Attac 20 ans
« victoires »
Gustave Massiah
Membre du conseil scientifique d’ATTAC
Représentant du CRID au conseil international du FSM
02-06-2018
Nous construisons l’avenir à travers des victoires contre la résignation et par l’invention des alternatives. La première victoire est celle de l’engagement dans des luttes contre la soumission et la servitude ; pour l’émancipation, l’égalité, la liberté, et la solidarité.
Réflexions et divagations sur les victoires
La stratégie politique emprunte beaucoup de son vocabulaire et de son imaginaire à la stratégie militaire. La lutte politique est souvent réduite à une succession de défaites et de victoires qui donnerait la perspective. Cette vision ne rend pas toujours compte de deux éléments essentiels de l’évolution politique : les contradictions, le temps long. Surtout si on a l’ambition de changer le monde.
La lutte révolutionnaire et son acharnement a été assez bien résumée par cette citation de Mao : « offensive contre la bourgeoisie, défaite ; nouvelle offensive, nouvelle défaite ; nouvelle nouvelle offensive, nouvelle nouvelle défaite … et ainsi de suite, jusqu’à la victoire finale »
En attendant la victoire finale, on a besoin de victoires partielles car on ne peut pas se contenter du temps long et des lendemains qui chantent. Nous vivons dans le temps des luttes. Et certaines de ces luttes connaissent des succès qu’on peut qualifier de victoires. On ne se bat pas pour perdre, on ne se bat pas sans l’idée de gagner. Et des victoires mêmes partielles alimentent les espoirs et justifient les engagements. Dans la période très récente, c’est le cas des succès comme celui de la ZAD de Notre Dame des Landes ou la reconnaissance par un tribunal que, pour Attac, contre Apple, la lutte pour l’égalité fiscale relève de l’intérêt général.
Chaque fois qu’une lutte est engagée, des succès mêmes relatifs sont attendus et nécessaires. Ils ne sont pas suffisants mais ils sont très utiles ; ils démontrent que les contradictions existent, que rien n’est joué et que des nouvelles situations sont possibles. La défaite complète, c’est quand on arrête de se battre et qu’on accepte la soumission.
Au niveau des luttes, l’espace pertinent et possible de l’affrontement dépend des situations. Le niveau qui a été privilégié est le niveau national ; c’est celui de l’Etat et du pouvoir. En réalité, il n’y a pas de chemin prédéterminé entre le local et le mondial.
Les dimensions des luttes ont toutes leurs importances. Les luttes sociales sont déterminantes mais ne résument pas les luttes de classes. Des victoires sont possibles, dans des contextes politiques différents comme par exemple les accords du Front Populaire en 1936 ou les accords de Grenelle en 1968. Des victoires sont possibles même dans une situation de repli d’ensemble. Chaque lutte, quelle que soit son échelle, mêle plusieurs instances. Les victoires peuvent être sociales et se traduire par des améliorations des conditions de vie sans bouleverser les structures. Elles peuvent être électorales sans être forcément politiques. Elles sont aussi culturelles et idéologiques, une dimension fondamentale dans un moment ou la bataille pour l’hégémonie culturelle est centrale. Une bataille locale comme Notre Dame des Landes prend une importance majeure par son impact culturel. Les grands mouvements actuels qui ont marqué des succès considérables, les droits des femmes et le climat, montrent que dans les affrontements idéologiques et culturels, le néolibéralisme n’a pas gagné. Il s’agit d’un véritable affrontement de civilisation entre le respect des droits individuels et collectifs, d’un côté, et les idéologies racistes, xénophobes et sécuritaires de l’autre.
Le temps long n’est pas facile à accepter. Les victoires recherchées permettraient des raccourcis. Et éviteraient la désespérance. L’idée est souvent avancée de définir un objectif prioritaire et de se rassembler tous pour l’atteindre. Elle peut s’imposer dans certaines situations. Elle est confrontée à la prise de conscience de la diversité des fronts de lutte. Aucun mouvement social et citoyen n’est prêt à accepter de se considérer comme une contradiction secondaire qui devrait attendre un succès sur le front principal pour voir prendre en compte ses exigences.
Dans l’imaginaire révolutionnaire, les victoires partielles sont souvent opposées à l’idée de la victoire finale. On y retrouve le rapport avec la stratégie militaire et la conception napoléonienne de la bataille décisive, celle qui détruirait définitivement l’ennemi. On y retrouve le rejet du gradualisme qui recoupe la vieille distinction entre réforme et révolution. La conception à interroger est celle du grand soir et « du passé faisons table rase ». Il s’agit d’une discussion sur la transition et sur le rapport entre rupture et continuité dans la transformation des sociétés. Il s’agit aussi de la capacité de penser les alliances et, comme le disait Ho Chi Minh, de savoir transformer ses faiblesses en forces. La lutte révolutionnaire ne se résume pas à la prise du pouvoir d’Etat. Condition qui peut être nécessaire, mais qui n’est certainement pas suffisante. Les ruptures, les révolutions sont nécessaires, les victoires n’ouvrent pas vers un monde idéal, elles débouchent sur des situations qui peuvent être meilleures, vers de nouvelles contradictions qui permettent de nouveaux possibles.
