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Altermondialisme et mouvement social européen – Interview par Bruno Della Sudda- 8p – 15.06.2010 – Altermondialisme, Europe

Altermondialisme et mouvement social européen

Interview par Bruno Della Sudda

Gustave Massiah
15-06-2010

Question 1 :
En quoi la crise économique mondiale ouverte en 2007 est-elle à la fois, à tes yeux, une crise du neolibéralisme mais aussi une crise des fondements de la mondialisation capitaliste ?

À partir de 2008, une crise systémique est ouverte et reconnue. La crise du système financier n’est plus contestable. La nouvelle situation se caractérise par l’enchaînement des crises financières, d’une part, et par la profondeur de la crise globale, d’autre part. La crise actuelle, qui se présente comme une crise financière, monétaire et économique, a des fondements beaucoup plus profonds. C’est une crise sociale, démocratique, géopolitique et écologique, et au total une crise de civilisation. C’est une crise sociale, celle des inégalités, de la pauvreté et des discriminations. C’est une crise démocratique, celle de la remise en cause des libertés et de l’égalité partout où elles avaient connu des avancées. C’est une crise géopolitique, celle de la décolonisation inachevée et de la remise en cause de l’hégémonie des Etats-Unis et de leurs alliés européens et japonais. C’est une crise écologique, celle de la rencontre des limites de l’écosystème planétaire. Chacune des dimensions de la crise fait remonter à la surface les problèmes non résolus des grandes crises précédentes que la dynamique du capitalisme avait réussi à contenir sans les régler pour autant. C’est l’articulation entre ces dimensions qui caractérise le caractère structurel de la crise.

Cette incertitude renvoie à la distinction entre capitalisme et néolibéralisme. Le néolibéralisme est une phase de la mondialisation capitaliste, du système capitaliste ; il n’en est pas l’achèvement. Comme toutes les phases du capitalisme, celle-ci est régie par la subordination du travail au capital qui constitue le fondement des rapports sociaux capitalistes. Mais elle correspond à une logique dominante et à des formes de régulation qui sont spécifiques à cette période historique. Cette logique c’est celle de la financiarisation et la subordination à la rationalité du marché mondial des capitaux.

La crise est d’abord celle du néolibéralisme. Le moteur économique du néolibéralisme est grippé. La régulation par le marché mondial des capitaux n’a pas tenu dans la tempête. L’effondrement de la bulle immobilière aux États-Unis a révélé le rôle que le surendettement a joué, et ses limites, en tant que moteur de la croissance. Mais, la crise écologique révèle des dimensions de la crise d’une autre nature. Elle interpelle plusieurs des déterminants des rapports sociaux capitalistes, sans pour autant que les conséquences des évolutions soient prédéterminées. C’est une première dans l’histoire de l’Humanité. Les indices se multiplient : épuisement des ressources rares (eau, air, terre) ; épuisement des matières premières notamment énergétiques ; urgence climatique ; biodiversité. Ce qui est remis en cause c’est la nature du modèle qui a conduit à cette situation et particulièrement des rapports sociaux capitalistes qui, de crise en crise, ont privilégié des sorties qui fondent une croissance exponentielle. Les limites qui sont atteintes ne remettent pas uniquement en cause le néolibéralisme comme une des phases du système capitaliste ; elles remettent en cause le capitalisme lui-même.

Cette analyse est celle que développe le mouvement altermondialiste. Au Forum social mondial de Belém, en 2008, plusieurs mouvements vont mettre en avant une nouvelle approche : le mouvement paysan, le mouvement des femmes, le mouvement écologiste, le mouvement des peuples indigènes. Pour ces mouvements, la crise dans son ampleur touche aux fondements du système capitaliste. Mais, elle remet aussi en cause les rapports entre l’espèce humaine et la Nature qui n’est pas seulement le fondement de la modernité du capitalisme, mais qui est aussi le fondement de la civilisation occidentale. Le mouvement des migrants et des diasporas, au Forum social mondial de Dakar en 2011, confortera cette position. Nous sommes donc en présence d’une triple crise emboîtée : celle du néolibéralisme, celle du système capitaliste et celle de la civilisation occidentale.

Question 2 :
Quelles conséquences faut-il tirer de la double dimension de cette crise en cours, et quelles en sont les issues possibles ?

La crise du néolibéralisme ne signifie aucunement sa disparition inéluctable, mais il y a peu de perspectives pour un scénario stable néolibéral de long terme. Une nouvelle phase du capitalisme peut s’ouvrir, mais elle n’est pas prédéterminée. À moyen terme, plusieurs scénarios sont possibles : un néolibéralisme qui s’appuierait sur une dominante néoconservatrice, un genre de néolibéralisme de guerre ; une refonte du capitalisme qui pourrait prendre au départ la forme d’une variante néokeynésienne appelé aujourd’hui Green New Deal ; une évolution vers un dépassement du capitalisme à travers une période de ruptures radicales.

L’évolution vers une des deux premières tendances ne remet pas en cause la nature du système capitaliste. Il s’agit de variantes dont les différences ne sont pas négligeables mais qui n’annulent pas la subordination du travail au capital. D’une manière générale, le dépassement des rapports sociaux capitalistes ne résulte pas de leur épuisement ; il est la conséquence des affrontements sociaux, des luttes de classes sous leurs différentes formes. Ces luttes ne se résument pas à l’affrontement entre les tenants du capital et les travailleurs ; d’abord, elles concernent toutes les composantes des sociétés et ensuite, leur évolution dépend de toutes les contradictions en jeu. L’hypothèse que j’avance est que les contradictions géopolitiques et les contradictions démocratiques, et bien sûr les limites écologiques, jouent un rôle qui peut être très important dans la mesure où elles pèsent sur les rapports de force relevant des contradictions sociales. Elles peuvent jouer un rôle déterminant dans la nature des variantes et de la nature de la nouvelle phase de la mondialisation capitaliste ; à elles seules, elles ne permettent pas de sortie du capitalisme, des rapports sociaux capitalistes.

La discussion dans le mouvement altermondialiste porte sur le rapport entre l’urgence et les transformations structurelles. Qu’est-ce qui peut être obtenu pour améliorer les conditions de vie des couches populaires, et de ce point de vue il y a urgence. Et, comme l’on sait que ce n’est pas en répondant à l’urgence qu’on transforme une société en profondeur, comment amorcer une rupture permettant un dépassement. Presque tous les mouvements cherchent à articuler les deux, mettant l’accent sur un aspect ou sur l’autre. La proposition de penser la stratégie c’est justement d’articuler les deux dimensions et non de les opposer. La crise globale ouvre des opportunités qui articulent, dans l’urgence, un programme d’améliorations immédiates, et dans la durée, un espace de transformation radicale.

Question 3 :
La résistance antisystémique qui caractérise le mouvement altermondialiste, combinée à des contre-propositions élaborées en son sein, débouche selon toi sur une alternative concrète au capitalisme. En quoi l'égalité des droits est-elle l'axe majeur de cette alternative et penses-tu que cette exigence d'égalité est compatible avec le capitalisme ?

L’accès aux droits pour tous et de l’égalité des droits à l’échelle mondiale se sont imposés pour définir ce que pouvait être l’orientation stratégique du mouvement. Cette orientation recoupe la différenciation entre néolibéralisme et capitalisme ; elle montre ce qui les relie et ce qui les sépare. D’où la proposition suivante : le mouvement oppose l’accès aux droits pour tous à logique du néolibéralisme ; le mouvement oppose l’égalité des droits, à l’échelle mondiale, à la logique du capitalisme. Cette orientation caractérise la nature anti-systémique du mouvement. A l’affirmation qu’on ne peut organiser le monde qu’à partir de la régulation par le marché mondial des capitaux, le mouvement affirme qu’on peut organiser chaque société et le monde à partir de l’accès aux droits pour tous. A l’affirmation qu’on ne peut organiser le monde qu’à partir de rapports sociaux déterminés par la propriété du capital, le mouvement affirme qu’on peut organiser chaque société et le monde à partir de l’égalité des droits.

Cette proposition a été confirmée par l’évolution des mouvements. D’un forum à l’autre, les mouvements ont défini leurs revendications en termes de droits. Il s’agissait d’une évolution spécifique à chaque mouvement, et parfois même d’une révolution culturelle. Par ailleurs, l’approche par les droits est celle qui est commune à l’ensemble des mouvements et permet donc d’être étendue comme orientation stratégique du mouvement altermondialiste.

Cette démarche a amené à revenir sur la définition des droits et à la resituer dans l’histoire longue. Comme tout nouveau mouvement d’émancipation, le mouvement altermondialiste prolonge et renouvelle les mouvements historiques qui l’ont précédé. Il relance la réflexion sur les questions non réglées et sur la manière nouvelle dont elles se posent. Le mouvement altermondialiste, mouvement historique d’émancipation, met en avant la liaison entre les différentes dimensions de la libération : libération sociale, démocratique, politique et écologique. Le mouvement altermondialiste revendique la mise en œuvre des quatre générations de droits qui ont été générées par chacun des mouvements historiques : les droits civils et politiques ; les droits économiques, sociaux et culturels ; les droits des peuples.

Une quatrième génération de droits est en gestation. Elle comprend les droits « écologiques » et correspond à la redéfinition des rapports entre l’espèce humaine et la Nature. Elle comprend aussi les droits de maîtrise de la mondialisation et de renouvellement des droits civils et politiques, et notamment les droits des migrants et de libre circulation. Elle comprend aussi le renouvellement des droits dans l’invention d’un universalisme universel qui passe par la déconstruction de l’universalisme occidental.

L’orientation stratégique sur l’accès aux droits est nécessairement reliée à l’impératif démocratique qui prend une acuité particulière dans la période actuelle où les libertés sont largement mises en cause et où l’égalité est contestée comme valeur. L’impératif démocratique s’impose d’autant plus qu’il a été le coin aveugle des dernières tentatives d’émancipation, celle du socialisme et celle de la décolonisation. Une nouvelle phase de la décolonisation est ouverte qui ne se réduit pas à la montée en puissance des pays dits émergents. Elle se construit dans la convergence des mouvements qui a progressé dans l’espace des Forums sociaux mondiaux.

Question 4 :
Le rapport au pouvoir et au politique d'une part, et d'autre part les bases sociales et les alliances de la transformation sociale, écologique, politique et culturelle sont pour toi les 2 grandes questions stratégiques posées au mouvement altermondialiste : quelles en sont les raisons et les conséquences ?

Le débat continue dans le forum sur plusieurs questions stratégiques, particulièrement sur les questions du pouvoir et du politique. Dans toute démarche stratégique se pose la question du pouvoir. Elle apparaît sous des formes diverses et correspond à des interrogations très différentes : résister au pouvoir de la bourgeoisie et à son État ; influer sur le pouvoir par des luttes pour influer sur les politiques publiques ; accéder au pouvoir et l’utiliser pour transformer la société… Le pari est d’inventer de nouvelles formes de rapport entre la question sociale et les mouvements, et entre le politique et les institutions. L’impératif démocratique est au centre de cette réinvention. L’interrogation porte sur le rôle de l’Etat dans la transformation sociale par rapport au pouvoir économique et politique du capital. Elle porte aussi sur la nature du pouvoir et sur le rapport au pouvoir. Toute transformation sociale est confrontée à la remise en cause du pouvoir dominant. Il n’y a pas de changement social sans rupture, sans discontinuité dans les formes du politique et du pouvoir. Cette rupture et sa maîtrise possible constituent le pari fondateur de tout changement social. Le débat sur les orientations générales et les applications dans des situations spécifiques est au centre des débats du mouvement altermondialiste.

Quel est le sens de la rupture ? Jaurès avait une très belle formule dont je n’avais pas auparavant noté toute la profondeur, il disait que la Révolution, ce n’est pas la prise du pouvoir, c’est le changement des rapports sociaux. Comment changer les rapports sociaux surtout si on ne pense pas qu’il faut les imposer par le haut et laisser à l’Etat seul la mission de les garantir.

Comment se créent les nouveaux rapports sociaux ? D’abord, il faut rappeler que plusieurs voies sont possibles et qu’il n’y a pas de surdétermination. Le changement n’est pas prédéterminé, même si des évolutions sont prévisibles. Il n’existe pas de fatalité historique, de voie royale de l’Histoire qui suivrait, à travers des méandres, les étapes du communisme primitif, de l’esclavage, du féodalisme, du capitalisme, et qui conduirait au socialisme. Il faut réaffirmer que, comme tout système, le capitalisme n’est pas éternel. Il a eu un début et il aura une fin. Son dépassement est d’actualité. Il est nécessaire, mais il n’y a pas de fatalité. Le fil conducteur n’est pas défini par le progrès et assuré par le développement des forces productives associées à la science.

De même, s’il existe des relations dialectiques fortes entre un projet politique et les bases sociales qui le portent, il n’y a pas de déterminisme sociologique et les rapports sociaux ne se résument pas à la traduction du projet politique inscrit dans une classe révolutionnaire. Cette interrogation concerne les bases sociales de l’altermondialisme et ses alliances. Dans l’urgence, les alliances regroupent ceux qui sont opposés au néo-conservatisme de guerre. Les alliances concrètes dépendront des situations nationales et dans les grandes régions. Dans la durée, et si le danger du néo-conservatisme de guerre peut être évité, la confrontation opposera les tenants du green new deal et ceux du dépassement du capitalisme.

La démarche proposée n’est pas celle du grand soir qui se traduirait par l’élimination de tous les rapports sociaux dominants et leur remplacement par des nouveaux rapports prévus et définis à l’avance. Nous sommes dans une démarche d’approximations successives qui cherche à renverser la logique dominante pour la subordonner à une nouvelle logique, celle d’un système permettant le dépassement du capitalisme dans le sens de l’égalité sociale, écologique, démocratique et géopolitique. Cette démarche d’approximations successives définit une stratégie. Cette stratégie correspond à la manière de surmonter la contradiction entre l’urgence des situations et les changements structurels qui nécessitent des ruptures radicales. L’intérêt de l’altermondialisme c’est qu’il ne propose pas un dogme et laisse ouvert l’invention de l’avenir.

Question 5 :
Quels sont les débats que cela entraine au sein du mouvement altermondialiste, de quelle manière concrète ces débats sont-ils menés, comment celles et ceux qui participent au mouvement altermondialiste sont-ils/elles associé-e-s à ces débats ?

Les débats dans le mouvement altermondialiste sont ouverts et divers. Il n’y a pas d’organisation d’un débat central où se confronteraient des lignes et des courants. Chacun des mouvements y lit et y mène les débats qui l’intéressent ; il vérifie alors la pertinence de ces débats et l’espace de ceux qui veulent le partager. Chacun peut ensuite lire ce qui pour lui est essentiel et le proposer à l’ensemble en créant un espace et un moment de débat ouvert à tous ceux qui voudraient y participer.

Par exemple, pour ma part, je vois un espace de débats autour de la question stratégique, de la manière d’articuler ce qui relève de l’urgence d’imposer des aménagements et des améliorations immédiates et la nécessité des ruptures radicales. Je ne réduis pas comme certains mouvements ce débat à l’approche classique : réforme ou révolution. Pour moi, il faut différencier l’idée des réformes de celle du réformisme, c’est-à-dire d’une démarche gradualiste induisant l’idée qu’il serait possible de sortir du capitalisme sans rupture. La question des réformes est toute autre et s’est toujours posée. Il s’agit de définir comment relier des réformes utiles à l’invention du dépassement du capitalisme. C’est pourquoi, la perspective serait : réforme et révolution.

Pour comprendre comment se mènent les débats, il faut préciser la culture politique de ce mouvement altermondialiste, formé par la convergence des mouvements sociaux et citoyens. C’est une culture politique fondée sur la diversité et l’horizontalité. La diversité résulte de la légitimité de tous les mouvements qui luttent contre l’oppression et qui inscrivent cette lutte dans un projet d’émancipation. Il s’agit d’un renouvellement pratique et théorique qui doit beaucoup au mouvement des femmes quand elles ont mis en avant le refus de la subordination de leur lutte contre l’oppression à une contradiction principale, comme au 18ème par rapport à la République, au 19ème par rapport au socialisme, au 20ème par rapport aux indépendances nationales.

La culture politique se traduit dans l’organisation des forums qui correspondent à une tentative de mise en œuvre, difficile et parfois tâtonnante. Elle résulte des quarante dernières années de remise en cause de l’autoritarisme, celle des années qui ont suivi 1968, celle des zapatistes et celle de toutes les grandes mobilisations qui ont culminé à Seattle. Elle comporte au-delà de la diversité : les activités autogérées, la démocratie participative, l’horizontalité, le refus des directions autoproclamées, la liaison entre l’organisation interne et l’action externe, l’autonomie par rapport aux Etats et aux partis politiques, etc. Elles marquent l’interrogation sur les formes de pouvoir au sein des questions stratégiques. Il est très intéressant de noter la similitude avec les formes de mobilisation qui se sont révélées sur les places à l’occasion des insurrections au Maghreb-Machrek et en Europe du Sud.

Question 6 :
Depuis quelques années, et sur la base d'un bilan mitigé des dernières éditions du Forum Social Européen, il se dit souvent en France et en Europe que le mouvement altermondialiste s'essouffle : que réponds-tu à cela ?

Je ne crois pas beaucoup à l’essoufflement. Non parce que le mouvement n’a pas de problèmes. Il en a beaucoup, fort heureusement. Mais il est bien vivant et … contradictoire. Mais, de mon point de vue, c’est un mouvement historique qui s’inscrit dans la durée, et donc ça n’a pas grand sens de se demander tous les mois s’il est plus fort ou plus faible. D’autre part ceux qui mettent en avant l’essoufflement se réfère souvent à l’écho du mouvement dans les médias. De ce point de vue, les médias vont et viennent et suivent les actualités spectaculaires ; la manière dont ils parlent du mouvement altermondialiste n’est pas inintéressante à analyser, mais elle n’est pas principale. Par contre, l’élargissement géographique du mouvement, notamment le fait qu’en 2010, il y a eu 55 événements mondiaux ou de grandes régions, dont onze dans la région Maghreb – Machrek, qui se sont référés au Conseil international du Forum social mondial est plus significatif. De même, la résonance entre le mouvement et les événements dans la région arabe et avec les indignés d’Europe du Sud est visible. Bien sûr, le mouvement altermondialiste n’a rien dirigé ou organisé, là comme ailleurs, mais cette évolution est en phase avec ce qu’il porte.

Maintenant, ta question est plus précise et porte sur l’Europe et le Forum social européen. Elle est plus précise et mérite qu’on y réfléchisse. Je ferai là-dessus quelques hypothèses. La crise du Forum social européen tient à deux raisons essentielles : l’évolution de la situation en Europe, d’une part, et l’espace des mouvements porteurs du FSE, de l’autre.

Sur le deuxième aspect, l’espace des mouvements s’est réduit. Il a été très important à Florence et Paris-Saint-Denis et s’est réduit à partir de Londres. A Londres, il y a eu une erreur qui a été de laisser des partis politiques jouer un rôle majeur dans l’organisation du Forum. Les débats ont tourné aux affrontements et beaucoup de mouvements se sont éloignés. Les organisateurs des Forums suivants à Athènes, Malmö et Istanbul sont revenus là-dessus avec beaucoup d’énergie et de constance, mais l’évolution de la situation européenne n’a pas permis de redresser la dynamique.

L’évolution de la situation en Europe nous pose la question du mouvement social européen. Celui-ci est divisé et affaibli et il n’y a pas un regroupement suffisant pour porter le Forum social européen et lui faire jouer un rôle dans la construction d’un mouvement social européen à la hauteur des enjeux. Le rapport aux institutions européennes partage tellement le mouvement que celui-ci réussit le tour de force de ne pas en discuter au moment des Forums. La césure du référendum sur le traité constitutionnel a été profonde. Le mouvement syndical veut préserver des possibilités de négociations et évite de s’engager dans un débat en profondeur. La crise de la dette souveraine et de l’Euro change la situation et ouvre des perspectives pour le FSE sans qu’il soit encore possible de construire un espace de débat commun sur cette situation.

En fait, le mouvement social européen n’échappe pas au désenchantement qui saisit l’Europe. Celle-ci est confrontée au réaménagement géopolitique qui accompagne la crise structurelle du capitalisme. Et dans cette configuration, par rapport à la montée en puissance du G2 (Etats-Unis – Chine) et à la montée en puissance des pays « émergents » sur le marché mondial, l’Europe se vit comme un espace déclassé. Ce n’est pas la pauvreté qui la guette, mais son déclassement possible la déboussole. Et les oligarchies européennes ont réussi à faire oublier la progression fantastique des inégalités pour entraîner le mouvement social européen dans ce désenchantement, dans ce « no-future » européen qui est présenté comme analogue à la décadence de l’empire romain. D’autant que les classes dominantes européennes, pour préparer une sortie de la crise qui sauvegarde leurs privilèges et imposer les plans d’austérité concoctés dans leurs laboratoires, s’appuie sur la structuration des alliances conservatrices structurées par les idéologies sécuritaires, identitaires, racistes et fascisantes.

Pourtant, le mouvement social européen n’est pas forcément sur la défensive. Au cours des dernières années, des luttes sociales massives contre la précarité et l’austérité ont montré les capacités de résistance. Rappelons-nous, entre beaucoup d’autres, des manifestations massives en France et il y a quelques mois du succès du mouvement italien sur les référendums contre le nucléaire, contre la privatisation de l’eau et contre l’impunité de Silvio Berlusconi.

Mais surtout, l’élément nouveau ce sont les mobilisations notamment de la jeunesse européenne et les mouvements des indignés en Espagne, au Portugal et en Grèce, et aujourd’hui des insurrections en Grande Bretagne. Les indignés sont le contrepoint des tendances néoconservatrices. Ils ont décidé de s’autonomiser par rapport à la classe politique, aux partis et dans certains cas aux syndicats. Ils considèrent que les classes politiques, toutes nuances confondues, ne sont pas porteuses de solutions. Elles ne sont pas capables de se dégager du contrôle de l’oligarchie et de l’idéologie néolibérale ; elles ne sont pas capables de se dégager des idéologies sécuritaires et d’assurer une démocratie réelle. Ils leurs lancent un défi : c’est aux partis de faire la démonstration de leur utilité et la nouvelle génération a renoncé à l’illusion de s’y engager pour les transformer. L’avenir du mouvement social européen est dans une nouvelle invention du politique par la confrontation positive entre les mouvements de luttes traditionnels et ces nouveaux mouvements. Il est aussi dans l’invention d’un nouveau projet politique d’une Europe dégagée des idéologies néolibérales et de la subordination des instances politiques aux oligarchies financières morbides. Le Forum social européen peut contribuer à relever ces deux défis.

 

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