Deux interviews en Amérique Latine
Brecha, à Montevideo et Clarin, à Buenos Aires
Le mouvement altermondiallste, le développement durable et Rio+20
Interview pour Daniel Gatti
Brecha, Montevidéo
Sur le mouvement altermondialiste
D’abord deux ou trois questions sur la vague d’élections en Europe, notamment en France et en Grèce.
Comment analysez-vous la victoire de Hollande en France et la poussée de la gauche dite radicale en Grèce ? Font-elles parti d’un même phénomène de refus des politiques d’austérité, préfigurent-elles l’ébauche d’un « tournant á gauche » général en Europe ? Comment percevez-vous l’émergence d’une force telle que le Front de Gauche en France ? Y-a-t-il des points en commun entre ses propositions et celles des mouvements altermondialistes ?
Les dernières élections en Europe montrent l’exaspération des peuples par rapport aux politiques d’austérité.
La victoire de François Hollande en France, c’est d’abord la défaite de Nicolas Sarkozy. Les cinq années de casse sociale ont accru le mécontentement général. La campagne électorale a été marquée par un alignement de la droite sur les thèses de l’extrême droite (migrations, étrangers, islamophobie) autour des thèses racistes et xénophobes.
On ne peut pas parler d’un tournant à gauche général en Europe, mais on peut affirmer que les contradictions sont de plus en plus fortes. La légitimité des politiques d’austérité est remise en cause et la montée des inégalités est de plus en plus ressentie comme insupportable. L’imposition des plans d’austérité remet en cause la légitimité de l’Europe. La spirale de l’endettement est trop visible : endetter les Etats pour sauver les banques et puis faire payer les peuples, surtout les pauvres et les classes moyennes, est perçu comme profondément injuste. L’alignement sur la politique d’Angela Merkel, de rigueur budgétaire imposée, est de moins en moins accepté.
Par rapport à cette exaspération, il y a plusieurs réponses. La position de la social-démocratie affirme la nécessité d’une politique de croissance par rapport à l’austérité. Elle est reprise par plusieurs gouvernements. Elle rencontre une inquiétude d’une partie des classes dirigeantes par rapport aux dangers des mobilisations populaires contre l’austérité. Ces courants sont tentés par des politiques keynésiennes de relance de la demande par des dépenses publiques et par une acceptation d’une inflation de 5 à 6% pour faciliter la gestion de la dette.
Cette orientation se heurte à deux difficultés. Il faut résoudre les contradictions entre les gouvernements et notamment par rapport au gouvernement allemand. Il faut que les gouvernements acceptent l’affrontement avec les marchés financiers pour imposer cette solution. A l’échelle d’un seul pays, c’est difficile ; à l’échelle de l’Europe c’est possible. D’autant qu’aux Etats-Unis, certains courants seraient d’accord pour aller dans ce sens. C’est ce que préconisent des économistes comme Paul Krugman ou Joseph Stiglitz.
La prise de conscience de plusieurs mouvements, notamment les syndicats, est que la situation n’est plus tenable. Leurs analyses les amènent à remettre en cause la logique du néolibéralisme et même celle du capitalisme. Cette radicalité se retrouve dans plusieurs courants politiques en Europe. C’est le cas de la gauche radicale en Grèce. C’est le cas du Front de Gauche en France. Le Front de gauche présente un double intérêt. Il exprime des positions qui ont mûri et qui ont été mis en avant par des mouvements avancés. Il a réussi à regrouper un courant conséquent à la gauche du Parti socialiste et donc à rééquilibrer les forces au sein de la gauche.
Par rapport à votre question, le Front de gauche se définit comme altermondialiste et participe activement à tout le processus des forums sociaux mondiaux en Europe et au Forum social mondial. C’est le cas aussi d’autres courants comme les Verts, le NPA et certains courants à l’intérieur du PS. C'est-à-dire que ces courants sont à l’écoute des mobilisations des mouvements et de leurs propositions. Ils participent activement au processus des forums sociaux mondiaux.
L’autre point fort de l’élection présidentielle française a été la très forte votation recueillie par l’extrème droite. Comment analysez-vous le fait que le Front National soit devenu en quelque sorte le premier « parti ouvrier » de France ? Et plus globalement, qu’est-ce qui exprime l’éveil généralisé de l’extrême droite en Europe ? Est-il la traduction d’une sensibilité « anti-establishment » plus ou moins étendue comparable à celle dont serait porteuse la gauche dite radicale, tel qui l’ont assuré certains grands médias ?
C’est pourquoi on ne peut pas analyser la situation en Europe uniquement comme un tournant à gauche. Pour comprendre la montée de l’extrême droite en Europe, il faut analyser plus en profondeur la situation de l’Europe
Le tournant néolibéral de l’Europe au début des années 80 a cassé la dynamique européenne. La compétitivité et le libre échange l’ont emporté sur la solidarité et la coopération. L’élargissement à 27 après la chute du mur de Berlin a marginalisé les forces progressistes. Alors que l’adhésion de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce avait été accompagnée d’un programme très conséquent pour unifier les normes sociales vers le haut, le dernier élargissement n’a donné lieu à aucun effort et a imposé des conditions de concurrence rabaissant toutes les normes sociales. L’Europe a été un espace de dumping social, environnemental et fiscal.
La crise de 2008 a remis en cause la place géopolitique de l’Europe. A la crise sociale et au chômage s’est ajoutée une crise symbolique. Comment définir son identité quand on sait qu’on ne sera plus au centre du monde ? Par le refus de voir que l’Europe reste très riche mais que ce sont les inégalités qui augmentent. Par la recherche de boucs émissaires. Par la nostalgie et la glorification du passé, y compris colonial. Par le racisme et la xénophobie. D’autant que les forces d’extrême droite ont évolué vers un eurofascisme avec des situations différentes. En Italie, l’alliance entre les forces de droite et d’extrême droite s’appuie sur les insatisfactions régionales, sur les insatisfactions des classes moyennes prolétarisées et sur les couches populaires précarisées. En Hongrie, l’effondrement du soviétisme rend difficile la référence au socialisme et à la gauche.
L’extrême droite utilise tous les arguments. L’évolution du système oligarchique a rendu la corruption insupportable. La fusion entre les élites politiques et les élites financières a accru la méfiance par rapport à la classe politique. Cette situation alimente le discours anti-establishement de l’extrême droite.
Le FN premier parti ouvrier de France n’est pas le FN, c’est l’abstention (31%). Les ouvriers se répartissent à peu près également entre la droite et la gauche, et ils y participent comme les autres catégories à une évolution de la droite vers l’extrême droite. Le vote ouvrier n’est pas seulement sociologique. S’il y a eu une sur-réprésentation des partis de gauche et communiste dans les votes ouvriers, elle n’a jamais dépassé 20% et il y a eu toujours beaucoup d’ouvriers qui ont voté à droite. C’est ce que Gramsci expliquait à partir de l’idée de l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie.
Nous sommes dans une situation analogue à celle des années trente, quand coexistaient trois issues possibles de la crise : le fascisme et les guerres ; la rupture avec l’impact de la révolution de 1917 et des luttes anticoloniales ; un projet de réaménagement interne du capitalisme avec le New-Deal
Vous refusez l’inéluctabilité de la disparition à court terme du néolibéralisme, et vous vous gardez aussi bien de dire que la crise de cette « phase de la mondialisation du capitalisme » dont vous reconnaissez la portée, débauche nécessairement sur une crise du capitalisme. De quoi parle-t-on quand on parle de crise du néolibéralisme et de quoi parle-t-on quand on parle de crise du capitalisme ? La crise de civilisation dont vous parlez dans vos travaux, ne peut pas être aussi lue comme une crise générale du capitalisme ?
Le néolibéralisme est une phase de la mondialisation capitaliste. La mondialisation, c'est-à-dire le système mondial que nous connaissons, a commencé il y a quatre ou cinq siècles. Il était capitaliste dès le début, comme on a pu le voir avec Venise. Mais il n’est pas linéaire et se déroule par phase. Dans chaque phase qui dure entre 25 et 35 ans, il y une logique dominante et des forces anti-systémiques. Dans la phase néolibérale, la logique dominante est celle de la financiarisation et de la subordination au marché des capitaux. Les forces anti-systémiques sont, de mon point de vue, celles du mouvement altermondialiste.
La phase néolibérale est épuisée et nous sommes en transition vers une autre phase. Mais l’avenir n’est pas prédéterminé et on ne peut pas dire ce que sera la nouvelle phase. Elle dépend des luttes et des confrontations. Il y a plusieurs issues possibles : un néoconservatisme de guerre, correspondant à la capacité des forces dominantes d’imposer le maintien de leurs privilèges, y compris par les guerres, comme dans les années 30. Un réaménagement du capitalisme comme dans les années 45 qu’on peut appeler un green new deal ; une rupture avec le capitalisme.
L’épuisement du néolibéralisme correspond à la crise d’une phase du capitalisme. Elle a plusieurs dimensions : une crise sociale, une crise géopolitique, une crise idéologique. Mais il y a une dimension nouvelle qui est celle de la crise écologique. L’organisation du monde, de la mondialisation capitaliste, est entrée en contradiction avec l’écosystème planétaire. Et c’est une première dans l’histoire de l’Humanité. Les sorties par une croissance productiviste trouvent une limite. L’hypothèse du marché illimité nécessaire à la reproduction du capitalisme est remise en cause. Il faut envisager de changer le mode de production et de consommation. Il s’agit donc bien d’une crise du capitalisme.
Cette crise du capitalisme a une dimension nouvelle. S’il faut remettre en cause les rapports entre l’espèce humaine et la Nature, on remet alors en cause le fondement de la modernité occidentale, y compris certains fondements de la science contemporaine, telle qu’elle s’est imposée depuis 1492. Il s’agit donc d’une crise de civilisation, celle de la civilisation occidentale. Cette crise ouvre une nouvelle phase de la décolonisation inachevée.
Au sein du mouvement altermondialiste il y a toujours existé des tensions entre ceux qui posaient la question du capitalisme et ceux qui préféraient se circonscrire a en dénoncer les excès, voir à se borner à la critique du néolibéralisme. Qu´en est-il aujourd´hui ? Y-a-t- il eue un rapprochement entre ces deux tendances à l’aune de la crise de 2008, par exemple ?
Le rapprochement entre les deux tendances a été la conséquence non pas de la crise de 2008, mais de la prise de conscience qui a découlé de la relation entre les dimensions sociales, écologiques, géostratégiques et idéologiques et qui a débloqué ceux qui hésitaient à parler de la crise du capitalisme. Il y a eu une libération de la parole, tout le monde accepte aujourd’hui de nommer la réalité comme étant celle du capitalisme. Il demeure toujours une discussion, mais elle n’est plus seulement idéologique, elle est aussi stratégique.
Certains mettent l’accent sur l’urgence et les améliorations possibles des conditions de vie des couches populaires. Ils sont attentifs aux améliorations qui pourraient résulter de nouvelles orientations correspondant à une régulation publique, le plein emploi, une redistribution relative des revenus et des formes de régulation mondiale. Il y a une certaine nostalgie de la période 1945 à 1975 en oubliant les contradictions de cette période et les limites
D’autres mettent l’accent sur la nécessité de rupture, parce que les conditions d’une amélioration durable ne sont pas possibles et que les risques existent d’un redoublement de la régression sociale. Ils mettent plus alors l’accent sur les alternatives et sur la transition.
Dans le débat stratégique, il y a une réflexion sur la liaison entre les améliorations immédiates qui sont nécessaires et les transformations structurelles qui sont indispensables. A l’ancien antagonisme entre réforme ou révolution, progresse l’idée qu’il faut envisager les réformes par rapport aux possibilités de ruptures ; qu’il faut à la fois les réformes et la révolution.
Vous établissez des liens entre les « révolutions des places » dans le Maghreb et le Machrek et les mouvements qui ont eu lieu dans l’Europe du Sud, en Israël, aux Etats Unis ? Quel est le fil qui relie les unes aux autres ?
Mon hypothèse c’est que la réponse des peuples à l’accentuation de la crise en 2008 et aux politiques ouvre un nouveau cycle de luttes et de révolutions. Le vent nouveau parti de Tunis s’est d’abord propagé en Egypte. Il a mis en avant la lutte contre les dictatures et il s’est étendu à toute la région Maghreb-Machrek. Il a traversé la Méditerranée et s’est propagé en Europe du Sud, en Espagne, au Portugal, en Grèce en posant la question de la démocratie réelle. Il a trouvé un nouveau souffle en traversant l’Atlantique à travers les “occupy” all Street, London, Montréal en désignant les oligarchies à travers le slogan “Vous êtes 1%, nous sommes 99%”. Il prend aujourd’hui des formes plus larges dans de nombreux pays du monde, au Chili, au Canada, au Sénégal, en Croatie, autour de la faillite des systèmes d’éducation et la généralisation de l’endettement.
Au delà des spécificités, ce nouveau cycle de luttes met en avant la justice sociale, le refus de la misère, des inégalités, de la corruption ; la revendication de systèmes démocratiques qui garantissent les libertés individuelles et collectives, la dignité de chacun ; les contradictions géopolitiques liées à l’hégémonie occidentale. Elles remettent en cause les tendances autoritaires et conservatrices, mettent en lumière des contradictions sociales entre les couches populaires et les oligarchies. Ces revendications rejoignent des mots d’ordre partagés par les mouvements dans tous les pays du monde et à l’échelle mondiale. Elles les renouvellent et les font largement partager dans l’espace public en les construisant comme des évidences. Elles remettent en cause l’hégémonie culturelle nécessaire à la domination des valeurs de la bourgeoisie.
Ce qui émerge à partir des places, c’est une nouvelle génération qui s’impose dans l’espace public. Il ne s’agit pas tant de la jeunesse définie comme une tranche d’âge que d’une génération culturelle qui s’inscrit dans une situation et qui la transforme. Elle met en évidence les transformations sociales profondes liée à la scolarisation des sociétés qui se traduit d’un côté par l’exode des cerveaux, de l’autre par les chômeurs diplômés. Les migrations relient cette génération au monde et à ses contradictions en termes de consommations, de cultures, de valeurs. Les résultats sont certes contradictoires mais réduisent l’isolement et l’enfermement. Les chômeurs diplômés construisent une nouvelle alliance de classes entre les enfants des couches populaires et ceux des couches moyennes.
Cette nouvelle génération construit par ses exigences et son inventivité, une nouvelle culture politique. Elle modifie la manière de relier les déterminants des structurations sociales : les classes et les couches sociales, les religions, les références nationales et culturelles, les appartenances de genre et d’âge, les migrations et les diasporas, les territoires. Elle expérimente de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l’affirmation de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de définir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques. Elle recherche des manières de lier l’individuel et le collectif. C’est peut-être à ce niveau que les réseaux sociaux divers portent de nouvelles cultures, à l’instar des collectifs de logiciels libres capables de mener collectivement des luttes offensives tout en sauvegardant jalousement l’indépendance des individualités. La réappropriation de l’espace public est une revendication de souveraineté populaire. Les places renouvellent les agoras. On occupe et on échange, non pas pour le vote, toujours nécessaire mais rarement suffisant. Ce n’est pas un changement du rapport au politique mais un processus de redéfinition du politique.
La question ouverte aujourd’hui est celle du rapport entre les nouveaux mouvements et le mouvement altermondialiste. Ces mouvements ne se sont pas organisés dans le mouvement altermondialiste, même si de nombreuses relations ont existé dès le début. Mon hypothèse est que ce cycle de luttes correspond à une nouvelle phase du mouvement altermondialiste. Ce qui nécessite de considérer que le mouvement altermondialiste, en tant que mouvement anti systémique a comencé dès le debut du néolibéralisme. Il a déjà connu plusieurs phases : en 1980, dans les pays du Sud contre la dette, l’ajustement structurel, le FMI et la Banque Mondiale ; en 1995, avec les luttes contre la précarité, le chômage et la casse de la protection sociale ; en 2000 avec le processus des forums sociaux mondiaux. Aujourd’hui les nouveaux mouvements marquent une nouvelle phase. Une nouvelle phase n’annule pas les phases précédentes. Chaque nouvelle phase prolonge et renouvelle les formes des phases précédentes. Elle les oblige à se transformer.
La semaine prochaine on commémore le premier anniversaire du mouvement du 15-M, versant espagnol du mouvement global des indignés. Quel bilan faites-vous de cette mouvance ? Quoi répondre à ceux qui affirment, même à gauche, qu’elle est vouée à une disparition rapide du fait de son « incapacité » à faire des propositions, qu’elle est un « sentiment » plutôt qu’un mouvement de portée politique au sens large ?
« Ya basta ! », « Ca suffit ! » C’est ce qu’ont proclamé le peuple des places : « Plaza del Sol » à Madrid, « Paza de Catalunya » à Barcelone et dans bien d’autres villes, sur la lancée de la place de la Casbah à Tunis et et de la place El Tahrir au Caire. Le 15M a élargi la protestation à une nouvelle génération militante. Le pouvoir économique et le pouvoir politique, à travers leur complicité, ont étés désignés comme responsables de la crise. Ce qui a été démasqué c’est la dictature du pouvoir financier et la « démocratie de basse intensité » qui en résulte.
Je ne pense pas que les limites du mouvement tiennent à son incapacité à faire des propositions. Le mouvement a repris, sous diverses formulations, le socle des propositions qui ont été explicitées par les mouvements dans les forums sociaux. Le 15M a provoqué un processus de repolitisation de la société. Il a dévoilé la situation. Il est passé de la revendication de réforme du système bancaire, à l’expropriation et à la nationalisation des banques, au refus de payer une dette injuste, illégitime et illégale. Il a posé aussi des questions nouvelles autour de l’exigence d’une démocratie réelle. Ces questions vont commencer à s’imposer dans le champ des nouvelles propositions à inventer.
La critique la plus forte faite à ce mouvement concerne les formes d’action. Les actions discutées dans le mouvement se sont amplifiées et radicalisées. Mais il reste la question du pouvoir. Beaucoup ne comprennent pas pourquoi le mouvement refuse de discuter des formes d’organisation qui permettraient de prendre le pouvoir. Et le fait que le mouvement persiste à s’interroger sur la nature du pouvoir au lieu de chercher comment le prendre, pour le transformer après, est perçue comme une forme d’impuissance.
En fait, la question de l’organisation par rapport au pouvoir dépend des situations. Et on peut voir que dans certaines situations, des opportunités existent. Mais il demeure une question fondamentale, c’est la nécessité de réfléchir sur la forme des changements révolutionnaires. La référence n’est pas seulement celle de la prise du pouvoir par un parti d’avant-garde, comme en 1917 ? Dans des situations révolutionnaires, la bataille des idées, de l’hégémonie culturelle, de la mobilisation et de l’unité populaire sont des étapes fondamentales. Changer le monde par la base n’est pas une tâche facile. Le 15M n’est qu’un des prologues du cycle de luttes qui a commencé.
« De quoi sont porteuses les insurrections méditerranéennes » vous interrogez-vous dans un travail de mars dernier. Vous y faites référence à l’émergence dans le monde arabe d’une nouvelle génération urbaine, cultivée, porteuse d’une nouvelle culture politique. Plus d’un an après l’essor de ces révolutions, où en sont-elles maintenant ? N’y-a-t-il pas eu une « restauration conservatrice », voire contre-révolutionnaire, dans ces pays, suivant des analystes tels Robert Fisk ?
Les insurrections méditerranéennes portent une espérance révolutionnaire. Il faut reconnaître que nous sommes dans une situation révolutionnaire, « quand ceux d’en bas ne veulent plus être gouvernés et quand ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner ». Ce qu’il y a de nouveau dans ce cycle de révolutions est en gestation ; il n’est pas prédéterminé. Quelques pistes peuvent être dégagées.
Le temps des révolutions est un temps long et n’est pas linéaire. Les ruptures ne sont pas définitives. Certaines situations sont déviées pour ramener les insurrections populaires à des conflits renvoyant à des représentations de conflits internes à la société, voire de guerre civile. Comme on le voit, et pas seulement dans le cas du Yémen, de la Lybie ou de la Syrie, les révoltes populaires contre les régimes dictatoriaux confrontés à des répressions sanglantes ouvrent, de plus, la possibilité à toutes les manœuvres des puissances dominantes et environnantes. Elles rendent plus difficile la perception des enjeux de long terme par rapport aux situations dramatiques.
Au-delà de la démocratisation, étape nécessaire, une orientation alternative à la mondialisation capitaliste est aujourd’hui en gestation. Elle doit répondre aux contradictions sociales, écologiques, géopolitiques, démocratiques. Un autre enjeu majeur est celui d’une nouvelle phase de la décolonisation qui correspondrait au passage de l’indépendance des Etats, qui a caractérisé la première phase de la décolonisation, à l’autodétermination des peuples. Cette nouvelle phase de la décolonisation ne se réduit pas à la montée en puissance des pays dits émergents. Elle se construit dans la convergence des mouvements qui a progressé dans l’espace des Forums sociaux mondiaux. Cette nouvelle phase de la décolonisation va mettre sur le devant de la scène les questions de l’épuisement des ressources naturelles, particulièrement de l’eau, du climat, de la biodiversité, du contrôle des matières premières et de l’accaparement des terres.
Une part de ce qui est nouveau cherche son chemin à l’échelle des régions et n’est visible qu’à l’échelle d’une génération. En Europe du Sud, il y a une trentaine d’années, les sorties des dictatures ont été rattrapées par des régimes ralliés au néolibéralisme qui ont montré les limites de la démocratisation. Cette situation dévoile l’impasse européenne et l’évolution de la nature de l’Europe qui est à réinventer. L’Amérique Latine est sortie des dictatures il y a moins de trente ans. La démocratisation a donné naissance à une période de démocraties bourgeoises. Ces régimes ont mis en place des systèmes de croissances néolibérales, conforme à la logique dominante, et des démocratisations plus ou moins limitées. Et les Etats-Unis sont passés du contrôle des dictatures à des formes de contrôle des démocraties bourgeoises. Mais, dans ce processus, de nouveaux mouvements sociaux et citoyens se sont développés, modifiant la situation dans de nombreux pays et dans la Région et ouvrant la possibilité à de nouvelles évolutions.
Dans la région Maghreb-Machrek, les contradictions vont s’amplifier entre les tentatives de régimes conservateurs et les nouveaux mouvements sociaux et citoyens.
D’autres exemples permettent de réfléchir sur le temps long et chaotique des changements révolutionnaires. En Europe, rappelons les révolutions de 1848, celles du printemps des peuples. Sans internet, les insurrections parisiennes s’étaient propagées en quelques jours à toute l’Europe. Trois ans après, elles étaient écrasées pays par pays. Vingt ans après, ce qu’il y avait de nouveau, les Etats-Nations, s’était imposé dans toute l’Europe. Rappelons aussi le cycle des révolutions des années 1968. Cette période, de 1965 à 1973, avait vu l’alliance entre les jeunesses scolarisées et les classes ouvrières, à un niveau international, et notamment, en Italie, en France, en Allemagne, en Tchécoslovaquie, au Mexique, au Sénégal, …Le retour sur cette période permet de se souvenir qu’après les évènements révolutionnaires, s’ouvre souvent une période de reflux, voire de restauration. Ainsi de Mai 68 qui verra la fougue des libertés retournée dans l’individualisme, la passion de l’égalité recyclée dans l’élitisme, l’amour de l’universel confondu dans l’occidentalisation, l’imagination canalisée par la marchandisation. Toutes les révolutions sont inachevées mais leur impulsion continue à progresser à travers les mouvements d’émancipation.
Vous assurez qu’une « orientation alternative à la mondialisation capitaliste est aujourd’hui en gestation ». Quelles en sont les caractéristiques ?
Une orientation alternative s’est dégagée dans les forums sociaux mondiaux. On peut organiser chaque société et le monde autrement que par la logique dominante de la subordination au marché mondial des capitaux. On peut organiser chaque société et le monde à partir de l’accès aux droits pour tous et de l’égalité des droits, du local au planétaire. On nous objecte souvent que ce n’est pas facile, mais n’oublions pas que le capitalisme n’est pas facile non plus !
Des dangers mais aussi de grandes opportunités résultent de la crise. Une génération inédite de propositions émerge dans le mouvement altermondialiste. Il y a de nombreuses propositions immédiates qui ont été avancées dans le Forums depuis dix ans. Par exemple, la suppression des paradis fiscaux et juridiques ; la taxe sur les transactions financières ; la séparation des banques de dépôts et des banques d’affaires ; la socialisation du secteur financier ; l’interdiction des marchés financiers dérivés ; les redistributions de revenus ; la protection sociale universelle ; etc. Ces propositions ne sont pas révolutionnaires Elles sont reprises aujourd’hui par des économistes de l’establishement et même par certains gouvernements. Mais ces déclarations ne sont pas suivies d’effet car elles nécessitent une rupture avec le dogme néolibéral. Et ce sont toujours ces forces qui sont dominantes et qui n’accepteront pas, sans affrontements de renoncer à leurs gigantesques privilèges.
Dans le processus des forums sociaux, l’élaboration la plus importante porte sur les propositions qui ouvrent sur le dépassement du capitalisme. Cette élaboration a beaucoup progressé depuis 2008, depuis le Forum social mondial de Belém ; elle constitue un renouvellement du processus des forums sociaux.
Ce débat a récemment avancé dans la préparation de Rio+20. Elle a montré l’opposition des mouvements à la notion d’économie verte telle qu’elle est développée dans la conférence officielle des Nations Unies. Cette conception de l’économie verte ne fait que prolonger les formes dominantes du système mondial actuel. Elle préconise d’aller plus loin dans la primauté du marché mondial et d’étendre la financiarisation de la Nature et la marchandisation du vivant. C’est à cette conception que les mouvements opposent la proposition de transition écologique et sociale. Elle correspond à la liaison entre justice sociale et urgence écologique qui nécessite de nouveaux rapports sociaux de production et de consommation. Elle s’appuie sur les propositions mises en avant dans les fórums : les biens communs, les droits et les responsabilités collectives, les mutations du travail, la reterritorialisation, la gratuité, le bien-vivre, la soutenabilité, l’hégémonie culturelle à construire, l’organisation des Etats et du pouvoir politique, la démocratie mondiale.
Cette transition, le mouvement altermondialiste l’a construit en articulant quatre modalités. Les luttes et les résistances permettent de se défendre et de créer. L’élaboration permet de comprendre le monde pour le transformer. Les politiques publiques sont un espace des conflits et des négociations. Les pratiques concrètes d’émancipation, à tous les niveaux, du local au national, aux grandes régions et au mondial, construisent des alternatives et préfigurent de nouveaux rapports sociaux.
Gustave Massiah
20 mai 2012
Inès Hayes
Clarin, Buenos Aires
Développement durable et Rio+20
¿Cuál es la situación mundial del desarrollo sustentable?
La notion de développement soutenable est aujourd’hui fortement contestée.
Le terme avait été proposé, en 1987, par le rapport de la commission des Nations Unies présidée par Mme Go Bruntland, et avait servi d’introduction à la Conférence de Rio sur Environnement et Développement, en 1992. Son objectif était de faire prendre conscience de l’urgence de la question de l’environnement et de la nécessité d’en tenir compte pour corriger les modèles de développement. De ce point de vue, il a joué son rôle.
Mais, le terme de développement durable a été récupéré et utilisé comme un slogan vide de sens par toutes les institutions internationales, Banque Mondiale en tête, tous les gouvernements et toutes les entreprises multinationales. Il n’a en rien modifié les grandes orientations des politiques de développement qui sont fondamentalement néolibérales, soumises aux intérêts financiers à très court terme, et productivistes, au service d’une conception de la croissance monétaire qui est la cause principale de la mise en danger de l’écosystème planétaire.
La situation a empiré depuis 1992 et la prise de conscience des conséquences de la crise écologique a augmenté : urgence climatique, biodiversité, ressources naturelles, matières premières, accaparement des terres, migrations climatiques. Comme tant d’autres catastrophes auparavant, à Bhopal en Inde, Séveso en Italie, Tchernobyl en Ukraine, Toulouse en France, Fujiyama a montré la relation entre les catastrophes naturelles et les catastrophes industrielles.
Il est clair que si l’hypothèse est de parvenir à généraliser, pour la population mondiale, un niveau de vie moyen équivalent à celui d’un pays européen, il faudrait deux à trois planètes. Devant cette impossibilité il y a deux options : celle des politiques actuelles visant à empêcher une grande partie de la population d’accéder à ce niveau de vie moyen, en cantonnant les pauvres dans leur situation ; celle qui nécessite de changer les modes de production et de consommation en sortant du système capitaliste et productiviste.
¿A grandes rasgos, qué es el Green New Deal y quiénes lo apoyan?
Le Green New Deal est une proposition de refondation du capitalisme tenant compte de l’épuisement du néolibéralisme comme logique de la phase actuelle de la mondialisation capitaliste. L’option du Green New Deal se réfère à la politique qui avait été proposée, en réponse à la crise financière et à la récession de 1929, par Henry Ford (on peut augmenter les salaires et les profits en augmentant la productivité), John Maynard Keynes (on peut avoir des politiques de plein emploi, en acceptant et en maitrisant l’inflation, avec une régulation publique et monétaire, en renforçant le rôle économique et social de l’Etat) et Franklin Roosevelt (c’est le New Deal, le nouveau contrat social). Cette politique a été appliquée de 1945 à 1980, surtout en Europe et aux Etats-Unis.
Comme en 1929, le Green New Deal propose : de revenir à des politiques de plein emploi, en acceptant une inflation modérée ; d’accepter une redistribution des revenus à partir d’une réforme fiscale ; de renforcer l’Etat social et la consommation collective par la protection sociale, l’éducation et la santé. Il reprend aussi certaines des propositions que le mouvement altermondialiste avait défini depuis dix ans : le contrôle de la finance, la séparation des banques de dépôt et des banques d’affaires, l’interdiction des marchés boursiers spéculatifs, la suppression des paradis fiscaux et judiciaires, les taxes mondiales sur les transactions financières. Il propose aussi de restructurer le marché mondial en renforçant les marchés des grandes régions et d’aller même vers des monnaies régionales. Il propose enfin de renforcer les investissements verts et l’emploi vert pour répondre à la crise écologique.
Cette orientation a été explicitée, en 2009, par une Commission présidée par Joseph Stiglitz, réunie à la demande de Miguel Escotto, du Nicaragua, qui était président de l’Assemblée Générale des Nations Unies. Elle est soutenue par de nombreux économistes prestigieux, notamment Amartya Sen et Paul Krugman.
Cette orientation est appuyée par une partie de l’establishement capitaliste inquiet des dérives de la financiarisation et du néolibéralisme. Mais cette partie de l’establishement n’a pas les moyens de l’imposer car le pouvoir est toujours détenu par les marchés financiers et la fraction de la bourgeoisie financière mondiale qui est prête à tout pour préserver ses privilèges. L’affrontement ne fait que commencer et il se durcira avec l’approfondissement de la crise.
¿Cuál es la postura de los movimientos sociales frente a ello?
Les mouvements sociaux sont partagés par rapport à la proposition du Green New Deal.
D’une manière générale tous partagent une vision critique. D’abord sur l’incapacité des promoteurs du Green New Deal d’imposer leurs politiques par rapport aux politiques d’austérité imposées par les forces dominantes du néolibéralisme.
Ensuite, ils partagent des critiques sur l’insuffisance des propositions par rapport à la profondeur de la crise. Ils estiment qu’une croissance verte qui reste productiviste n’est pas de nature à répondre à l’urgence écologique. Enfin, ils estiment que le salariat reste toujours subordonné au capital et que la réforme proposée ne remet pas en cause les rapports de propriété du capital qui ont conduit à la crise actuelle.
Une partie du mouvement social, notamment une partie du mouvement syndical, tout en partageant les critiques, est plus attentive aux opportunités ouvertes par le Green New Deal. Ils considèrent que l’emploi et les investissements et la proposition de croissance verte, peut ouvrir des possibilités d’amélioration immédiate pour les salariés. Ils considèrent que si ces opportunités se précisent, ils seraient prêts à négocier pour les pousser le plus loin possible.
¿Qué importancia tiene la cumbre de Río + 20?
Le Sommet officiel de Rio+20 sera un grand show qui confirmera la montée en puissance du Brésil sur la scène internationale. Mais il est probable qu’il ne sera pas une grande avancée pour l’environnement et pour le développement. Le document de travail préparé par les Nations Unies et les Etats, le « draft zéro », qui sert de base de travail pour la Conférence est désastreux.
Ce document est centré sur une vision de l’ « économie verte » que les mouvements contestent totalement. Plutôt que de proposer une approche qui combine la défense du social et de l’écologie, cette vision de l’économie verte affirme que la sortie de la crise passe par l’élargissement du marché mondial. Elle propose d’élargir le marché mondial par la financiarisation de la Nature, la marchandisation du vivant et la généralisation des privatisations. Cette démarche est entamée à l’inverse de toute démarche de régulation publique et citoyenne, à l’exemple des marchés carbone, des biotechnologies, des brevets sur les savoirs traditionnels, etc. C’est une extension criminelle de la logique néolibérale qui conduit à la catastrophe.
Les Etats ont entamé une nouvelle offensive dans la préparation pour éliminer, dans le document, toute référence aux droits fondamentaux qui pourrait affaiblir la prééminence des marchés.
Dans cette situation, le Sommet des peuples aura une grande importance pour l’avenir. Il pourra rappeler l’orientation stratégique que les mouvements sociaux partagent avec les principes de la Charte des nations Unies et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. La volonté de défendre le respect des droits fondamentaux et l’égalité d’accès aux droits pour tous.
Le sommet des peuples mettra aussi en avant une démarche alternative pour construire un autre monde, celle de la transition sociale, écologique et démocratique. Celle du dépassement du capitalisme en inventant de nouveaux rapports sociaux à partir des nouvelles approches : celle des biens communs, de la propriété sociale et collective, du « bien-vivir », de la gratuité, de la relocalisation et de la reterritorialisation, de la souveraineté alimentaire, de la liberté de circulation pour les personnes, du respect des libertés individuelles et collectives, des nouveaux rapports entre l’espèce humaine et la Nature, de la réinvention de la démocratie. Il s’agit de déconstruire l’ « universalisme » dominant pour construire en commun, pour co-construire, un nouvel universalisme universel.
Gustave Massiah
26 mai 2012
