sur les grandes conférences multilatérales, les alliances avec ce qu’on appelle la société civile (avec un débat d’ailleurs sur ce qu’on appelle « société civile » parce que les Nations Unies mettent là-dedans les acteurs économiques, mais les mouvement sociaux et les associations considèrent que la société civile c’est ce qui n’est pas lucratif et qui ne comprend pas donc les acteurs économiques). Ce qui se passe c’est que Kofi Annan appuie les grandes conférences multilatérales, des forums, de la société civile, avec la conférence de Rio sur le développement et l’environnement, de Copenhague sur le développement social, de Vienne sur les droits de l’homme, de Pékin sur la place des femmes, du Caire sur la population, de Istanbul sur l’habitat, avec l’élargissement de l’alliance aux élus locaux, de Durban sur le racisme, de Kyoto sur les discriminations et sur le climat…
Et donc, ces conférences vont être une réponse des Nations Unies dans la recherche d’une alliance avec les mouvements sociaux, qui va se traduire notamment dans les forums sociaux. Ces conférences vont permettre aux Nations Unies de construire une position sur la définition des objectifs de développement du millénaire dans les années 2000 et, à partir de 2015, des objectifs de développement durable, avec la différenciation très importante sur les théories du développement entre les propositions de la coopération multilatérale des Nations Unies (c’est sur le respect de l’accès aux droits de la déclaration universelle des droits de l’homme qui doit se construire la coopération), par rapport aux coopérations bilatérales qui sont sur l’idée de la création des rapports privilégiés de relations, d’assistance, de coopération et de subordination et de maintien des privilégies du point de vue économique.
Voilà, je suis allé très rapidement mais j’ai préparé un petit texte dans lequel je vais être un peu plus long.
