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Développement durable – Revue Mission – 4p – 26.04.2008 – Développement

Développement durable
Réponses à la revue Mission

DEFAP

Gustave Massiah
26 avril 2008

 

Pourquoi parle-t-on de développement durable aujourd’hui ?

La prise de conscience de la crise écologique, de son ampleur et de ses conséquences explique pourquoi on parle aujourd’hui du développement durable.

La notion de développement durable relativement récente, date de près de vingt ans ; elle apparaît en 1987, dans le rapport Bruntland, « Sustainable Devlopment » traduit en développement soutenable et francisé en développement durable. Il met en évidence les limites du modèle de développement productiviste, du fait de ses conséquences sur les équilibres écologiques. Il aborde aussi la liaison entre le modèle de développement et les questions de participation et de démocratie.

Cette préoccupation écologiste était présente, dès 1972, dans le rapport du Club de Rome, qui préconisait une croissance zéro. Cette proposition découlait de la crainte de l’explosion démographique. Elle a été perçue comme une méfiance vis à vis du tiers monde et de la décolonisation. Son impact a été réduit quand on a vérifié, avec le modèle de transition démographique, un ralentissement du taux de croissance de la population dans de nombreuses régions du monde.

La notion de développement durable s’est imposée à la Conférence mondiale Environnement et Développement, à Rio en 1992. Cette conférence qui a inauguré un cycle de conférences mondiales a été marquée par une alliance entre une partie des Nations Unies, marginalisée par la mise en place du G7, et les mouvements sociaux et citoyens, connus comme les ONG, principalement au début les mouvements de solidarité internationale et les mouvements écologistes.

A partir de là, le développement durable a été adopté par tout le monde, entreprises, ONG, gouvernements, institutions internationales. Même s’il manifeste une prise de conscience, il est aujourd’hui récupéré et utilisé à tort et à travers ; il a beaucoup perdu de sa charge critique.

 

Le développement durable est-il une question urgente et pourquoi ?

Le développement durable est une question urgente, et durable, depuis longtemps. Elle prend une nouvelle acuité depuis le triomphe du mode productiviste, à l’Ouest et à l’Est, au début des années soixante. Le productivisme explose avec le compromis fordiste qui cherche à concilier une amélioration relative des salaires avec le marché intérieur et l’accélération de la productivité. La décolonisation accentue cette explosion du productivisme en formulant l’hypothèse de l’extension du modèle à tous les pays du Sud.

Fernand Braudel explicite très bien l’urgence quand il indique que la mondialisation, qui, pour lui, a commencé il y a quatre ou cinq siècles, a franchi une nouvelle étape. En étendant, suivant ses termes le « système-monde capitaliste » à l’ensemble de la planète, elle rencontre les limites de l’écosystème planétaire. Elle met par là-même en crise le système qui pour fonctionner a besoin de l’hypothèse d’un marché illimité. L’urgence s’impose à travers une involution qui précipite la crise en aiguisant la contradiction entre les dimensions économiques, sociales et écologiques de la régulation à l’échelle du monde, de chaque région, de chaque pays et jusqu’aux inscriptions territoriales locales.

 

Y a-t-il un risque de catastrophe écologique selon vous?

Les catastrophes écologiques se multiplient. Le dérapage porte sur deux caractéristiques : leur ampleur tout d’abord qui devient considérable, et surtout leur nature qui peut aller jusqu’à l’irréparable. Elles concernent le saccage des écosystèmes et la destruction de la biodiversité, l’évolution du climat et les catastrophes industrielles qui peuvent se produire à tout moment et n’importe où. Les industries chimiques à Bhopal en Inde ou à Toulouse, les marées noires, ou encore le désastre de Tchernobyl en sont des illustrations.

Les réponses à ces catastrophes sont de plus en plus vives. Les résistances comme celle des Ogoni au Nigéria contre les dégâts des pétroliers sur leur territoire. La lutte contre l’impunité, pour la reconnaissance des responsabilités et les indemnisations participe de la prévention. Il faut aussi citer une autre manière de penser le progrès, à travers notamment le principe de précaution. Les catastrophes écologiques se jouent des frontières. Elles démontrent la limite des régulations nationales et la nécessité d’un espace mondial de régulation.

A quoi faudrait-t-il renoncer ?

La renonciation n’est pas l’idée la plus pertinente. Elle pourrait laisser penser que des mesures partielles, un rééquilibre interne des dynamiques, pourrait suffire. Cette démarche n’est pas à la mesure des dangers et des enjeux. Ce qui est en cause, c’est l’ensemble du modèle de développement dominant, d’un modèle basé sur la croissance, le marché illimité, l’accumulation sans fin de biens et de richesses matérielles, la consommation sans limites.

L’idée même de développement est questionnée ; elle se détache difficilement des modèles dominants de croissance et de la tendance à l’occidentalisation du monde.

La décroissance se propose comme une démarche de contestation radicale. Il faut dire que c’est un excellent mot d’ordre critique ; comment mieux expliquer le refus de toutes les dimensions de la croissance. Mais, si c’est un excellent mot d’ordre critique, ce n’est pas toujours un très bon mot d’ordre programmatique. Il est trop souvent perçu, dépassant souvent la pensée de ceux qui l’avancent, comme un appel à la pauvreté, voire à l’ascétisme. Les défenseurs de la décroissance expliquent bien qu’il ne s’agit pas de mettre en cause l’amélioration du niveau de vie des pauvres, dans les pays pauvres comme dans les pays riches. Ils ne refusent donc pas toute croissance mais remettent en cause la nature de la croissance et les inégalités. Ils appellent à une limitation différenciée de la production suivant les pays. Mais, l’explication nécessaire auprès des couches populaires dans les pays du Sud et du Nord limite la force première du message.

L’interpellation du développement, notamment par la mise en avant de la décroissance, met en avant deux questions fondamentales pour la solidarité : celle du partage et de la redistribution, d’une part, et d’autre part, celle de la nécessaire cohérence entre les orientations politiques et l’évolution des comportements individuels. Nous touchons là à une nécessaire reconstruction de la morale.

En définitive, il s’agit de renoncer à une vision du monde qui assimile le bonheur à la consommation, à la marchandisation et à la puissance. Il s’agit de gagner autre chose en préférant la coopération, sans exclure l’émulation, à la concurrence et à la concentration ; en préférant l’émancipation à l’aliénation ; en préférant aussi la solidarité collective et active à l’égoïsme et à l’individualisme.

 

Est-il raisonnable d’envisager que les pays du Sud accèdent au développement tel que les pays du Nord le connaissent ?

Il faut différencier le raisonnable et le probable. Le constat est que, pour que tous les êtres humains accèdent à un niveau de consommation équivalent à celui d’un européen moyen, sans parler de celui d’un californien, il faudrait environ deux planètes et demi. Sans rupture, donc, avec le modèle de production et de consommation dominant, c’est impossible.

La solution malheureusement la plus probable est qu’en conséquence, la majorité des habitants des pays du Sud, et les pauvres des pays du Nord n’accèderont pas à ce niveau de vie. Et qu’ils en seront empêchés par la multiplication des conflits et des guerres. Les revendications qui réclameront une égalité des droits et des chances se heurteront à des répressions de plus en plus violentes. La dialectique combinant résistance et répression accentuera l’insécurité et les politiques sécuritaires.

Il serait raisonnable d’éviter un tel avenir pour les générations futures. « Ceux d’en haut » le voudront-ils si « ceux d’en bas » refusent un avenir inacceptable pour eux et leurs enfants ? Accepteront-ils, pour certains d’entre eux de ne pas passer

de la gestion d’une situation de fait à l’adhésion à un régime voulu et planifié de guerre perpétuelle.

 

Qu’est ce qui peut contraindre des Etats à entrer dans la logique du développement durable et à se soumettre à un minimum de règles communes ? N’est ce pas utopique ?

Il est certes utopique de ne pas accepter cet état de fait et de préconiser une autre logique et d’autres règles. Pas plus utopique toutefois que toutes les étapes précédentes qui ont jalonné l’émancipation humaine et qui ont accompagné l’acceptation de nouvelles valeurs comme la dignité, la liberté, l’égalité, la solidarité. Il s’agit d’un combat civilisationnel de même nature que ceux qui ont permis par exemple, l’abolition de l’esclavage ou encore la décolonisation.

Pour faire bouger les Etats, il faut agir sur les sociétés. Il ne s’agit pas seulement de contraindre les Etats, quand ils sont en retard, il faut surtout faire bouger les sociétés qui sont parfois en retard par rapport aux Etats. Regardons par exemple, dans le cas des luttes des femmes ou des gens du voyage, comment certaines sociétés refusent les avancées proposées par leurs Etats.

La bataille des idées est une des manières principales de peser sur l’évolution des sociétés. Elle peut s’appuyer sur des mouvements qui gardent leur autonomie par rapport aux institutions et qui revendiquent l’accès aux droits pour tous dans le monde, le droit international fondé sur la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, une opinion publique mondiale qui mette en avant l’intérêt général de l’Humanité.

Le développement durable offre une piste si on souligne que la nouvelle conception du développement doit tenir compte de l’économie et de la production, de la liaison de l’écologique et du social, de la démocratie, de la culture et du refus de la guerre.

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