Quelle place pour la solidarité dans l’ordre international de 1945 à nos jours ?
Bernard Dréano, président du CEDETIM et Gustave Massiah, économiste altermondialiste
Gustave Massiah
05-05-2025
Débats du Samedi 24 mai, 10h15
Un nouvel ordre mondial émerge sous nos yeux
Elsa Faucillon, députée des Hauts-de-seine, et Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers
Notes de Gustave Massiah
Suivi de l’entretien de gm avec Catherine Tricot, revue egards
Et du texte d’ATTAC : Dans un monde en guerres, pas de paix sans justice, solidarités altermondialistes
Quelle place pour la solidarité dans l’ordre international de 1945 à nos jours ?
Bernard Dréano, président du CEDETIM et Gustave Massiah, économiste altermondialiste
La solidarité, une valeur qui s’impose
La solidarité est renforcée par le mouvement ouvrier, le mouvement féministe et la décolonisation
La deuxième phase de la décolonisation
La crise idéologique, la montée de l’extrême-droite
La crise politique, système international et droit international
La solidarité, une valeur qui s’impose
La situation, une crise radicale du mode de production, sociale, écologique et idéologique.
Sociale : le numérique et l’Intelligence artificielle ; les rapports sociaux sont en mutation, classe ouvrière, techniciens, scolarisation, classe moyenne, précariat, mondialisation
Écologique : une novation qui bouleverse les rapports sociaux
Idéologique : racisme et antiracisme, migrations
Le débat idéologique porte sur les valeurs. L’évolution du triptyque de référence : liberté, égalité, solidarité. Sur les libertés, le questionnement libertés individuelles et collectives, l’affrontement sur libertés et libertairianismes. L’affrontement principal est sur l’égalité. La critique fondamentale du capitalisme porte sur les inégalités et leur justification ; elle se prolonge avec l’hybris, la démesure et l’excès de pouvoir, la violence et l’arrogance. La solidarité s’impose par rapport à la fraternité qui avait complété liberté et égalité après la révolution française. La solidarité internationale s’impose au 20ème siècle avec la mondialisation et la décolonisation.
La solidarité est renforcée par le mouvement ouvrier, le mouvement féministe et la décolonisation
La solidarité en tant que valeur prend une plus grande importance. Elle complète et élargit l’idée de fraternité et permet de dépasser les références au religieux que la fraternité avait pu avoir. La solidarité est au centre de la construction et de l’évolution des mouvements sociaux, et particulièrement du mouvement ouvrier, du mouvement féministe. Elle est renforcée par l’importance que prend la solidarité internationale qui accompagne le mouvement de décolonisation, mouvement majeur du XXème siècle.
A partir de 1927 commence une nouvelle étape de la décolonisation avec les luttes pour l’indépendance des États. En 1955, à Bandoeng, première rencontre de 17 premiers États indépendants d’Asie et d’Afrique, Chou en Lai déclare : les États veulent leur indépendance, les nations veulent leur libération, les peuples veulent la révolution. Aujourd’hui, la première phase est atteinte, celle de l’indépendance des États, des États-Nations, à l’exception de la Palestine et des 23 colonies identifiées par l’ONU dont la Nouvelle-Calédonie et le Sahara Occidental.
La deuxième phase de la décolonisation
La deuxième étape de la décolonisation commence avec une crise qui correspond à une nouvelle phase de la crise mondiale. C’est la fin du néolibéralisme sans que la nouvelle phase soit définie. L’équilibre géopolitique est bouleversé. Comme le souligne Kavita Krishnan, la multipolarité s’accompagne des autoritarismes. Les États-Nations ont acquis leur indépendance mais ils ont montré les limites des indépendances et celle de l’organisation du monde et du système international par des États-Nations. Avec la crise de la mondialisation, la référence à l’identité a changé de sens. La crise des États-Nations a modifié le sens des nationalismes, des nationalités et du souverainisme. Un des éléments déterminants de la deuxième phase e la décolonisation est celle de l’évolution des rapports entre peuples anciennement colonisés et peuples anciennement colonisateurs.
La crise du système international ouvre une période propice aux déséquilibres et aux guerres. Elle est marquée par les autoritarismes ; par la tentative de Trump de résister à la crise qui interpelle les États-Unis ; à la tentative d’affirmation des BRICS+. La défense et la réinvention d’un droit international et d’un système mondial font partie des priorités de la période actuelle.
La crise idéologique, la montée de l’extrême-droite
Toutes les crises structurelles du mode de production capitaliste ont commencé par une montée de l’extrême droite, suivie par des réponses de gauche puis par une mutation du capitalisme. Cette temporalité des crises est très frappante. Pour identifier les crises du mode de production capitaliste, on peut partir des crises financières structurelles, celles de 1873, de 1929, de 1976, de 2008. Chaque crise financière marque une rupture ; elle est le point d’orgue d’une période de crise de vingt à quarante ans avec ses luttes sociales, idéologiques, culturelles, souvent accompagnées de guerres.
La crise de 1873 se prolonge par la Longue dépression qui dure de 1873 à 1896 ; elle marque le passage du capitalisme libéral au capitalisme monopoliste avec la naissance des grands groupes industriels, la forte intervention des banques et le développement du capitalisme financier. La période commence, avec l’extrême droite et Mac Mahon et se poursuit, vers 1890, avec l’émergence de la nouvelle extrême-droite avec Charles Maurras. Mais, c’est pendant cette crise qu’interviennent la création de la Première Internationale, en 1864, à Londres, et la Commune, en 1871, à Paris. Ce sont les répliques de gauche à cette crise du capitalisme. Cette crise se prolonge par la seconde révolution industrielle, de 1880 à 1914 ; celle de l’électricité, du pétrole et de la chimie.
Deuxième grande crise, financière, celle de 1929 ; la grande crise, qui commence en 1914 et s’achève en 1945 et qui comprend deux guerres mondiales. Elle est marquée par la montée du fascisme. Mais elle voit aussi la montée du Front populaire. Elle se prolonge par le fordisme, nouvelle forme du capitalisme, qui s’imposera après la deuxième guerre mondiale et dominera jusqu’en 1976.
Troisième grande crise financière celle qui commence en 1973 avec la crise pétrolière et le krach financier de 1976. Avec le coup d’état au Chili de Pinochet en 1973, et les dictatures dans plusieurs pays, c’est l’expérimentation et l’imposition du néolibéralisme. Elle se combine avec la montée du Sud. En 1989, la fin de l’Union soviétique laisse croire à la « fin de l’histoire » et à la victoire et l’éternité du capitalisme. Mais la crise de 2008 dément cette fausse certitude et ouvre la crise du néolibéralisme.
La crise de 2008 est vécue comme une surprise par tous ceux qui croyaient à « la fin de l’histoire » et à la victoire définitive du capitalisme. Les mouvements des Indignés,
les Occupy, les révolutions arabes, les forums sociaux jusqu’à l’insurrection tunisienne de 2015 amorcent une réponse de gauche à cette nouvelle crise financière. Puis vient la régression avec la répression.
La montée de l’extrême droite actuelle n’est donc pas un phénomène exceptionnel. Elle fait partie des grandes séquences de mutation du capitalisme. Mais elle s’accompagne toujours de réplique de gauche et d’une mutation du capitalisme.
La crise politique ; système international et droit international
Le Concert européen, système du Congrès de Vienne, permet de 1815 à la première guerre mondiale en 1914, aux cinq puissances européennes de contrôler l’ordre mondial. Le système international actuel entre dans sa troisième crise, après la fin de la première guerre mondiale et la Société des Nations, la SDN et après la fin de la deuxième guerre mondiale et l’ONU, les Nations Unies.
Le système international est construit autour du droit international, de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et de la Charte des Nations Unies. L’ONU est aujourd’hui confrontée à sa difficulté à s’imposer dans la situation internationale et à l’illégitimité des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité. Pourtant l’ONU avait réussi à jouer un rôle en dépassant la situation de la seconde guerre mondiale. L’ONU avait permis d’accompagner l’indépendance des pays colonisés et leur présence sur la scène mondiale avec le non-alignement. Les 15 agences spécialisées de l’ONU et les cinq organisations apparentées du système des Nations Unies, à l’exemple de l’UNESCO, l’UNICEF, l’Organisation Mondiale de la Santé, l’Organisation Internationale du Travail et tant d’autres font un travail considérable.
La redéfinition du système international et des institutions internationales fera partie de la sortie de la crise radicale actuelle ; elle résultera des débats des prochaines années. Des propositions très intéressantes ont été émises. Il nous revient de les mettre en avant pour faire avances les débats. Citons : renforcer l’Assemblée Générale qui aurait le pouvoir d’adopter des normes universelles ; réformer le Conseil de Sécurité, le rendre plus représentatif, supprimer le droit de veto ; créer un Parlement mondial ; renforcer la fiscalité internationale et annuler la dette ; mettre en place le contrôle du pouvoir économique et des firmes multinationales ; définir l’évolution des formes d’États et de communautés nationales ; inscrire la réforme des Nations Unies dans un projet de constitution du monde.
