FSM Salvador de Bahia - 13 au 17 mars 2018
Conseil International, du 14 au 18 octobre 2017, à Salvador de Bahia
COMPTE RENDU
Gustave Massiah
29 octobre 2017
Le prochain Forum Social Mondial aura lieu à Salvador de Bahia du 13 au 17 mars 2018. Le lancement officiel du Forum a eu lieu à Salvador de Bahia le 15 octobre 2017. Le Conseil international de préparation du FSM s’est déroulé à Salvador de Bahia du 14 au 18 octobre 2017 ; il a comporté une réunion du Conseil International, le lancement officiel du FSM, un Congrès public de débat, une réunion plénière des mouvements brésiliens organisateurs du FSM.
J’étais parti un peu dubitatif par rapport à l’évolution des FSM et à la réussite du FSM de Salvador de Bahia. Je reviens très motivé par la mobilisation et l’engagement des mouvements sociaux de Bahia et du Brésil. Je suis sûr que le FSM de Salvador de Bahia sera un très bon forum et qu’il jouera un rôle important dans la réinvention indispensable du processus des forums sociaux mondiaux.
Le Conseil International (CI) de Salvador de Bahia
Le Conseil International a tenu sa séance plénière les 14 et 15 octobre 2017. Il y avait une trentaine de membres participants, ce qui correspond à une présence moyenne des réunions du CI. Il n’y avait presque pas de représentants d’Afrique et d’Asie, malgré de nombreuses manifestations d’intérêt, du fait du manque de moyens qui a réduit le fonds de solidarité.
Le secrétariat international du CI est assuré par le comité maghrébin (et particulièrement par le FMAS et le FTDES). Aucun moyen financier n’a pu être dégagé, malgré plusieurs promesses, pour soutenir cette action qui a été assumée par les deux associations. Le secrétariat international a lancé une enquête pour savoir quelles étaient les membres du CI qui confirmaient leur participation active. Sur les 150 associations formellement membres, dont un tiers a de fait disparu au cours des douze dernières années, 49 associations et réseaux de tous les continents ont confirmé leur intérêt. Le secrétariat dispose d’une liste de 15000 associations dans le monde qui ont participé à un des forums sociaux mondiaux depuis le FSM de Dakar en 2011.
L’organisation du FSM de Bahia est organisée par un Groupe Facilitateur brésilien qui comprend un groupe facilitateur Bahianais. Un très grand nombre d’associations brésiliennes y sont investies. Parmi les associations qui jouent un rôle pivot, citons la CUT (principal syndicat brésilien), l’ABONG (Collectif des ONG brésiliennes) et Vida Brazil (association bahianaise). Tous les mouvements brésiliens ont donné leur accord pour l’organisation du FSM, même si c’est avec des engagements différenciés. Cet accord général était une des conditions du CI pour l’organisation d’un FSM à Bahia. Il faut souligner l’implication et l’enthousiasme de tous les mouvements de Bahia.
Le Conseil International a commencé par un débat général sur la situation au Brésil, en Amérique Latine et dans le monde. Tous les intervenants ont mis l’accent sur la montée des intolérances et des régressions à l’échelle internationale et dans toutes les régions du monde. La situation a été caractérisée par les contre-révolutions et les idéologies racistes, discriminatoires, xénophobes et sécuritaires.
Le FSM sera marqué par la situation au Brésil, et notamment l’opposition à Temer dont on a pu mesurer la prégnance. Le FSM aura lieu quelques mois avant les élections. Une des incertitudes porte sur la candidature de Lula qui est favori dans les sondages. La droite brésilienne arrivera-t-elle à l’éliminer des élections présidentielles et quelles seraient les réactions populaires à cette situation. La situation de l’Amérique Latine avec la vague de régressions et les réactions populaires pèsera sur le FSM et de nombreux mouvements latino-américains seront activement présents. La situation dans les autres continents et au niveau international donne une grande importance à la discussion et aux propositions des mouvements dans le monde.
Les mouvements sociaux sont sur la défensive et les résistances sont mises en avant pour le FSM. Mais, les stratégies ne peuvent pas être uniquement défensives, et comment lutter et se mobiliser dans une période de contre-révolutions. Le FSM mettra l’accent sur les résistances ; le mot d’ordre et les orientations choisies pour le FSM sont : « Résister c’est créer ; résister c’est transformer ». On trouvera en annexe de cette note l’intervention à la séance de clôture du CI, et du séminaire qui l’a prolongé, qui vise à mettre en perspective cette stratégie.
La préparation du FSM de Bahia
Le Conseil International a ouvert la séance de lancement officiel du FSM dans la grande salle du Conseil de l’Université de Bahia. La séance d’ouverture a regroupé plusieurs centaines de personnes avec les mouvements de Bahia et une forte présence des mouvements culturels.
Le FSM aura lieu du 13 au 17 mars 2018. La marche d’ouverture aura lieu le 13 mars ; la journée du 14 mars sera consacrée à des activités autogérées et conférences sur la conjoncture internationale. Les activités autogérées et les assembles de convergence, elles aussi autogérées, auront lieu les 15, 16 et 17 mars. Les activités de clôture auront lieu le 17 mars après midi. Un Conseil International suivra le FSM les 18 et 19 mars.
Les inscriptions au FSM et les inscriptions d’activités commenceront en novembre 2017. La clôture des inscriptions aura lieu en février 2018.
L’orientation générale du FSM a été définie autour de « Résister c’est créer ; résister c’est transformer ». Ce thème a été décliné au cours d’un Congrès ouvert aux mouvements et à la population Bahianaise dans le campus de l’Université Fédérale de Bahia qui accueillera le FSM 2018. Ce Congrès autour du mot d’ordre pour une Université gratuite, libre et ouverte à la population a été suivi par des centaines de Bahianais. Dans ce cadre, les organisateurs brésiliens du FSM et le Conseil International ont organisé un séminaire international qui a été suivi par plusieurs centaines de personnes.
Huit séances publiques ont été organisées au cours du séminaire public du Conseil International. Ils ont traité des sujets suivants : les défis de l’intégration régionale, en Amérique latine et en Afrique ; démocratie et communication, les violations de la liberté d’expression et les médias alternatifs ; l’onde d’intolérance et de discriminations au Brésil et dans le monde ; genre et mouvements ; cultures de résistance ; la quatrième révolution industrielle et la précarisation du travail ; justice sociale et environnementale, la terre et les paysans, les territoires et le logement ; la construction des convergences des mouvements sociaux.
On a pu mesurer dans ces débats la vivacité et la radicalité des mouvements bahianais. Par exemple, la radicalité des mouvements de femmes, des mouvements des peuples traditionnels et plus spécifiquement des mouvements noirs des afro-descendants, des mouvements culturels et notamment les mouvements hip-hop. Elle se traduit dans la référence aux pratiques, dans les débats et dans l’invention de nouvelles approches. Par exemple l’intersectionnalité dans la convergence des mouvements sociaux, des mouvements de femmes, des mouvements des afro-descendants. De même le refus générationnel de l’uniformisation du monde par la domination économique. Cette présence des mouvements et leur radicalité fera certainement du FSM de Salvador de Bahia un grand forum social mondial.
Le Conseil International a travaillé sur la méthodologie du FSM 2018 pour préparer la rencontre des mouvements brésiliens organisateurs du FSM qui a eu lieu le 18 octobre. Le Conseil International a travaillé sur trois questions : Que voulons-nous du FSM ? Quel processus de convergence des activités autogérées ? Quel rôle des axes et des thèmes ? La démarche est repartie des propositions de thèmes à partir des thématiques des FSM de Tunis et de Montréal. Il a été proposé que chaque thème soit décliné en faisant ressortir les trois approches : résister ; créer ; transformer. Il a aussi été proposé que les assemblées de convergence puissent être lancées dès le premier jour. Chaque journée comprendrait trois créneaux horaires ; deux créneaux pour les activités autogérées et un créneau pour les assemblées de convergence. La liste des thèmes est à la fin du compte rendu.
Le Conseil a aussi travaillé sur des propositions spécifiques. Une Réunion plénière des femmes qui ouvrirait le FSM. Une Agora des initiatives qui serait préparée dans le Forum étendu sur internet. Une Assemblée permanente des luttes avec la présence de mouvements impliqués dans les 20 luttes les plus significatives des deux dernières années. Un programme de communications a été présenté.
Le FSM 2018 devrait accueillir entre 30000 et 60000 participants. Le Conseil International a pu vérifier l’importance et l’adéquation des infrastructures de l’Université Fédérale de Bahia qui accueillera le FSM. Il a aussi pris connaissance du budget prévisionnel du FSM 2018 qui devrait s’élever à 2 600 000 Euros.
Les prévisions de recettes, y compris les valorisations pour la mise à disposition pour l’Etat de Bahia et l’Université UFBA, seraient de 10% pour les inscriptions, 10% de Fonds de solidarité, 28% d’organisations brésiliennes et internationales, 26% de l’UFBA et 26% de l’Etat de Bahia.
La mobilisation pour le FSM 2018 de Bahia
La mobilisation a déjà commencé à Bahia et les mouvements bahianais sont très investis. La mobilisation au Brésil met en avant le mot d’ordre « Fora Temer » « dehors Temer » contre le coup d’Etat institutionnel, la régression sociale et la répression des mouvements.
Plusieurs initiatives sont prévues au Brésil, notamment une marche contre Davos, à Rio, le 23 janvier 2018. Une réunion du FALP (Forum des Autorités Locales de Périphéries) est organisée les 24 et 25 novembre 2017 à San Léopoldo près de Porto Alegre. Elle préparera une rencontre du FALP pendant le FSM de Bahia. Le Forum Mondial de l’Eau aura lieu à Brasilia les 16, 17 et 18 mars pour répondre aux évènements organisés par le Conseil Mondial de l’Eau. Une coordination sera établie avec le FSM de Bahia pour permettre aux mouvements investis de participer aux deux évènements
La mobilisation en Amérique Latine sera très importante et impliquera des mouvements en résistance contre les régressions sociales et démocratiques qui secouent le continent. Deux évènements sont prévus dans le cadre de la préparation du FSM. Un sommet des peuples contre l’OMC en décembre à Buenos Aires sera un moment de mobilisation ; la CUT y sera présente. A Mexico, la préparation du Forum Social Mondial des Migrations, les 2 et 3 novembre 2018, sera préparé par une forte mobilisation sur les migrations au FSM de Salvador. Non lié au FSM, pour l’instant, plusieurs mouvements dont La Via Campesina préparent des assemblées des peuples dans les grandes régions. Celle en Amérique Latine aura lieu à Caracas, probablement en mars, la date n’étant pas encore fixée.
La mobilisation internationale est très inégale. En Amérique du Nord, plus de cent personnes ont déjà annoncé leurs présences à Salvador ; des contacts avec les mouvements des Etats Unis sont en cours. Au Maghreb, les mouvements du comité maghrébin sont mobilisés et ont prévu un séminaire maghrébin après le FSM de Salvador. En Afrique, une délégation brésilienne essaiera de participer à la réunion d’Abidjan des mouvements qui remettent en cause l’OMC. Pour l’Asie, Jaragopal, l’initiateur indien du mouvement Jai Jagat viendra annoncer le lancement de la marche pour un autre monde en 2020. Pour l’Afrique et l‘Asie, des moyens financiers sont indispensables pour faciliter les participations ; la question de Fond de solidarité est cruciale.
La mobilisation internationale passera par les réseaux de mouvements engagés dans des initiatives de mobilisation internationale. Le Forum Anti Nucléaire se réunit à Paris le 3 novembre. Une délégation brésilienne sera présente à la COP 23 à Bonn en décembre. Plusieurs Forums thématiques ont déjà prévu de se réunir à Salvador : le Forum Mondial Sciences et Démocratie ; le Forum Mondial des Médias libres ; le Forum Santé et Protection sociale, le Forum des Autorités Locales de Périphérie, …
Une nouvelle phase du mouvement altermondialiste
La nouvelle situation mondiale rend plus que jamais nécessaire l’action déterminée des mouvements sociaux et citoyens à toutes les échelles, au niveau local, dans chaque pays, à l’échelle des grandes régions du monde et au niveau mondial. A une nouvelle phase de la mondialisation doit correspondre une nouvelle phase de l’altermondialisme.
Pour préparer cette nouvelle phase, il faut réinventer le processus des forums sociaux. La vitalité et la multiplication des initiatives montre la détermination des résistances et l’inventivité des mouvements. Plusieurs mobilisations internationales prépareront le renouveau de l’altermondialisme : les mobilisations sur l’urgence climatique, les mobilisations des femmes, les mobilisations des peuple traditionnels, l’Assemblée permanente des luttes, le Forum Mondial des Médias Libres, le Forum Social Mondial des Migrations à Mexico en 2018, Le Forum social mondial en mouvement Jai Jagat en 2020.
Le Forum Social Mondial de Salvador de Bahia, du 13 au 17 mars 2017, sera une étape marquante dans la réinvention du processus des forums sociaux et dans la nouvelle phase de l’altermondialisme. Contre les régressions et les contre-révolutions, contre les racismes, les discriminations, les xénophobies et les idéologies sécuritaires, les mouvements sociaux et citoyens affirment qu’il faut tenir tête pour passer de la résistance à l’alternative.
Contacts préparation du FSM de Salvador
Secrétariat brésilien : Mauri Cruz, ABONG
Damien Hazard, Vida Brazil
Riita Freire, FMML
Secrétariat international : Hamouda Soubhi, FMAS
Alaa Talbi, FTDES
En France : Camille Champeaux, CRID
LES QUINZE THEMES DU FSM DE BAHIA
| PROPOSTA DE EIXO TEMÁTICO |
| DEMOCRATIZAR A DEMOCRACIA Nada sobre Nós sem Nós! |
| OUTRA ECONOMIA É POSSÍVEL Contra a financeirização da vida |
| MEIO AMBIENTE / Justiça Ambiental Mudar o sistema, não mudar o clima |
| VIDAS NEGRAS IMPORTAM Um mundo sem racismo, intolerância, xenofobia e o patriarcado |
| REVOLUÇÕES DAS MULHERES, REVOLUÇÕES DOS GÊNEROS Liberdade é pouco, o que queremos ainda não tem nome! |
| LUTA PELA TERRA, TRABALHO E JUSTIÇA A terra é um bem comum de quem nela vive e trabalha |
| CIDADES – TERRITÓRIOS DE DIREITOS Moradia, Mobilidade e Paz |
| MIGRAÇÕES – CIDADANIA SEM FRONTEIRAS Pelo direito a Soberania e a Paz |
| TRABALHO E RENDA Nenhum Direito a Menos |
| OUTRO MUNDO POSSÍVEL Nossa humanidade respeita a dignidade, a diversidade, a justiça e a igualdade. |
| GLOBALIZAÇÃO E GOVERNANÇA Direitos Humanos e Justiça Social |
| EDUCAÇÃO PARA TODAS Educar é Criar, Educar é Transformar |
| CULTURAS DE RESISTÊNCIAS Comunicação e Arte, antes que seja tarde |
| SAÚDE E PROTEÇÃO SOCIAL Nossa Vida não é Mercadoria |
| FÓRUM SOCIAL MUNDIAL Autonomia, Pluralidade e Convergências Construir um Outro Mundo Possível, Urgente e Necessário |
FSM Salvador de Bahia
13 au 18 mars 2018
Conseil International du 14 au 18 octobre 2017 à Salvador de Bahia
Intervention de gustave massiah à la séance de clôture
Resistir e criar ; resistir e transformar
Résister c’est créer ; résister c’est transformer
Gustave Massiah
25 octobre 2017
Le FSM de Bahia a choisi comme mot d’ordre « Résister, c’est créer ; Résister c’est transformer ». Cette intervention à la séance de clôture du CI, et du séminaire qui l’a prolongé, vise à mettre en perspective cette stratégie.
Résister résolument
Le mouvement altermondialiste naît de la contestation du néolibéralisme, une phase de la mondialisation capitaliste qui s’impose à la fin des années 1970. Le mouvement altermondialiste a déjà connu plusieurs phases : à la fin des années 1970, les luttes contre la dette et les programmes d’ajustement structurel ; à partir de 1989 les mobilisations contre les guerres, notamment en Irak, et contre un nouveau système institutionnel mondial autour de la Banque Mondiale, du FMI et surtout de la mise en place de l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce. A partir de 2000, les Forums sociaux mondiaux.
A partir de 2008, nous sommes entrés dans une nouvelle période qui nécessite une réinvention du mouvement altermondialiste et du processus des forums sociaux mondiaux. Après 2008, après la crise financière, les mouvements sont engagés dans une période d’insurrections en 2011. Dès 2013, commencent les contre-révolutions. Les mouvements sociaux sont sur la défensive par rapport à des moments de répression, des coups d’état et des guerres. Dans cette situation, les résistances deviennent déterminantes dans les stratégies des mouvements sociaux.
A partir de 2008, la crise financière met en évidence une crise du néo-libéralisme et une rupture dans le développement du capitalisme avec deux issues possibles. Un renouvellement du capitalisme par la marchandisation du vivant et de la nature, le numérique et les biotechnologies ; la privatisation et la financiarisation. Ou alors une sortie du mode de production capitaliste en tant que mode de production dominant. Cette sortie du capitalisme dominant ne correspondra pas forcément à un mode de production plus juste ; le dépassement du capitalisme ne débouche pas automatiquement vers un « socialisme » et peut donner naissance à des sociétés inégalitaires et oppressives.
Dès 2011, les réponses des peuples à la crise du capitalisme se déclinent sous la forme des insurrections populaires qui peuvent être qualifiées de révolutionnaires. Ce sont des dizaines de mouvements populaires qui mettent dans les rues, dans des dizaines de pays, des millions de personnes. Rappelons les printemps arabes à partir de Tunis et du Caire ; les indignés en Europe du Sud, les occupy à Londres et New York, les étudiants chiliens, le parc Taksim à Istanbul, les carrés rouges au Québec, les parapluies à Hong Kong, les « gens ordinaires » à New Delhi, … On retrouve partout les mêmes mots d’ordre : le refus de la pauvreté et des inégalités, le rejet des discriminations, les libertés et le refus des répressions, la revendication d’une démocratie à réinventer, l’urgence écologique. Et partout, un nouvel enjeu, le refus de la corruption, le rejet de la fusion des classes politiques et des classes financières qui annule l’autonomie du politique et entraîne la méfiance des peuples par rapport aux instances du politique.
Dès 2013, commencent les contre révolutions avec la montée des idéologies racistes, sécuritaires, xénophobes. Le néolibéralisme durcit sa domination et renforce son caractère sécuritaire appuyé sur les répressions et les coup-d’état. Les mouvements sociaux et citoyens se retrouvent en position défensive. Les résistances sociales, démocratiques, politiques, idéologiques s’imposent.
Résister, c’est créer et créer c’est résister
Pour créer, il faut résister. Les résistances définissent les refus et ouvrent les pistes des alternatives nécessaires et possibles. En partant des résistances, on peut les mettre en perspective dans un projet. La lisibilité d’un projet alternatif se dessine à travers les refus.
Les résistances ouvrent le champ des possibles. La radicalité des luttes est portée par leur singularité. Chaque lutte porte des dépassements. Elle révèle des horizons inattendus au départ. Nous l’avons bien vu à Bahia avec la radicalité des mouvements de femmes, les mouvements des peuples traditionnels et plus spécifiquement des mouvements noirs des afro-descendants, les mouvements culturels et notamment les mouvements hip-hop. La convergence des mouvements ne se fait pas par la réduction de leur radicalité pour les rendre compatibles. Elle se traduit dans l’invention de nouvelles approches. Par exemple l’intersectionnalité dans la convergence des mouvements sociaux, des mouvements de femmes, des mouvements des afro-descendants. De même le refus générationnel de l’uniformisation du monde par la domination économique.
Résister, c’est créer ; créer c’est résister. Cette approche qui relie la résistance et la création définit l’approche stratégique. La stratégie se définit et se construit dans l’articulation entre la réponse à l’urgence et la mise en œuvre d’un projet alternatif. Il faut répondre à l’urgence par des propositions qui répondent aux situations de manière immédiate. Mais l’urgence ne suffit pas à changer les situations ; il faut articuler les actions d’urgence avec des propositions alternatives, avec un projet.
C’est cette stratégie qu’a engagé le mouvement altermondialiste en réponse à la crise financière de 2008. Le Forum social mondial de Belém en est l’illustration. Le Forum a réaffirmé un programme d’urgence avec les propositions immédiates : le contrôle de la finance, la suppression des paradis fiscaux et judiciaires, la taxe sur les transactions financières, l’urgence climatique, la redistribution, … On retrouve ces mesures dans le programme de la commission des Nations des Nations Unies animée par Joseph Stiglitz et Amartya Sen ; celle sur le Green New Deal. Ces propositions ont été adoptées mais n’ont pas été appliquées et n’ont pas empêché le durcissement du néolibéralisme. Ce qui nous rappelle que le New Deal décrété par Roosevelt en 1933 n’a été appliqué qu’en 1945 après la deuxième guerre mondiale.
Mais, à Belém, un ensemble de mouvements, les femmes, les paysans, les écologistes et les peuples indigènes, surtout amazoniens, ont pris la parole pour affirmer : s’il s’agit d’une remise en cause des rapports entre l’espèce humaine et la Nature, il ne s’agit pas d’une simple crise du néolibéralisme, ni même du capitalisme, il s’agit d’une crise de civilisation. Celle qui dès 1492 a défini certains fondements de la science contemporaine dans l’exploitation illimitée de la Nature et de la planète. C’est de là que date la définition d’un projet alternatif, celui de la transition sociale, écologique, démocratique, y compris politique et géopolitique. Cette transition s’appuie sur de nouvelles notions et de nouveaux concepts : les biens communs, la propriété sociale, le buen vivir, la démocratisation radicale de la démocratie, …
Cette démarche renouvelle la notion de transition qui n’est pas la conception d’une démarche progressive et réformiste ; elle inclut la nécessité de ruptures et de révolutions. Elle remet toutefois en cause l’idée du « grand soir » résumé par la prise du pouvoir d’Etat ; tout devient possible après et avant tout est récupérable et même récupéré. L’hypothèse est que les rapports sociaux de dépassement du capitalisme préexistent dans les sociétés actuelles, comme les rapports sociaux capitalistes se sont construits dans la société féodale. Quels sont alors les rapports sociaux du dépassement qui cherchent à émerger dans les sociétés actuelles. Il y a donc une liaison dialectique et complexe entre rupture et continuité, ce qui donne une nouvelle approche théorique aux pratiques alternatives qui complètent les luttes et l’élaboration théorique dans l’invention d’un nouveau monde.
Résister c’est transformer
Résister, c’est lutter pied à pied ; c’est aussi montrer que des progrès sont possibles à travers les nouvelles pratiques et les nouvelles politiques, même partielles. Il s’agit alors de contester la prétention du capitalisme à se présenter comme le seul porteur du progrès et de la modernité.
Le capitalisme se présente comme porteur de modernité et de modernisation et rejette tous ceux qui le contestent comme tenants de l’immobilisme et du refus du changement. Et il est vrai que les changements imposés par le capitalisme sont porteurs de régression sociale. Mais on ne peut pas se contenter de répliquer : « il ne faut rien changer parce que ce sera pire ». Même si c’est très probable que les changements entraîneront une situation dégradée pour les travailleurs et les couches populaires. Le capitalisme est porteur d’une modernisation, mais comme l’avait déjà pointé Gramsci, c’est une modernisation régressive. Le mouvement altermondialiste l’a expérimenté dès le début du néolibéralisme avec Mme Tatcher, surnommée Madame TINA avec son affirmation « There Is No Alternative ». C’est à cette agression que le mouvement altermondialiste avait répondu en affirmant qu’il y a des alternatives meilleures, « Un autre monde est possible ».
La bataille porte sur le contrôle des modernisations et sur la définition d’une modernité progressiste en opposition à la modernité régressive. Nous voyons comment le capitalisme se modernise par le contrôle du numérique et des biotechnologies. Mais la bataille est en cours ; ce sont les grandes entreprises qui pillent et détournent les progrès possibles. Les collectifs de logiciels libres, les lanceurs d’alerte, les porteurs de la santé publique, l’urgence climatique, la biodiversité, l’extractivisme, et dans tant d’autres domaines, les affrontements ne font que commencer. Ils opposent clairement deux conceptions de la modernité, celle de la marchandisation et de la financiarisation d’un côté et celle du respect de la Nature et du développement des droits fondamentaux individuels et collectifs de l’autre.
C’est ce débat qui a été mené à Bahia, dans la préparation du FSM, sur les urgences écologiques, sur le travail et la quatrième révolution industrielle, sur l’emploi, sur la protection sociale universelle, sur la santé, sur l’eau, sur la terre, sur le logement, sur le climat, sur la culture, …
Qui porte la transformation
Les mouvements sociaux et citoyens sont confrontés à la définition de leur stratégie, à la nature des bases sociales et des alliances. Les sociétés sont en mutation. Le nouveau se construit à travers l’ancien. Dans les porteurs de la transformation, se redéfinissent les rapports entre les mouvements, les classes sociales et les peuples. Les luttes de classes restent déterminantes ; mais les classes sociales et les rapports entre les classes sociales changent. Rappelons-nous que lors de la révolution de 1789, aucune des deux classes principales, la paysannerie et l’aristocratie, ne l’a emporté ; ce sont des classes issues du processus, la bourgeoisie et la classe ouvrière qui se sont dégagées.
La classe ouvrière et la paysannerie d’un côté, la bourgeoisie de l’autre restent déterminantes. Mais de nouvelles classes sont déjà présentes. Du côté des classes dominantes, les « compétents » cherchent à s’imposer dans la bourgeoisie financière et ne se contentent pas de leur position de servants des actionnaires. Ils doivent aussi tenir compte de la masse des diplômés dont beaucoup sont des diplômés-chômeurs. De l’autre côté, les classes populaires sont d’abord confrontées à la précarité. Le précariat caractérise un statut social. Les travailleurs encore stables sont confrontés au nouveau management déstabilisateur dans les entreprises. Les scolarisés précaires cherchent leur positionnement. Les discriminés et les racisés sont cantonnés dans les quartiers populaires. Les migrants et les réfugiés forment une masse flottante, la nouvelle classe laborieuse et dangereuse.
Les peuples s’adaptent aux différentes situations et à la définition des identités multiples. Ils expérimentent au niveau local la démocratie de proximité et la liaison aux territoires. Ils interrogent au niveau national le rapport entre l’Etat et le national. Ils expérimentent l’évolution culturelle et écologique des grandes régions du monde. Ils interpellent le rapport entre la planète et la mondialisation.
Les mouvements sociaux et citoyens sont confrontés à la nécessaire redéfinition du politique et du pouvoir. Ils sont les acteurs directs de la résistance et des pratiques alternatives pour la construction d’un autre monde possible. Chacun des mouvements doit définir sa stratégie par rapport à la nouvelle situation. Chaque mouvement définit dans sa stratégie une dimension internationale, en réponse à la mondialisation dominante, celle de de la phase néolibérale du capitalisme. Le mouvement altermondialiste se construit à partir de la stratégie des mouvements et de la dimension internationale de cette stratégie.
Résister, créer et transformer
Il nous faut revenir à la situation pour prendre la mesure des conséquences d’une période de contre-révolutions. Actuellement nous vivons plusieurs contre révolutions conservatrices : la contre révolution néolibérale, celle des anciennes dictatures, celle du conservatisme islamiste, celle du conservatisme hindouiste. Elle rappelle que les périodes révolutionnaires sont généralement brèves et souvent suivies de contre révolutions violentes et beaucoup plus longues. Mais, les contre-révolutions n’annulent pas les révolutions et le nouveau continue de progresser et émerge sous de nouvelles formes.
La droite et l’extrême droite ont mené une bataille pour l’hégémonie culturelle, dès la fin des années 1970, contre les droits fondamentaux et particulièrement contre l’égalité, contre la solidarité, pour les idéologies sécuritaires, pour la disqualification amplifiée après 1989 des projets progressistes. Elles ont mené les offensives sur le travail par la précarisation généralisée ; contre l’Etat social par la marchandisation et la privatisation et la corruption généralisée des classes politiques ; sur la subordination du numérique à la logique de la financiarisation. Cette montée en puissance des droites et des extrêmes droites ne s’est pas imposée sans résistances. Les peuples n’ont pas désarmé et l’affrontement devient de plus en plus violent.
Rappelons cette citation de Gramsci, avant sa mort en 1937 : « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Les monstres sont là ; interrogeons-nous sur le vieux monde et le nouveau monde.
Le durcissement des contradictions et des tensions sociales explique le surgissement des formes extrêmes d’affrontement. Mais, il y a aussi une autre raison à la situation, ce sont les angoisses liées à l’apparition d’un nouveau monde. Temer et Trump en sont les visages grimaçants. Prenons l’exemple d’un électeur de l’Alabama, blanc, classe moyenne, il regarde autour de lui, que voit-il ? Les indiens sont toujours là ; les noirs refusent la ségrégation, les latinos deviennent majoritaires, les femmes veulent la moitié du pouvoir. Le monde qu’il imaginait n’existe déjà plus. Il se réfugie dans la violence, il prend son fusil et tire !
Et le nouveau monde ? Quels sont les changements profonds qui construisent le nouveau monde et qui préfigurent les contradictions de l’avenir. Nous pouvons identifier cinq mutations en cours, des révolutions inachevées dont nous percevons déjà les premiers bouleversements. La révolution des droits des femmes remet en cause des rapports millénaires. La révolution des droits des peuples, la deuxième phase de la décolonisation, après l’indépendance des Etats met en avant la libération des peuples et interroge les identités multiples. La prise de conscience écologique est une révolution philosophique, celle qui repose l’idée d’un temps fini. Le numérique renouvelle le langage et l’écriture et les biotechnologies interrogent les limites du corps humain. Le bouleversement du peuplement de la planète est en cours, il ne s’agit pas d’une crise migratoire mais d’une révolution démographique mondiale.
Il y a plusieurs bouleversements en cours, des révolutions inachevées et incertaines. Rien ne permet d’affirmer qu’elles ne seront pas écrasées, déviées ou récupérées. Mais rien ne permet non plus de l’affirmer. Elles bouleversent le monde ; elles sont aussi porteuses d’espoirs et marquent déjà l’avenir et le présent.
