Intervention de Gustave Massiah, Président du CRID,
à l’occasion de la rencontre organisée par le Président de la République, à l’Elysée, le 30 avril 2003
Le Président de la République, Jacques Chirac, a invité trente associations, et le HCCI, à une libre discussion sur les thèmes qui seront discutés au prochain sommet du G8.
Ont participé à cette réunion :
- des associations de collectivités locales (ADF, AMF, CCRE, CUF)
- des associations de défense des droits humains (Amnesty International, FIDH, Reporters sans frontières)
- des associations de défense de l’environnement (Amis de la Terre, Greenpeace, WWF)
- des associations de défense du droit à la santé (Act-up, AIDES, Croix Rouge, MDM, MSF)
- des associations de solidarité internationale (Action contre la Faim, ATD, AGIR ICI, ATTAC, CARE, CCFD, CFSI, CRID, OXFAM International, Secours Catholique, SOLAGRAL, Coordination SUD)
Dans sa déclaration liminaire, Jacques Chirac a défini ses priorités :
- Solidarité (NEPAD, eau, santé et SIDA, adaptation des instruments financiers, APD, accès des pays du Sud aux marchés, partenariat public-privé, taxation internationale, allègement de la dette)
- Croissance (assurer le succès du cycle de Doha à Cancun, prémunir les biens culturels, l’agriculture et les services publics d’éducation et de santé)
- Responsabilité (au sens d’une économie de marché responsable, condamnation des scandales financiers, définir une éthique de la gouvernance des entreprises sur le plan social avec le respect des règles de l’OIT, et environnemental, avec la création de l’Organisation Mondiale de l’Environnement)
- Sécurité (après les onze septembres, lutter contre le terrorisme dans le strict respect des droits de l’Homme)
- Démocratie planétaire (Conseil de sécurité économique et social, réunion en entrée du G8 de douze pays émergents et pauvres).
Monsieur le Président,
Permettez-moi d’abord, comme tous ceux qui m’ont précédé, de vous affirmer notre satisfaction et notre soutien aux positions courageuses de la France dans la crise entre les Etats-Unis et l’Irak et à votre refus de vous laisser engager par la politique aventuriste et unilatéraliste de l’administration du Président Bush.
Nous vivons aujourd’hui, dans le monde, une période de crise profonde, comme vous l’avez plusieurs fois souligné. Une crise géopolitique et institutionnelle, mais aussi une crise économique, financière, sociale et environnementale. Dans cette situation, il faut certes répondre à l’urgence, mais nous ne pouvons ignorer la nécessité d’une remise en cause radicale, d’une action qui prenne les problèmes à la racine. Il nous faut donc bien entrer dans le débat stratégique.
La question stratégique que vous avez mise en avant est celle de la croissance. Mais, pour nous, le débat n’est pas quantitatif, il n’est pas entre croissance et non croissance ; il est qualitatif et concerne le type de croissance et la nature du développement. La croissance des vingt-cinq dernières années, quantitativement observée en France et à l’échelle mondiale, s’est traduite par un approfondissement des inégalités et des discriminations entre les pays et dans chaque société. C’est pourquoi nous remettons en cause les orientations néolibérales dominantes, en France comme ailleurs, et nous luttons pour d’autres orientations politiques, économiques et sociales. Ces orientations, qui émergent dans les forums sociaux, remettent en cause la régulation des économies par le tout-marché et uniquement par le marché et condamnent les conséquences catastrophiques de la logique imposée par les marchés mondiaux des capitaux. L’idée progresse que, sans entrer dans un débat théorique sur l’intérêt réel des mécanismes de marché, le fondement d’une nouvelle approche du développement peut et doit être le respect des droits civils et politiques, comme des droits économiques, sociaux et culturels. C’est pourquoi, nous voulons fonder une nouvelle approche du développement sur l’égalité d’accès aux services publics et la lutte contre les discriminations, d’une part, le développement local et la démocratie participative, d’autre part.
Nous aimerions que la France propose de tirer le bilan des politiques économiques qui ont été imposées depuis le début des années 80. Nous demandons qu’une évaluation, publique et contradictoire, des politiques menées et imposées par les Institutions de Bretton Woods, particulièrement le FMI et la Banque Mondiale, ainsi que par l’OMC, soit engagée ; en prenant comme critère d’évaluation le respect de la déclaration universelle des Droits de l’Homme et les accords internationaux, notamment sur l’environnement. Plus généralement, nous demandons qu’une instance d’évaluation indépendante, dans le cadre des Nations unies, soit chargée de l’évaluation de ces institutions. Nous sommes prêts à nous engager dans un débat citoyen à partir du débat parlementaire engagé chaque année sur le rapport du gouvernement sur les positions que la France défend dans ces institutions. Nous voudrions aussi demander que la France appuie le protocole additionnel sur les droits économiques, sociaux et culturels, lancé à la Conférence de Vienne et, actuellement peu défendu à la Commission des Droits de l’Homme des Nations unies.
Permettez-moi de revenir sur la question du financement du développement. Lorsque vous nous aviez reçu, avant la Conférence de Johannesburg, nous avions apprécié vos propos sur la notion d’une dette globale, liée à l’Histoire, et sur sa nécessaire annulation pour les pays les plus pauvres. Mais nous sommes très inquiets sur les procédures et les atermoiements qui caractérisent les remises de dette. Nous apprécions aujourd’hui votre appel aux allègements de dette pour les pays émergents et surtout votre déclaration pour dépasser les négociations au cas par cas. Nous voudrions insister pour que la France prenne l’initiative de proposer une Conférence internationale, dans le cadre des Nations Unies, pour étudier l’évolution de la dette et les modalités de son annulation dans le cadre des avancées possibles du droit international. Cette question de la dette n’est pas indépendante de celle de l’APD. Nous avons apprécié votre décision, confirmée dans les deux derniers budgets, d’amener l’APD à 0,5%, puis 0,7% du PIB, et nous prenons note de votre vigoureuse affirmation aujourd’hui de faire respecter cet engagement malgré les gels budgétaires. Pourtant, nous sommes très inquiets de voir cette augmentation de l’APD obtenue uniquement par l’augmentation mécanique des contributions multilatérales et l’affectation à l’APD des allègements de dette, alors qu’il avait toujours été affirmé que ces allègements seraient complètement additionnels. Nous constatons déjà une baisse des autres titres de l’APD et particulièrement du soutien à la coopération décentralisée des collectivités locales et aux associations de solidarité internationale.
Vous avez indiqué dans votre exposé que vous étiez pour une taxation internationale tout en indiquant votre méfiance pour la taxe dite Tobin. Monsieur le Président, si vous êtes pour une redistribution mondiale des richesses à partir de la taxation des profits réalisés à travers la mondialisation, peu importe la dénomination, nous sommes d’accord avec cette position. Nous espérons aussi que vous vous engagerez pour en réunir les conditions préalables, particulièrement la lutte contre la criminalité financière et l’interdiction des paradis fiscaux.
Le chantier du droit international et des institutions internationales est le chantier majeur de la gouvernance mondiale, comme la France l’a répété en défendant le multilatéralisme dans la crise entre les Etats-Unis et l’Irak. C’est ce qui nous amène à contester la légitimité du G8. Les dirigeants des pays qui composent le G8 sont légitimes pour gouverner leur pays, dans la mesure où ils ont été élus démocratiquement ; ils n’ont aucune légitimité à gouverner le monde. Comme ils ont, chacun, de par leur importance, des responsabilités particulières dans l’état du monde, nous nous intéressons aux dossiers qui seront abordés et nous manifesterons nos positions et nos propositions que nous défendrons avec chacun des dirigeants, et pour nous particulièrement avec les dirigeants français. Quand au G8, rien ne saurait justifier un système censitaire fondé sur la richesse et la puissance ; le système des Nations Unies qui doit certes être réformé, reste le cadre adéquat pour discuter et décider des grands problèmes du monde.
La dernière crise a montré l’importance de l’opinion publique mondiale. Avec un très grand nombre d’associations, nous préparons, entre autres manifestations, un Sommet pour un autre monde, avec des partenaires des pays du Sud et de l’Est. Nous avons apprécié la bonne volonté et la disponibilité de vos collaborateurs dans les négociations engagées pour la préparation de ces événements. Monsieur Gourdault-Montagne recevra une délégation à Evian le 2 juin, mais nous regrettons de n’avoir pu obtenir un accord pour tenir une conférence de presse au centre de presse de la ville de Publier.
Je vous remercie, Monsieur le Président, d’avoir reçu les associations et de les avoir écoutés.
Dans la discussion qui a suivi, le Président de la République est revenu sur deux points. Il a confirmé l’impossibilité de tenir une conférence de presse dans le périmètre de sécurité, mais il s’est engagé à ce que la presse puisse disposer de tous les moyens pour couvrir les événements qui auront lieu à Annemasse. Par ailleurs, il a accepté la création d’un groupe de travail sur la taxation internationale avec les associations qui le désireraient. Le Président d’ATTAC a marqué son accord pour la participation de ATTAC à ce groupe de travail.
ETRANGE POLITIQUE FRANCAISE
On a envie de dire à Jacques Chirac ; Monsieur le Président, si votre politique intérieure était à la hauteur de votre politique étrangère, vous pourriez être un des grands présidents de gauche de la France. Malheureusement, il ne faut pas rêver ; Jacques Chirac n’ambitionne pas d’être un président de gauche et sa politique intérieure est une des politiques les plus réactionnaires que l’on ait connu depuis longtemps en France.
