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Entretien avec Laura Boniface, ASI, Educaol, semaine – 6p – 26.11.2009 – Associations, solidarité

Entretien avec Laura Boniface

Associations de solidarité internationale, Educasol
et la Semaine de solidarité internationale

 

Gustave Massiah
Président du CRID de 2000 à 2009
26-11-2009

Qu’est-ce qu’un collectif d’associations de solidarité internationale ?

Le mouvement de solidarité internationale se construit comme mouvement à partir des associations de solidarité internationale, qu’on va appeler ONG, mais ONG n’est pas le bon terme. C’est un terme très mauvais, parce que beaucoup d’ONG sont très gouvernementales, tellement liées à l’Etat et au gouvernement qu’elles ne sont pas tellement non-gouvernementales. D’autre part, le terme non-gouvernemental se substitue au terme associations, donc autant parler d’association.

Il y a une différence entre association et mouvement. Parce que le mouvement à quand même une dynamique autour d’une certaine vision. Les associations ont leur fonctionnement propre, leurs idées propres, leurs contradictions propres mais pour peser en réalité, au niveau international, elles s’organisent en mouvements. Le mouvement correspond à la nécessité d’une part d’être à l’échelle, et d’autre part de pouvoir négocier.

Les mouvements se construisent à partir de regroupements d’associations diverses, qui sont d’une part les coalitions, d’autre part les réseaux. Et ce sont ces regroupements qui permettent petit à petit de définir des projets communs, des mots d’ordre communs, des interventions communes qui expriment un mouvement. Donc il y a déjà là quelque chose d’assez compliqué, surtout du côté de la communication.

Je pense qu’on a en fait trois niveaux qui sont :

  • le niveau association au sens de faire société. Pour moi les syndicats sont des associations, les partis sont des associations de ce point de vue. Ils se regroupent pour faire société ensemble. Donc il y a la forme associative.
  • les regroupements
  • les mouvements : le mouvement syndical est un très bon exemple. Tu as les syndicats, et ensuite des formes de représentation des salariés, pas uniquement des syndicats. Puis tu as les fédérations et les confédérations (au niveau du regroupement) et ensuite tu as le mouvement syndical, qui s’exprime à travers ses organisations, et qui est représenté par une dynamique sociale, il est représenté dans son rapport aux autres, il n’est pas représenté tout seul.

     

Du point de vue de la solidarité internationale, comment ça se construit ?

Il y a plein d’associations qui existent dans tous les sens et sont liées à ce qu’on va appeler  l’importance du tiers-monde puis du Nord/Sud, les deux représentations successives qui sont représentatives, constitutives du mouvement de solidarité internationale. La question Nord/Sud a une dimension plus géopolitique, plus économique.

Au départ on ne parle pas de mouvement international, on parle du mouvement tiers-mondiste. Ce mouvement se construit dans la décolonisation, à partir de plusieurs mouvements différents : 

  • un courant caritatif
  • un courant anti-impérialiste

Deux grands courants qui coexistent et qui sont en conflit dans toute cette période, de 1956 jusqu’en 1979.

Le premier courant se construit sur l’histoire des mouvements confessionnels, caritatifs classiques on dira. Le mouvement anti-impérialiste se construit lui sur les lignes de la solidarité avec les mouvements de libération nationale, en France notamment avec les mouvements Algérie-Vietnam. Ce sont les deux points forts qui construisent ce mouvement.

Après les indépendances nationales, dans les années 1960, ces deux mouvements se construisent avec une forme un peu particulière. Pourquoi ? Parce qu’en fait, au départ, la forme de la coopération se substitue à l’administration coloniale avec un objectif réel qui est la construction des Etats indépendants. Mais un très grand nombre de personnes engagées, (qui sont le premier niveau de l’association d’ailleurs, la première étape), donc un très grand nombre de personnes engagées partent dans la coopération, les uns sur des lignes de base, les autres dans une coopération de type ce qu’on a appelé les « pieds rouges ». Les premiers représentés par CCFD, Cimade, et les deuxièmes par Cedetim. C’est ce qui existait à ce moment là en tout cas.

Il y a un conflit logique, un débat public entre les deux. Il y a un recouvrement mais à la marge uniquement. Pour les caritatifs, le courant anti-impérialiste est un courant étatiste et politiste, ce qui subordonne tout à la politique, et il est pour la construction des Etats. Ils ne sont pas assez vigilants par rapport aux Etats et notamment par rapport à la question des libertés. Pour les anti-impérialistes, les caritatifs sont d’incurables basistes localistes et aussi traditionalistes et agrariens.

C’est comme ça que ça commence en 1960. Dans les années 1970, il commence déjà à y avoir un rapprochement entre les deux. Les caritatifs deviennent plus conscients que ce n’est pas les petits projets qui permettent de répondre à toutes les questions, et donc ils commencent à s’intéresser au politique et un peu plus tard à la question de la ville d’ailleurs. Les anti-impérialistes prennent eux de la distance par rapport aux Etats, compte tenu de l’évolution des régimes des pays du tiers monde.

Et c’est comme ça que se construit un mouvement. D’ailleurs, au départ, ce n’est pas un mouvement. Si, en fait c’est le mouvement des gens qui s’intéressent au Tiers-Monde, c’est le mouvement des tiers-mondistes. Mais petit à petit, il commence à y avoir une forme de pensée commune avec des revendications communes. Et en fait, ce qui va construire le mouvement, ça va être l’apparition d’un nouveau courant : le courant des humanitaires. Disons que c’est en 1969, avec le Biafra et la création de Médecins sans frontières, qu’effectivement le débat est déplacé : il se fait entre Tiers-mondistes et anti-tiers-mondistes. Ce qui a unifié beaucoup plus les courants classiques. Il y a une conférence qui est organisée par ceux qui vont construire le CRID après, à l’Assemblée Nationale, qui s’appelle « Contre les anti-tiers-mondistes et certains tiers-mondistes », et c’est le moment où les anti-tiers-mondistes s’organisent autour de la fondation Libertés sans frontières, dont la première animatrice est Sylvie Brunel, dont les idéologues sont les nouveaux philosophes comme Pascal Bruckner, qui écrit peu de temps après son fameux livre : « Les sanglots de l’homme blanc ». Livre qui consiste à dire qu’il faut arrêter de culpabiliser. Ca réunifie énormément le mouvement des tiers-mondistes. C’est là que les mouvements commencent à s’interpénétrer.

Pour le CRID, en 1979, un certain nombre d’organisations dont le CCFD et la Cimade, Terre des Hommes, Frères des Hommes et d’autres, qui n’existent plus en tant que tels, mais qui ont donné naissance à d’autres choses aujourd’hui, se regroupent. Le CRID se développe mais pas trop à ce moment là. C’est une organisation indépendante qui se réunit vraiment à ce moment là sur une question d’image, contre les anti-tiers-mondistes. Donc de communication par rapport à l’opinion. C’est un peu l’ouverture d’une période de conflit : développementistes contre humanitaires. Ca c’est en 1979. Après, dans les années 1980, il y a une pression du Ministère de la coopération, en plus c’est un gros ministère. Il y a une pression pour qu’il y ait une coordination capable de négocier avec le ministère. Donc là, autour de la création de Coordination Sud il y a une grosse pression. Qui est plutôt une pression amicale mais forte. Pour dire : « organisez-vous en coordination pour organiser le mouvement ». D’ailleurs il ne parle pas de mouvements mais d’ONG. Suzanne Humberset, alors présidente du CRID, n’était pas entièrement pour mais a dit d’accord. On savait que Coordination Sud créerait des contradictions parce que le CRID était déjà très gros en terme de représentation, mais on pensait que ce serait utile. On avait eu une très bonne expérience, en partie en accord avec des gens du ministère, dans la préparation de la conférence de Rio en 1992. Temps pendant lequel il y a eu rapprochement vraiment. C’est là qu’on a commencé à parler de solidarité internationale. Parce que la dimension Nord/Sud est devenue importante, même par rapport à l’idée de développement. C’est assez intéressant d’ailleurs, parce que ça s’est fait en partie sur l’écologie. 

Dès le début du CRID, il se définit, il se donne une identité qui est le partenariat, qui inclut plein de choses en cascade, qui définit l’identité du mouvement et de sa représentation. Le partenariat, la société civile, le développement et la remise en cause du développement, le partenariat de société à société et l’échelle mondiale…et la liaison avec le mouvement de solidarité.

Cela correspond au moment où on a commencé à faire entrer au CRID une série d’associations qui sont d’abord des associations de solidarité en France, qui ne sont pas différentes des autres, ce qui induit directement d’autres alliances…

En fait, le mouvement de solidarité internationale s’organise autour de trois contradictions. L’une des grandes contradictions de tout mouvement, c’est l’échelle : comment on fait pour être à l’échelle ? A quelle échelle répond-on à la question réelle ? Au niveau de AMCP par exemple, c’est évident, c’est un problème à la fois de stratégie, de construction, d’organisation et d’alliance. Il y a  trois niveaux : l’objectif (dans le cas d’AMCP, lutter contre la pauvreté) ; la stratégie (c’est quoi pour AMCP : améliorer la situation en ayant moins de pauvreté ? ou c’est se battre pour l’éradication de la pauvreté ? c’est déjà très différent) ; et ensuite, comment tu t’organises ? Quelles alliances tu passes ? Tu as toujours ces 4 questions.

Pour répondre à la question de l’échelle, il faut se professionnaliser, c’est normal, parce qu’il faut être plus efficace. Mais le seul mouvement dominant d’efficacité que nous ayons dans notre société c’est l’entreprise : le salariat et la hiérarchie. Les associations pour beaucoup d’entre elles adoptent donc ce fonctionnement. Mais elles adoptent donc un mode de fonctionnement qui ne correspond pas au modèle associatif, à la nature associative. Il y a donc montée en puissance des permanents, des appareils…

La deuxième contradiction c’est l’institutionnalisation. Parce qu’une association, pour qu’elle soit efficace, il faut qu’elle dure, qu’elle s’installe dans la durée, il ne faut pas qu’elle disparaisse au bout de deux ans. Bureaucratisation, et donc besoin de financements et nécessité de définir des relations avec les pouvoirs publics. Faire collectif est aussi une réponse pour les petites associations.

La troisième, c’est l’internationalisation. Pour être efficace, il faut être présent dans les cercles de négociation, il faut faire pression, et en fait pour faire pression, il y a deux outils, qu’ils sont obligés de mettre en avant : l’expertise, car pour parler il faut avoir quelque chose à dire, d’où l’expertise citoyenne, et le recours à l’opinion publique, parce qu’effectivement la seule manière de peser dans les négociations, c’est le recours à l’opinion publique (car la grève ne peut pas être utilisée). Sensibiliser l’opinion publique, faire pression sur les pouvoirs publics en utilisant l’opinion publique de deux manières : soit par du lobbying sur des instances élues ou administratives, soit par la mobilisation.

 

Comment vous présenteriez la plate-forme Educasol et La Semaine de la solidarité internationale ?

Educasol, c’est plus un élément interne de réflexion. Il y a une discussion permanente sur Educasol. Le choix qui a été fait est celui de plutôt mettre l’accent sur la méthodologie, plutôt que sur l’intervention en communication directe. Pourquoi ? Parce qu’à ce moment là, c’était plutôt des grosses organisations qui se sont regroupées, qui avaient plutôt comme objectif de renforcer leurs capacités au niveau méthodologique. Est-ce que ça correspond à ce qu’il aurait fallu faire ? Je ne sais pas, Educasol aurait pu être un élément de mobilisation commun.

La Semaine, c’est différent. Le premier à en parler c’est Charles Josselin. C’était une invitation dans un rapport avec les ONGs. Et cette idée est soufflée par le CRID. Il y avait un accord entre le Ministère de la coopération et les associations, sur la nécessité de sensibiliser l’opinion publique. Mais ça, c’est propre à la France. Pourquoi ? Parce que le début de l’anti-tiers-mondisme a commencé par une campagne. Lancée par un journaliste, Cartier, qui disait : « Mieux vaut la Corrèze que le Zambèze ». Le milieu des ONGs et le milieu de la coopération ont donc pensé qu’il fallait essayer de développer dans l’opinion publique l’idée que la coopération était nécessaire. Il y avait donc un intérêt commun. D’autant plus que le Ministère de la coopération devait se battre contre le Ministère des Affaires étrangères, le Ministère des Finances, notamment sur la question de l’APD, donc ça lui convenait aussi, d’un point de vue bureaucratique interne on va dire, d’être soutenu par des associations pour mobiliser l’opinion publique. Donc le CRID a lancé la Semaine de manière indépendante, mais a tout de suite obtenu un accord, ce qui n’a rien à voir avec Coordination Sud.

Mais par contre, comme on est en France et que le milieu est très jaloux de son indépendance, il n’y a pas eu d’accord pour faire de la Semaine quelque chose qui serait équivalent à ce que les belges ont fait avec 11-11-11, avec une collecte commune. Mais en France, l’alliance avec les collectivités locales est un point fort, autant que les liens avec le milieu éducatif. Ce qui a donné une base à la Semaine très large qui a de très loin dépassé le mouvement associatif de solidarité internationale. D’une part, de la part d’institutions différentes, mais aussi parce qu’une grande partie de La Semaine se passe dans les écoles. Avec des tentatives de récupération et des uns et des autres, évidemment.

Est-ce que le thème de l’Education au développement serait un nouvel outil fédérateur pour le milieu de la solidarité internationale ? Comme le thème de la dette dans les années 1980 ?

Non, parce que l’éducation au développement n’est pas un thème, c’est très différent. La dette a été très vite un élément fédérateur qui s’est traduit par plusieurs formes de mobilisation. Ce que le CRID a réussi à faire, c’est d’organiser une certaine convergence entre ces différentes formes d’organisations. Une partie des associations, comme le CCFD, a travaillé sur la dette autour du thème « dette et développement », autour de la création d’Attac, qui s’est rapidement servie de la question de la dette aussi, et le CADTM aussi. Le CRID a réussi à faire converger les trois.

 

En fait, l’internationalisation du mouvement passe par quatre formes de mouvement :

  • les familles : à l’origine de l’internationalisation du milieu, ce sont les ONG : Caritas, Oxfam…grandes ONG internationales qui ont parfois une base fédérative, parfois pas.
  • les plates-formes nationales, dans l’idée de Coordination Sud, ABONG, CNCD…elles peuvent servir de parapluie mais elles ont deux grands défauts : elles ont du mal à s’organiser dans les pays du Sud et elles correspondent à un modèle tout à fait pyramidal (avec l’idée d’une identité nationale)
  • les plates-formes thématiques par mobilisation qui se construisent tout de suite sur un plan international (sur des thèmes comme la dette…)
  • la multinationalisation qui est pratiquement de type endémique.

Une des faiblesses du CRID, et en même temps sa force, est de passer par ses membres. Le CRID défend le partenariat mais n’a pas de partenaires. Pourquoi ? Parce qu’il ne pourrait jamais faire passer ses partenaires comme prioritaires par rapport à ceux de ses membres. Mais d’un autre côté, nous sommes les seuls à pouvoir travailler avec n’importe quel partenaire, d’où l’implication dans le FSM, espace multi-partenaires.

 

Quelles sont, pour vous, les raisons de créer un collectif ?

Les raisons sont très différentes. D’une part, on crée un collectif car on a besoin d’être moins isolé. En général, c’est quand même par rapport à la volonté de mieux faire passer ses idées. Donc, quand on rentre dans un collectif, en général, on a deux préoccupations : faire connaître ses idées aux autres membres du collectif et faire que certaines de ces idées soient mieux représentées, mieux connues, dans l’espace national ou l’espace international.

Dans le cas du CRID par exemple, travailler avec d’autres membres du CRID permettra de mieux faire connaître ses activités aux autres membres, parfois de les influencer. Deuxièmement, je dis aux associations : « vous pourrez participer, peser au sein des campagnes communes, au sein du CRID » et troisièmement, je leur dis : « ça vous permet d’être présents sur la scène internationale ».

Il y a aussi l’idée que quand on traverse des moments difficiles, on peut s’appuyer sur les autres. Mais le CRID n’est pas une association comme Emmaüs qui est là pour soutenir ses membres. Ce qui joue aussi sur le fait d’adhérer ou non à une structure, surtout en période de crise. Il y a parfois l’idée aussi de pouvoir compter sur les autres pour financer son développement. Alors effectivement, il y a enfin l’hypothèse d’une pression des pouvoirs publics pour avoir un interlocuteur privilégié qui redistribuerait les financements. Au niveau du CRID, on n’est pas favorable à ça. Coordination Sud l’est. Le problème est d’avoir accès au fric. Au niveau du CRID, nous pensons que ça permet de négocier au niveau des pouvoirs publics, négocier sur des positions. Mais ça permet aussi même de négocier sur les conditions dans lesquelles le financement se fait. En fait, redistribuer l’argent du CRID changerait complètement la nature du CRID.

Moi, pour ma part, je pense qu’il faut aller plus vers des collectes communes. Mais cela pose le problème de la concurrence dans la visibilité (avec les collectes du CCFD, du Secours Catholique…) et aussi le problème de l’indépendance du milieu.

 

Est-ce que le regroupement a pour conséquence un appauvrissement du milieu ?

Cela dépend des associations et de leur taille. Une petite association gagne à être dans un collectif, puisque ça élargit au contraire son champ d’actions. Une grosse association, elle, se heurte un peu tout le temps à ce genre de questions.

Mais l’internationalisation du mouvement fait que les grosses associations aussi ont intérêt à se regrouper.

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