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La montée de l’Asie – Rise of Asia – FR – 5p – 08.02.2022 – Asie

La montée de l’Asie

Gustave Massiah
10-02-2022


1.

Analyses sectorielles et perspectives

Nous vivons une période de grandes incertitudes et de fortes contradictions. C’est une période de rupture. Elle est marquée par la conjonction de deux grandes crises. Une crise financière, économique et sociale, et une crise écologique et sanitaire.

La crise financière de 2008 a été un premier avertissement C’est une crise systémique, celle du mode de production dominant. Alors que la chute du mur de Berlin en 1989 semblait annoncer la victoire du système capitaliste et l’hégémonie de la nouvelle phase du capitalisme, le néolibéralisme qui s’était imposé en 1980, après avoir été expérimenté au Chili dès 1973. La crise financière de 2008 marque la crise structurelle du néolibéralisme Elle se traduit par l’austéritarisme, combinaison d’austérité et de sécuritarisme. Cette crise se traduit par une nouvelle série de conflits et d’insurrections à partir de 2011, avec les printemps arabes, en Tunisie et en Egypte, les indignés, les occupy.  Dans plus de cinquante pays des mouvements populaires manifestent contre les inégalités et la corruption.La réaction à partir de 2013 - 2015 est représentée par des régimes autoritaires et répressifs. Et aussi par la montée d’idéologies d’extrême droite

A partir de 2019, une nouvelle pandémie, le coronavirus, bouleverse le monde. Très rapidement, il est clair que cette pandémie est liée à la crise écologique et ne peut pas être comprise si on ne la prend pas en compte. Ce n’est pas la première fois que la pandémie et le climat font irruption dans l’Histoire. Dans un livre prémonitoire, en 2017, Kyle Harper publie à Londres un livre sur la chute de l’empire romain. Il souligne la conjonction de la pandémie (la peste) et d’une glaciation accompagnée d’un épisode volcanique. Il indique que la peste a pris les routes de la première mondialisation celle de l’empire romain, et que la conjonction de la pandémie et du climat explique en partie la perte de résilience de l’empire romain. Il pose la question de la perte de résilience du système international actuel.

Il faut admettre que la crise actuelle est considérable. Elle est économique et sociale, écologique, démocratique, culturelle et géopolitique. Comment analyser les bouleversements et les perspectives ?

Pour cela, je vous propose de nous référer à la proposition de Gramcsi, qui écrivait en prison, peu avant sa mort en 1937, dans une période de profonds bouleversements : le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Les monstres sont là et préparent les dictatures et les guerres. Comment prendre la mesure du nouveau monde. L’hypothèse est d’identifier des domaines dans lesquels le vieux monde est en crise et dans lesquels émergent de nouvelles possibilités. Des domaines dans lesquels les contradictions sont à l’œuvre, dans lesquels de nouvelles pistes émergent et dans lesquels se produit l’affrontement entre l’ancien et le nouveau, dans lesquels plusieurs chemins d’avenir coexistent et s’affrontent.

Parmi ces domaines, Darwis en a retenu six :

Le genre et les droits des femmes ; l’écologie ; les biotechnologies ; le numérique ; la démographie ; la décolonisation

Nous avons entendu les introductions et les développements de

- Ariemi Arimbi DIA sur le genre et les droits des femmes

- Devon DUBLIN sur l’écologie

- Joel COLLOC sur les biotechnologies

- Elena VEDUTA sur le numérique

- Paolo MOTTA sur la démographie

- Isaac BAZIE sur la décolonisation

Dans la suite, j’insisterai sur la manière dont se construit, dans chacun de ces domaines, le partage entre l’ancien et le nouveau, les rapports du nouveau monde, la contradiction entre les nouvelles formes de domination et l’émancipation.

2.

Le genre et le droit des femmes

La question de l’émancipation féministe a pris une place majeure. Il s’agit d’une nouvelle étape dans les longues luttes des femmes pour leur libération. Il s’agit d’un bouleversement majeur dans les sociétés, qui remet en cause les rapports entre les sexes et les rapports de genre. Il interpelle le patriarcat et la domination masculine et interroge les formes de fragilité. La profondeur de la remise en cause se traduit par des formes de panique et suscite chez certains hommes des réactions extrêmement violentes. C’est une révolution radicale et qui se répand dans tous les pays et cultures religieuses ou nationales.

L’affolement dans les rapports sociaux se traduit par un affolement dans la théorie. L’affirmation de la nécessité de prendre en compte les rapports de genre et les rapports au racisme pour comprendre les rapports de classe suscite une réaction très violente. Certains y lisent une remise en cause des rapports de classe plutôt qu’une nécessité d’approfondir la compréhension de leur réalité. Alors que la réalité est inverse comme le démontre si bien Angela Davis. L’intersectionnalité est présentée comme un choix pour les minorités par rapport à la compréhension des rapports de classe. L’afroféminisme, dans les pays où il se manifeste, montre bien le lien étroit entre les couches populaires, les revendications féministes et les groupes « racisés ».

La question du racisme est, avec la question féministe l’objet de réactions d’une grande violence. Les deux mouvements les plus radicaux aujourd’hui aux États-Unis, et en référence dans une large partie du monde, sont #MeToo et Black Live Matters. La question du racisme en liaison avec la question des migrations renvoie au caractère inachevé de la décolonisation.

3.

Ecologie

La question écologique s’est imposée comme une question centrale, notamment au travers de la prise en compte des modifications liées au changement climatique et à la perte de la biodiversité. La prise de conscience de l’urgence écologique a beaucoup tardé. Les constats et les mises en garde concernant le climat ont commencé dans les années 1970. Elles n’ont pas été écouté et jusqu’à ces dernières années, elles ont fait l’objet d’une faible attention. Bien que les entreprises extractivistes des combustibles fossiles aient eu vent des recherches très tôt, elles ont cherché durant des décennies à semer le doute et masquer leur responsabilité. Si bien qu'aucune mesure sérieuse n’a été mise en œuvre. La prise de conscience de l’importance des mesures nécessaires commence à faire son chemin. Elle commence par les mesures de correction des émissions des gaz à effet de serre en ce qui concerne les politiques énergétiques. Elle interpelle les logiques des politiques mises en œuvre et la remise en cause du modèle de développement. La notion même de développement, et sa subordination à la croissance productiviste, est aujourd'hui fondamentalement critiquée. La question est devenue civilisationnelle.

L’urgence est un de sujets mis en avant par les populations et cette préoccupation transparaît dans les mouvements d’opinion car les conséquences sont de plus en plus visibles. Les autorités affirment en tenir compte. Non sans contradiction, quand dans le même temps elles continuent à développer les mêmes politiques. Mais dans certains domaines, dans le débat sur les politiques énergétiques les politiques urbaines par exemple, l’écologie est une préoccupation qui se traduit souvent par la recherche de solutions technologiques qui ne remettraient pas en cause la dynamique de croissance économique. Un débat mondial dorénavant.

L’écologie s’impose comme incontournable dans la compréhension de l’évolution des relations géopolitiques mondiales, mais aussi dans une dimension plus anthropologique. Le climat, la biodiversité, la cohabitation des espèces, interrogent le rapport entre l’espèce humaine et la nature. Il s’agit d’une remise en cause philosophique, la fin du temps infini qui repousse toujours les solutions à demain, et de l'espace infini qui découvre toujours de nouveaux territoires à exploiter. Nous sommes clairement entrés dans ce que Geneviève Azam appelle le temps du monde fini qui se traduit par l’irruption de l’urgence pour défendre la possibilité d’une vie digne pour toutes et tous sur cette planète.

4.

Biotechnologie

La biotechnologie associe la science des êtres vivants et la technologie. Elle élargit les connaissances sur les êtres vivants. Elle questionne les limites du corps humain. Depuis les années 1990, la découverte de l’ADN de l’ARN a permis de développer la biochimie, la génétique et la biologie moléculaire et se déploie avec l’étude des génomes, des protéines, des nanotechnologies de la transgenèse et du génie génétique. Les biotechnologies permettent des applications révolutionnaires dans la santé, l’environnement, l’agriculture, l’hydraulique, l’énergie… La biotechnologie a permis des bonds scientifiques impressionnants.

Dans les années 2000, les micro-organismes, éventuellement génétiquement modifiés et de nombreux enzymes utilisés dans de nombreux secteurs de l'économie ont permis de nombreuses applications mais ils ont aussi posés des problèmes de santé et de sécurité. La modification génétique a généré d'importants débats éthiques, politiques et économiques sur le brevetage du vivant souvent conflictuels. Le développement d'abord expérimental puis en plein champ (années 1990/2000) des biotechnologies dans le domaine de l'agriculture, au travers en particulier des OGM soulève de nombreuses polémiques et résistances des agriculteurs notamment de la Via Campesina qui leur oppose l’agriculture paysanne et l’agriculture biologique.

Les règlementations environnementales et sécuritaires avantagent les start-ups et le capitalisme innovant au détriment de la recherche publique. Dès la fin des années 1990 plusieurs leaders des biotechnologies, ont connu une bulle des capitalisations boursières sans équivalent dans l'histoire, qui finit en krach financier et entretient la méfiance du public pour un secteur difficile à appréhender.

L’utilisation des biotechnologies dans le domaine de la santé se traduit par un éloignement de la compréhension pour de larges parties de la population, entretennt de très grandes craintes et une très grande méfiance comme on a pu le voir avec les vaccins et le recours aux bactéries. La science apparaît comme ésotérique et contrôlée par les puissances d’argent entraînant une méfiance grandissante et la défiance par rapport au monde politique et aux entreprises. Les possibilités extraordinaires ouvertes par les biotechnologies partagent les sociétés entre les sachants et les sceptiques

5.
Le numérique

Quels sont les changements profonds qui construisent le nouveau monde et qui préfigurent les contradictions de l’avenir. Le numérique n’est pas le seul bouleversement en cours. Le numérique renouvelle le langage et l’écriture et les biotechnologies interrogent les limites du corps humain.

Il y a plusieurs bouleversements en cours, des révolutions inachevées et incertaines. Rien ne permet d’affirmer qu’elles ne seront pas écrasées, déviées ou récupérées. Mais rien ne permet non plus de l’affirmer. Elles bouleversent le monde ; elles sont aussi porteuses d’espoirs et marquent déjà l’avenir et le présent. Pour l’instant, elles provoquent des refus et de grandes violences.

Le numérique est une révolution technologique qui a de fortes interactions avec le changement social sans pour autant le surdéterminer. Les activistes des mouvements sociaux ont joué un rôle dans le développement du numérique même si leurs apports ont été confisqués et déviés par les GAFAM. Il existe également des opposants à l'intérieur du monde numérique, qui forment un mouvement social spécifique qui converge avec les mouvements sociaux et peut les renforcer.

 

Les activistes du numérique ont un rôle à jouer en tant que mouvement social. Ils et elles peuvent jouer un rôle moteur dans la lutte contre les GAFAM et contre l’impunité et le pouvoir exorbitants des multinationales du numérique. Ils et elles peuvent jouer un rôle dans la mise au point des outils participatif de vérification qui sont indispensables pour s'opposer à la contre- attaque des autorités sur le terrain même du numérique et de l'information (surveillance de masse, désinformation, infox,...).

Ils et elles peuvent contribuer à doter les mouvements des outils numériques qui renforceront les premières phases de mobilisation, qui permettront de résister aux contre-attaques des autorités, qui permettront de résister aux plateformes hégémoniques, qui contribueront à éviter les paralysies tactiques, qui faciliteront les narratifs des mouvements, qui inscriront les mouvements dans la détermination des stratégies.

 

6.

Démographie

La question démographique est liée à la question écologique et aux limites de la planète. Mais, l’écologie ne se résume pas à la démographie, c’est le modèle de croissance, celui du capitalisme productiviste qui est en cause. Dès les années 1960, le débat relie environnement et développement. Le rapport au Club de Rome, dit rapport Meadows, publié en 1972, aborde les conséquences écologiques de la croissance économique et associe la limitation des ressources à l’évolution démographique. Les raisons de la dégradation environnementale sont diverses, pour certains, il s’agit des effets dévastateurs des nouvelles technologies agricoles et industrielles, pour d’autres, il s’agit d’une conséquence des inégalités de richesse. La Chine a été un des premiers pays à prendre en compte la question de la croissance démographique avec la politique de l’enfant unique.  

Il faut revenir sur la question démographique. Deux démographes canadiens Darrell Bricker et John Ibbitson, dans un livre récent, La Planète vide, analysent le choc de la décroissance démographique mondiale. Ils remettent en cause les prévisions des Nations Unies qui estiment que la population mondiale passerait de 7 à 11 milliards d’ici la fin du siècle avant de se stabiliser. Ils estiment que le pic sera de 9 milliards entre 2040 et 2060. Et que la population sera en décroissance dans une trentaine de pays en 2050 (contre une vingtaine aujourd’hui). Les taux de fécondité ne sont pas astronomiques dans les pays en développement. Beaucoup sont au taux de remplacement ou en dessous de ce taux. La raison découle de l’émancipation des femmes et l’évolution vers un taux de 1,7 enfant par femme. Dans le monde comme en Chine, le vieillissement social devient un problème essentiel. Les prévisions des Nations Unies pour la Chine, estiment que la population atteindrait 1,4 milliards en 2030 puis baisserait pour descendre à 1 milliard à la fin du XXIe siècle. D’autres prévisions estiment que la population chinoise tomberait à 754 millions en 2100 (estimations données dans Planète vide).

Cette question démographique déterminera une question aujourd’hui centrale, la question des migrations. Les migrations ont accompagné l’histoire de l’Humanité depuis ses débuts ; elles commencent avec l’Homme de Néanderthal et l’Homo sapiens. À chaque période, les migrations s’adaptent et prennent des caractéristiques nouvelles. Aujourd’hui avec la phase du néolibéralisme comme phase de la mondialisation capitaliste, les migrations prennent trois formes : les migrations économiques qui prolongent et modifient les migrations de travail marquées par l’évolution industrielle du XXe siècle ; les migrations politiques liées aux situations de guerres et de répressions ; les migrations environnementales qui vont prendre une importance majeure. Pourtant, ce qui caractérise aujourd’hui les migrations, au niveau des mobilisations des migrants et aussi au niveau de ceux qui en font la cause de tous les maux, ce sont les références à l’esclavage et à la colonisation. C’est parce que la décolonisation n’est pas terminée et que l’imaginaire relie la première colonisation à la seconde, celle des empires coloniaux et de l’impérialisme comme stade suprême du capitalisme. Les luttes contre le racisme et les discriminations se réfèrent à la décolonisation et la prolongent.

Plusieurs éléments nouveaux vont modifier la question des migrations dans la prochaine période. Le choc de la décroissance démographique dans de nombreux pays, notamment dans les pays les plus industrialisés et la rupture écologique ont déjà été mentionnés. Citons aussi la réduction dans de nombreux pays de la population agricole. Dans les pays industrialisés, elle passe de la majorité de la population à environ 5% de la population. Cette évolution pourra modifier le rapport entre nomade et sédentaire qui a été marquant depuis l’invention de l’agriculture en Mésopotamie. D’autres modifications accompagneront les évolutions des caractéristiques des États-Nations qui ont défini les formes de gestion des frontières des trois derniers siècles.

7.

La nouvelle phase de la décolonisation

A Bandoung, en 1955, a lieu la conférence des chefs d’Etat des premiers Etats indépendants d’Afrique et d’Asie. Chou en Lai qui représente la Chine déclarera : les Etats veulent leur indépendance, les nations leur libération, les peuples la révolution. Il reprendra cette formule dans son discours aux Nations Unies.

L’indépendance des États, est à peu près achevée. On peut en mesurer la portée, mais on en voit aussi les limites. D’autant qu’à partir de 1980, les pays dominants, États-Unis, Europe et Japon, ont repris le contrôle de la mondialisation en imposant le néolibéralisme. Ils ont mis fin à la tentative des pays du Sud d’équilibrer les échanges internationaux en leur imposant l’endettement et les programmes d'austérités dits d’ajustement structurel. La deuxième phase de la décolonisation commence, celle de la libération des nations et des peuples. Elle interpelle la forme des États-nations comme on peut le voir à travers les revendications d’États plurinationaux d’une part et les évolutions des formes de mondialisation d’autre part. Elle interroge aussi le rôle que pourraient jouer les grandes régions géoculturelles dans l’évolution du système international.

Comme nous l’avons déjà dit, la question du racisme et de la décolonisation est, avec la question féministe l’objet de réactions d’une grande violence. Les deux mouvements les plus radicaux aujourd’hui à partir des États-Unis, et en référence dans une large partie du monde, sont #MeToo et Black Live Matters. La question du racisme en liaison avec la question des migrations renvoie au caractère inachevé de la décolonisation.

La lutte contre le racisme s’inscrit dans la perspective d’une décolonisation inachevée. Ainsi, sur la question des migrations, alors que les formes des migrations aujourd’hui concernent le travail, les guerres ou l’environnement, ce que l’on voit resurgir dans les débats culturels et idéologiques, ce sont les relations entre les migrations, la colonisation et l’esclavage. La décolonisation reste à l’ordre du jour par les inégalités dans le système mondial et aussi par l’actualité de l’histoire longue des formes de domination.

8.

En conclusion provisoire

Nous vivons une période contradictoire : d'un côté la montée des idées d'extrême droite et des idées réactionnaires ; de l'autre la radicalité des idées nouvelles portées par des mouvements très offensifs

(féministes, antiracistes, écologiques, des peuples autochtones, paysans, salariés, migrants).

Comme le disait Gramsci, La bataille pour l'hégémonie culturelle est intense. Elle oppose d'un côté l'identitarisme et le sécuritarisme ; et de l'autre l'égalité et la solidarité. Le débat porte sur la conception des libertés : individuelle et libertarienne pour la droite, individuelle et collectives pour la gauche.

C'est ce que les mouvements sociaux peuvent apporter en partant de la redéfinition de leur stratégie par rapport à l'évolution de la situation et aux ruptures en cours. Ils peuvent combattre les idées sécuritaires et identitaires, d'un côté, et de l'autre promouvoir l'égalité et la solidarité et notamment la solidarité internationale.

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