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Douze propositions pour un autre monde possible – Manifeste de Porto Alegre – 8p – 24.03.2021 – Mondialisation

Manifeste de porto-alegre :
Douze propositions pour un autre monde possible

Gustave Massiah
24-03-2021

 

Le Manifeste de Porto Alegre « pour un autre monde possible » a été écrit en 2005. Il nous a paru important de le revisiter et de s’interroger de sa pertinence 16 ans plus tard. Selon Nathalie Guay et Gustave Massiah, le mouvement altermondialisme a énormément changé ces dernières années, en lien avec les changements de la conjoncture mondiale. Pour autant, le Manifeste demeure une contribution théorique d’importance.

Nathalie Guay:

Gustave Massiah:

Depuis le premier Forum social mondial tenu à Porto Alegre en janvier 2001, le phénomène des Forums sociaux s’est étendu à tous les continents, et jusqu’aux niveaux national et local. Il a fait émerger un espace public planétaire de la citoyenneté et des luttes. Il a permis d’élaborer des propositions de politiques alternatives à la tyrannie de la mondialisation néolibérale impulsée par les marchés financiers et les transnationales, et dont le pouvoir impérial des États-Unis constitue le bras armé. Par sa diversité et par la solidarité entre les acteurs et les mouvements sociaux qui le composent, le mouvement altermondialiste est désormais une force qui compte au niveau mondial.

 

Comment le monde a-t-il changé en tenant compte des multiples crises qui sont survenues depuis 2005?

G.M : Oui effectivement je crois qu’il y a eu un changement de conjoncture. Après cette crise, il y a eu effectivement un changement dans le paradigme du néolibéralisme. Nous demeurons dans un néolibéralisme, mais de manière différente. C’est ce que j’appellerais un « néolibéralisme austéritaire », entre austérité et autoritarisme. C’est ce qu’on voit au Brésil avec Bolsonaro, aux États-Unis avec Trump, Modi en Inde, Victor Orban en Hongrie,

Duterte aux Philippines. Il y a donc un virage en 2008.

Le deuxième élément est une crise géopolitique liée à la diminution du pouvoir dominant des États-Unis qui sont traversés par une crise politique et sociale. Cela se traduit notamment par la montée en puissance de la Chine, mais plus largement par la montée de l’Asie. Les États-Unis ne sont plus en mesure de contrôler politiquement l’ordre mondial. C’est une évolution importante. Que peut-on dire de la Chine?

Elle a joué la carte capitaliste, mais pas complètement le néolibéralisme, en faisant de son économie un mélange de capitalisme d’état et de capitalisme privé. Contrairement au camp occidental, la Chine n’a pas donné aux multinationales le pouvoir de contrôler sa politique économique. C’est donc une alliance avec le néolibéralisme, mais sans lui être soumis. C’est un nouveau système qui, tout en étant capitaliste, n’est pas aligné sur le néolibéralisme dominant.

Un autre élémént, à partir de 2011, ce sont les insurrections et la résistance populaire. On assiste aux printemps arabes, aux indigné-es en Europe du Sud, Occupy aux États-Unis, les étudiants chilies, les parapluies de Hong-Kong, mais aussi la montée en puissance de mouvements qui s’opposent au néolibéralisme en Irak et au Soudan. Cependant, chacun de ces mouvements, à sa manière, constitue une opposition politique claire, mais sans réelles propositions. Ensuite vers 2013-2015, il y a un contrecourant avec le renforcement de l’austéritarisme.

La réponse sécuritaire et identitaire caractérise la période qui précède la nouvelle crise, celle de la pandémie. Ce manifeste de Porto Alegre reste donc très actuel par rapport à la crise sociale et par son analyse du néolibéralisme, mais évidemment il date de 2005.

La nécessité de redéfinir la stratégie altermondialiste ne vient pas de ce que l’ennemi a changé. Le néolibéralisme demeure dominant dans l’ordre économique et mondial. Par contre, il n’est plus aussi dominant qu’avant au niveau géopolitique et idéologique. La stratégie doit en tenir compte, c’est un des débats qui a lieu présentement.

Dans le foisonnement des propositions issues des Forums, il en est un grand nombre qui semble recueillir un très large accord au sein des mouvements sociaux. Parmi celles-ci, les signataires du Manifeste de Porto Alegre, qui s’expriment à titre strictement personnel et qui ne prétendent aucunement parler au nom du Forum, en ont identifié douze qui réunissent, établissent un projet pour la construction d’un autre monde. Si elles étaient appliquées, elles permettraient enfin aux citoyens de commencer à se réapproprier ensemble leur avenir. Ce socle minimal est soumis à l’appréciation des acteurs et mouvements sociaux de tous les pays. C’est à eux qu’il appartiendra, à tous les niveaux mondial, continental, national et local -, de mener les combats nécessaires pour qu’elles deviennent réalité.

Nous ne nous faisons en effet aucune illusion sur la volonté réelle des gouvernements et des institutions internationales de mettre en œuvre spontanément ces propositions, même quand, par pur opportunisme, ils en empruntent le vocabulaire.

Est-ce que la pandémie peut faciliter ces manipulations et diminuer l’impact des propositions du mouvement altermondialisme?

N.G. : Les gouvernements, conservateurs ou progressistes, n’ont pas l’habitude de mettre en œuvre les propositions du mouvement altermondialiste lorsqu’une crise survient. On se rappellera, par exemple, que pendant la crise financière, le président français Nicolas Sarkozy affirmait qu’il fallait moraliser le capitalisme. On a même parlé au G20 de 2009, d’imposer la taxe sur les taxations financières. Puis, un an plus tard, ces idées ont été écartées. Faute de nouveaux revenus, des plans d’austérité ont été mis en place un peu partout pour combler les déficits générés par les plans de sauvetage des banques.

Il serait étonnant que nos dirigeants nous engagent dans de profondes réformes altermondialistes au sortir de la crise sanitaire.  Je pense surtout que la reprise économique et les questions liées aux systèmes de santé vont être au centre du narratif politique à la suite de la pandémie. Les programmes spéciaux de soutien aux personnes et aux entreprises pour faire face à la pandémie vont creuser les dettes des États. On a fermé les frontières, les magasins, des entreprises non-essentielles, on a consenti des déficits records, on a élargi la protection sociale, formé et recruté massivement du personnel en santé. Le néolibéralisme en a pris pour son rhume! 

Il faut s’attendre à un retour du discours sur l’équilibre budgétaire. D’autre part, chez les plus progressistes, il risque d’y avoir une poursuite des préoccupations pour protéger le filet social.

Il y aura certainement une tension énorme entre les moyens financiers et la volonté de protéger la population qui va dominer le débat public. Je ne suis pas certaine qu’on va accorder suffisamment d’importance à la solidarité internationale, à l’environnement et même aux changements climatiques , des questions fondamentales, que la conjoncture actuelle a relégué au dernier plan. Finalement, il est certain que si le manifeste avait été rédigé aujourd’hui, il aurait été question d’immigration, et on aurait réfléchi davantage à des propositions plus audacieuses.

I- Un autre monde possible doit respecter le droit à la vie pour tous les êtres humains grâce à de nouvelles règles de l’économie. Il faut donc :

1.- Annuler la dette publique des pays du Sud, qui a déjà été payée plusieurs fois, et qui constitue, pour les États créanciers, les établissements financiers et les institutions financières internationales, le moyen

privilégié de mettre la majeure partie de

l'humanité sous leur tutelle et d’y entretenir la misère. Cette mesure doit s’accompagner de la restitution aux peuples des sommes gigantesques qui leur ont été dérobées par leurs dirigeants corrompus.

En regardant ce passage, peut-on conclure que la lutte contre la dette est demeurée dans les priorités du mouvement altermondialiste?

G.M :  Effectivement, l’annulation de la dette des pays du sud demeure un mot d’ordre tout à fait d’actualité. Il a d’ailleurs été relancé dans le débat public en Afrique. La dette a toujours été centrale dans le débat sur les politiques économiques des pays du Sud, comme du Nord d’ailleurs. Le dernier exemple est celui de la Grèce qui a été obligée d’abandonner toute idée de transformation sociale et économique sous la pression de l’Union européenne et du FMI.

La dette demeure une arme pour obliger les pays à se conformer aux politiques néolibérales et à se soumettre à leurs contraintes. Historiquement, la dette publique telle qu’on la connait aujourd’hui provient des années 1980. Les pays pétroliers dans les années 1970 avaient obtenu une augmentation du prix du pétrole et des ressources naturelles et la conséquence pour la majorité des pays du Sud (surtout ceux qui n’avaient pas ces ressources) a été l’endettement. Ce développement de la dette et l’instrumentalisation de celle-ci par les néolibéraux est un des gros facteurs qui expliquent les crises et l’appauvrissement du Sud.

Quel lien peut-on faire entre dette et pandémie?

G.M :  Le changement, c’est que les États-Unis et les autres pays occidentaux ont développé une dette considérable pour faire face à la crise. Et pour l’instant, personne ne sait comme régler cette question. Deux possibilités se présentent pour ses États.

Premièrement, si le capitalisme financier, les multinationales et le bloc occidental réussissent à reprendre la main et à imposer le règlement de la dette, il se peut qu’on assiste à un renforcement des plans d’austérité. Mais, cette nouvelle dette est tellement importante qu’il faudrait des plans drastiques qui vont provoquer des mouvements de contestations sociales et démocratiques. Pour l’instant, ils ont mis en place des programmes d’aide économique d’urgence, notamment au Canada.

Mais la question reste ouverte. Si les États et les institutions financières abandonnent la dette, ils perdent une de leurs armes de prédilection. Je pense qu’ils vont essayer d’imposer le discours du remboursement comme on l’entend dans certains discours politiques qui affirment déjà que la dette doit être remboursée.

N.G.: Outre la taxe sur les transactions financières, les taxes sur les activités numériques, notamment l’imposition des géants du Web, se présentent comme des solutions évidentes pour augmenter les revenus mais aussi rétablir un semblant d’équité dans une variété de secteurs économiques, qui étaient déjà bouleversés par les développements technologiques avant la crise. Si ce n’est pas le bon moment, en pleine crise face à un niveau d’endettement record, alors que les géants du Web font des profits affolants, je ne sais pas quand cela sera  opportun. Enfin, je pense que la pandémie pourrait être un moment d’opportunité, pour ramener des ressources là où on en a besoin.

2.- Mettre en place des taxes internationales sur les transactions financières (en particulier la taxe Tobin sur la spéculation sur les devises), sur les investissements directs à l’étranger, sur les bénéfices consolidés des transnationales, sur les ventes d’armes et sur les activités à fortes émissions de gaz à effet de serre. S’ajoutant à une aide publique au développement qui doit impérativement atteindre 0,7 % du produit intérieur brut des pays riches, les ressources ainsi dégagées doivent être utilisées pour lutter contre les grandes pandémies (dont le sida) et pour assurer l’accès de la totalité de l’humanité à l’eau potable, au logement, à l’énergie, à la santé, aux soins et aux médicaments, à l’éducation et aux services sociaux.

3.- Démanteler progressivement toutes les formes de paradis fiscaux, judiciaires et bancaires qui sont autant de repaires de la criminalité organisée, de la corruption, des trafics en tout genre, de la fraude et de l’évasion fiscales, des opérations délictueuses des grandes entreprises, voire des gouvernements. Ces paradis fiscaux ne se réduisent pas à certains États constitués en zones de non-droit ; ils comprennent aussi les législations de certains pays développés. Dans un premier temps, il convient de taxer fortement les flux de capitaux qui entrent dans ces « paradis » ou qui en sortent, ainsi que les établissements et acteurs, financiers et autres, qui rendent possibles ces malversations de grande envergure.

4.- Faire du droit de chaque habitant de la planète à un emploi, à la protection sociale et à la retraite, et dans le respect de l’égalité hommes-femmes, un impératif des politiques publiques, tant nationales qu’internationales.

5.-Promouvoir toutes les formes de commerce équitable en refusant les règles libre-échangistes de l’OMC et en mettant en place des mécanismes qui permettent, dans les processus de production des biens et services, d’aller progressivement vers un alignement par le haut des normes sociales (telles que consignées dans les conventions de l’OIT) et environnementales. Exclure totalement l’éducation, la santé, les services sociaux et la culture du champ d’application de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) de l’OMC. La convention sur la diversité culturelle actuellement en négociation à l’UNESCO doit faire explicitement

prévaloir le droit à la culture et aux politiques publiques de soutien à la culture sur le droit du commerce.. La convention sur la diversité culturelle actuellement en négociation à l’UNESCO doit faire explicitement prévaloir le droit à la culture et aux politiques publiques de soutien à la culture sur le droit du commerce.

Cette convention signée en octobre 2005 a-telle eu une importance significative? 

N.G. : C’est difficile d’évaluer à quel point elle a été significative, mais quand même, elle a joué un rôle important pour appuyer les demandes d’exemption culturelle dans les accords de libre-échange. Je ne dirais pas que cela a révolutionné l’OMC, mais cela vient aider les États ou les organismes de la société civile qui cherchent à protéger les expressions culturelles. Cela crée de plus un forum où les États parties à la Convention et les organisations de la société civile peuvent discuter des  mesures à prendre pour  protéger et promouvoir une diversité d’expressions culturelles dans l’environnement numérique. Par exemple, cela peut prendre la forme de révision des lois concernant la radiodiffusion, ou le droit d’auteur, ou des chantiers concernant les métadonnées et de projets de mise en valeur des contenus culturels en ligne. Cette Convention est un pas dans la bonne direction. Cependant, dans plusieurs pays où la liberté artistique n’est pas une réalité et où il n’y a aucune politique culturelle ou presque, la signature de la Convention n’a pas changé grand chose, même si c’est un contrepoids. Une des obligations les plus contraignantes de cette convention est d’offrir un traitement préférentiel aux pays en développement. Cela est sans doute un des aspects qui a été le moins réalisés. Malgré les efforts de l’Union européenne, ce fut très marginalisé. Les obstacles à la mobilité des artistes sont aussi de plus en plus importants. 

6.- Garantir le droit à la souveraineté et à la sécurité alimentaires de chaque pays ou regroupement de pays par la promotion de l’agriculture paysanne. Cela doit entraîner la suppression totale des subventions à l’exportation des produits agricoles, en premier lieu par les États-Unis et l’Union européenne, et la possibilité de taxer les importations afin d’empêcher les pratiques de dumping. De la même manière, chaque pays ou regroupement de pays doit pouvoir décider souverainement d’interdire la production et l’importation d’organismes génétiquement modifiés destinés à l’alimentation.

7.- Interdire toute forme de brevetage des connaissances et du vivant (aussi bien humain, animal que végétal), ainsi que toute privatisation des biens communs de l’humanité, l’eau en particulier.

II.- Un autre monde possible doit promouvoir le « vivre ensemble » dans la paix et la justice à l’échelle de l’humanité. Il faut donc :

8.- Lutter, en premier lieu par les différentes politiques publiques, contre toutes les formes de discrimination, de sexisme, de xénophobie, de racisme et d’antisémitisme. Reconnaître pleinement les droits politiques, culturels et économiques (y compris la maîtrise de leurs ressources naturelles) des peuples indigènes.

9.- Prendre des mesures urgentes pour mettre fin au saccage de l’environnement et à la menace de changements climatiques majeurs dus à l’effet de serre et résultant en premier lieu de la prolifération des transports et du gaspillage des énergies non renouvelables. Exiger l’application des accords, conventions et traités existants, même s’ils sont insuffisants. Commencer à mettre en œuvre un autre mode de développement fondé sur la sobriété énergétique et sur la maîtrise de leurs ressources naturelles) des peuples indigènes.

9.- Prendre des mesures urgentes pour mettre fin au saccage de l’environnement et à la menace de changements climatiques majeurs dus à l’effet de serre et résultant en premier lieu de la prolifération des transports et du gaspillage des énergies non renouvelables. Exiger l’application des accords, conventions et traités existants, même s’ils sont insuffisants. Commencer à mettre en œuvre un autre mode de développement fondé sur la sobriété énergétique et sur la maîtrise démocratique des ressources naturelles, en particulier l’eau potable, à l’échelle de la planète.

Des accords comme celui de Paris de la COP21 sont-ils en rupture avec les accords de libre-échange?

N.G. : Les accords de libre-échanges existent pour favoriser les échanges commerciaux, les investissements transnationaux, lever les barrières au commerce et nourrir la croissance économique.  L’accord de Paris propose de d’orienter le développement économique pour en limiter les impacts sur le climat. En ce sens, et même si l’on fait le pari d’une croissance verte, sa mise en œuvre peut poser des obstacles à la mobilité du capital. Les accords de commerce peuvent tolérer un certain niveau de contraintes, ils peuvent contenir par exemple des exceptions pour protéger la culture, les services publics, l’environnement, etc.

10.- Exiger le démantèlement  des bases militaires des pays qui en disposent hors de leurs frontières, et le retrait de toutes les troupes étrangères, sauf mandat exprès de l’ONU. Cela vaut en premier lieu pour l’Irak et la Palestine.

III.- Un autre monde possible doit promouvoir la démocratie du local au global. Il faut donc :

11.- Garantir le droit à l’information et le droit d’informer des citoyens par des législations :

  • mettant fin à la concentration des médias dans des groupes de communication géants ;
  • garantissant l’autonomie des journalistespar rapport aux actionnaires ;
  • et favorisant la presse sans but lucratif,notamment les médias alternatifs et communautaires.

Quels liens peut-on faire entre les GAFA et la conjoncture actuelle?

N.G :. À l’époque du manifeste, déjà, plusieurs constats étaient faits, notamment dans les rangs syndicaux. Dans les syndicats de journalistes à la CSN, on abordait déjà la question de la concentration des médias et de la convergence. Il est certain que c’était émergent et que la crise, si elle commençait, a vraiment frappé le secteur quelques années plus tard.  Mais il est certain des modèles comme celui de La Presse n’était pas celui dont on discutait à l’époque où les réformes ont sacrifié les travailleurs de l’information et la diversité des contenus. Les modèles alternatifs réussissent parfois à s’en tirer. Je pense à mon journal de quartier. Un journal qui a émergé il y a quelques années seulement. Cela doit représenter un travail herculéen

pour le maintenir en vie . Il y a pleins de solutions qui peuvent paraitre faciles, mais ce n’est pas toujours possible. Dans le cas de l’Australie, certaines personnes s’opposent aux législations proposées en suggérant la création d’un fonds pour soutenir le journalisme avec des taxes prélevées sur les GAFA. Mais la question se pose alors : à qui on donne l’argent de ce fond-là? Est-ce qu’on va limiter le nombre de médias bénéficiaires? Quels critères seront retenus pour avoir accès aux fonds? Et quels sont les secteurs économiques affectés qui réussiront à mettre la main sur le pactole?

La solution australienne a le mérite d’aller chercher l’argent où il s’accumule. Aussi, ce n’est pas vrai que la question de l’information ne fait pas partie du modèle d’affaire des GAFA. Ils en profitent largement. Les gens vont sur les réseaux sociaux comme Facebook pour s’informer et pour profiter d’une sorte de revue de presse que leur entourage leur propose. Je pense que cela a le mérite d’être une solution de marché, dans le fond, qui ramène les ressources là où il en faut.

Il y a-t-il d’autres solutions? Sans doute, je pense que les gens sont prêts à encourager le journalisme. Il y a aussi le modèle d’abonnement qui fonctionne et qui nous rappelle que les gens sont encore prêts à payer pour de l’information.

12.- Réformer et démocratiser en profondeur les organisations internationales et y faire prévaloir les droits humains, économiques, sociaux et culturels, dans le prolongement de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Cette primauté implique l’incorporation de la Banque mondiale, du FMI et de l’OMC dans le système et les mécanismes de décision des Nations unies. En cas de persistance des violations de la légalité internationale par les États-Unis, il faudra transférer le siège des Nations unies hors de New York dans un autre pays, de préférence du Sud.

Porto Alegre, 29 janvier 2005
Tariq Ali (Pakistan), Samir Amin (Égypte), Walden Bello (Philippines), Frei Betto (Brésil), Atilio Boron (Argentine), Bernard Cassen (France), Eduardo Galeano (Uruguay), François Houtart (Belgique), Armand Mattelart (Belgique), Adolfo Pérez Esquivel (Argentine), Riccardo Petrella (Italie), Ignacio Ramonet (Espagne), Samuel Ruiz Garcia (Mexique), Emir Sader (Brésil), José Saramago (Portugal), Roberto Savio (Italie), Boaventura de Sousa Santos (Portugal), Aminata Traoré (Mali), Immanuel Wallerstein (États-Unis).

Le mouvement altermondialisme a-t-il changé depuis ces douze propositions?

Qu’est-ce que qui serait à réécrire dans ce manifeste?

N.G : D’abord, seulement une seule femme était signataire de ce manifeste. aujourd’hui, on aurait fait autrement. Ensuite, il y a des débats sur l’altermondialisme. Une des interprétations est celle du « mouvement des mouvements » qui regroupe les mouvements sociaux en repensant la mondialisation. Je n’avais pas de difficulté à affirmer ce genre de chose il y a une dizaine d’années. De nos jours, on peut bien le dire, mais les gens ne s’identifient pas nécessairement à celui-ci. Je ne pense pas que les gens qui sont impliqués dans différentes luttes sociales se perçoivent comme faisant partie de cette grande communauté. C’est quelque chose qui se crée dans la pratique, les rencontres, le dialogue.

Cette proposition d’un autre monde possible était tout à fait évocatrice à l’époque. Je pense que cela est la principale réussite de l’altermondialisme : réhabiliter cette possibilité d’imaginer le monde autrement.

Au début des années 2000, l’altermondialisme était une affiliation pour les personnes qui participaient par exemple au Forum Social Mondial. Par la suite, des luttes plus précises ont connu un succès important. Je parle des luttes étudiantes, féministes, autochtones, environnementales. Je pense que les gens ont envie de s’impliquer dans de telles causes hyperconcrètes et près d’eux.

Ensuite, le discours peut s’élargir. Dans la lutte étudiante de 2012, au départ, on était strictement sur la question des frais de scolarité, Plus tard, on parlait de remise en question du modèle néolibéral! C’est dans cette perspective de faire ces liens qu’il faut travailler. C’est un long travail de politisation, de sensibilisation de rencontre qui permet les connexions.

En conclusion, on comprend qu’il existe des continuités et des différences entre l’altermondialisme de 2006 et celui d’aujourd’hui. Vous avez mis l’accent dans vos réponses sur deux points : la prise de conscience et l’accentuation des contradictions du monde néolibéral. À votre avis, comment ces idées vont se refléter dans le monde de demain?

G.M. : D’abord, les élites économiques et les penseurs du néolibéralisme, notamment le Forum de Davos ne vont pas abandonner leur idéologie. Cependant, ils vont rencontrer de nouvelles contradictions.

Une partie des dirigeants, notamment ceux et celles des grandes entreprises vont comprendre que la mondialisation connait une limite. Ils vont devenir davantage conscients des contraintes écologiques et du ralentissement économique à venir. Il y aura alors des contradictions entre les capitalistes qui devront accepter que le monde doit bouger et ceux qui le refusent. Bouger au sens de « il faut que tout bouge pour que rien ne change » ; mais en acceptant certains compromis.

Certaines des conceptions du Green New-Deal vont dans le sens d’une évolution alors que Trump par exemple est le symbole de la rigidité. La deuxième contradiction est entre les capitalistes de type GAFA et les extractivismes. Cela pourrait se traduire par des évolutions des formes du capitalisme.

Pour les Macron, Trudeau, Biden, qu’on appelle modérés ou centristes mais qui sont à mon avis clairement à droite, il faut continuer dans le néolibéralisme. Cependant, certaines propositions pourraient-être développées pour une nouvelle gestion sociale. Des économistes néokeynésiens sont maintenant présents dans le débat public, comme Stiglitz, Krugman ou Piketty. Ce n’est pas du tout impossible de voir qu’une partie du « centre » choisisse plutôt cette avenue. Mais pour l’instant ce courant n’existe pas. Le centre d’habitude suit le néolibéralisme et l’applique en bon soldat. Finalement, la pandémie consiste en un moment d’opportunité pour l’altermondialisme, mais surtout de redéfinition et de réorientation pour les mouvements. La stratégie doit chercher à lier la résistance aux alternatives. La première réponse c’est de résister, à tout prix, à la surexploitation, aux plans d’ajustements structurels, aux renforcements de la dette, au chômage, à la misère, au racisme, aux discriminations et aux inégalités. La deuxième réponse, celle de la recherche et de la mise en œuvre des alternatives oblige de prendre en compte la situation actuelle, au jour le jour. Elle permet des ouvertures, particulièrement des ouvertures politiques et idéologiques. Des ouvertures sur la question des droits comme le droit au revenu ou à la santé. Par exemple, on questionne de plus en plus le fait que la mondialisation ne fonctionne plus, qu’il y a des emplois essentiels et d’autres qui ne le sont pas. C’est véritablement une prise de conscience que cela ne peut plus continuer comme ça. Qu’un autre monde est possible et nécessaire.

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