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Gauches mondiales et mouvements antisystémiques – Colloque IW -6p – 10.09.2023 – Internationalisme, mouvements

Colloque Immanuel Wallerstein
Capitalisme, anticapitalisme et sciences sociales engagées à l’échelle globale

 

Gauches mondiales et mouvements anti-systémiques

Gustave Massiah
10 septembre 2023

 

Notre table ronde concerne la Gauche Globale. Je voudrais l’introduire en quelques minutes (cinq minutes), en rappelant quelques hypothèses proposées par Immanuel. Et en rappelant que pour lui, la Gauche Globale est, depuis la révolution des mai-1968, constituée essentiellement par les mouvements sociaux et citoyens anti-systémiques.

Immanuel nous a appris, qu’en toutes circonstances, il fallait s’inscrire dans le temps long de l’Histoire. Il partage avec Fernand Braudel la passion de l’histoire des civilisations, de la grammaire des civilisations. Avec Samir Amin, Giovanni Arrighi, André Gunder Frank, il a contribué à rappeler la part des pays du Sud dans l’histoire de l’humanité et à interroger l’émergence d’un Sud Global.

Pour réfléchir à la situation et à ses évolutions possibles, il faut prendre en compte le capitalisme historique et l’évolution du capitalisme. L’hypothèse est celle du passage à une nouvelle phase du capitalisme. Elle est confortée par la prise de conscience de la rupture écologique et par l’hypothèse d’une quatrième révolution technologique, celle du numérique qui révolutionne le langage et l’écriture. Immanuel a aussi avancé l’hypothèse d’un épuisement du mode de production capitaliste dans les trente ans à venir. Mais cet épuisement ne déboucherait pas sur le socialisme mais vers un nouveau mode de production inégalitaire avec un changement des classes sociales principales. Quelle que soit l’hypothèse, celle du passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste ou celle du passage à un nouveau mode de production, les changements seront considérables et se traduiront par des années de transition riches en bouleversements sociaux et idéologiques.

Imanuel accorde une très grande importance à la période des révolutions des mai 1968 dans le monde ; en fait de la période de 1967 à 1973. Pour lui, il s’agit d’un changement géoculturel profond. A partir de là, les trois blocs idéologiques (conservateur, libéral, radical) vont évoluer avec les tentations des conservateurs vers l’extrême droite, le néolibéralisme, les contradictions du camp radical.

Immanuel insistait aussi beaucoup sur les révolutions de 1848. Et sur le débat qui a marqué les internationales sur les formes de la libération. S’agit-il des forces sociales, et plus particulièrement le prolétariat ouvrier, ou les forces nationalistes qui luttent pour un Etat sous la direction d’un bloc national relativement homogène. On pensait ce débat clôt avec la décolonisation ; on réalise aujourd’hui qu’il a repris sa vigueur avec la décolonisation inachevée et limitée à l’indépendance des Etats. Aujourd’hui, il faut redéfinir les articulations entre la solidarité internationale, comme valeur de référence et mouvement social ; l’internationalisme au niveau des rapports entre mouvements sociaux et mouvements nationaux ; et l’altermondiailisme, pour lequel un « nouveau monde possible » se construit par les mouvements sociaux et citoyens.

Le séminaire Race, Nation, Classe, conduit en commun avec Etienne Balibar, apporte une contribution majeure. Il est complété par un grand livre : L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence qui repart de la controverse de Vallolid en 1550 (sur les « esclaves naturels » et pour savoir si les amérindiens peuvent avoir une âme). Ce livre permet de comprendre l’ancienneté et l’importance du mouvements contre le racisme et les discriminations aujourd’hui dans le monde. Pour Immanuel, on ne pourra construire un universalisme vraiment universel si on ne lutte pas contre l’universalisme européen.

Immanuel a insisté sur le débat stratégique défini par la bourgeoisie et repris après le débat de la 1ére internationale : construire un parti, conquérir l’état, changer la société.

Le parti devient parti-etat avant d’avoir conquis l’Etat et l’Etat ne permet pas de changement radical de la société. C’est pourquoi, dans l’altermondialisme, les partis ne peuvent pas participer en tant que tels et diriger les Forums sociaux et les mouvements.  

La stratégie des mouvements doit répondre aux trois grandes contradictions : les contradictions sociales avec les inégalités et les discriminations ; les contradictions écologiques avec la mise en danger du climat et de la biodiversité ; les contradictions démocratiques qui ne peuvent pas se limiter au modèle de la démocratie occidentale et qui doivent réinterroger les autoritarismes.

Les cinq exposés qui vont être proposé concernent des mouvements sociaux emblématiques. Ils ont été très bien choisis (ce n’st pas moi qui les ai choisis) ils concernent le Rojava, les migrants, le féminisme décolonial, le Moyen Orient, l’écologie. Il faudra compléter avec les zapatistes et les peuples premiers, les mouvements paysans, les mouvements ouvriers, les mouvements syndicaux …

Colloque

Capitalisme, anticapitalisme et sciences sociales engagées à l’échelle globale

Immanuel Wallerstein

Gustave Massiah
15 – 08 - 2023

Immanuel a beaucoup compté, pour moi comme pour beaucoup d’autres. Je l’ai rencontré au début des années 1970, dans les séminaires que Samir Amin organisait à l’IDEP à Dakar. J’ai plusieurs fois assisté aux séminaires qu’il organisait à Paris, à la MSH. A partir des années 1990 nous nous retrouvions régulièrement dans les manifestations du mouvement altermondialiste et nous assistions ensemble aux forums sociaux mondiaux. Quand il arrivait à Paris, nous nous retrouvions avec Christophe Aguiton[1] pour faire le point sur le mouvement des FSM. Et nous étions présents aux rencontres d’accueil organisées par Jeanne Singer pour son arrivée à Paris, avec Béatrice, son épouse, et souvent avec Luciana Castellina et Rossana Rossanda quand elles étaient à Paris. 

Immanuel nous a tellement appris ! Comme les très grands pédagogues, il osait penser à haute voix devant son auditoire et faire découvrir de nouvelles hypothèses. Je me souviens du jour où il était parti de Cromwell pour développer la réflexion sur la question de la stratégie politique. Ainsi, il interrogeait la stratégie du pouvoir politique en montrant les limites de l’équation de Cromwell : créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société. Cette stratégie avait permis à la bourgeoisie de conquérir le pouvoir. Emmanuel Terray fait remonter cette stratégie au Parti Chrétien entre le 1er et le 3ème siècle. Les internationales successives, après la première, l’avaient adopté et nous en voyons aujourd’hui les limites et la nécessité de repenser la stratégie socialiste, de confronter la forme-parti à la forme-mouvement.

Immanuel accordait une très grande importance à la période 1965 à 1973, avec tous les « mai-1968 » dans le monde. Pour lui, c’était une nouvelle période qui s’était ouverte, une révolution culturelle. Bien sûr, il voyait bien la régression de la pensée et de la récupération des « nouveaux philosophes ». Mais, pour lui, et je partageai complètement ce point de vue, le vent des libertés de penser préparait une nouvelle période. Il en a parlé au Forum Social des Etats Unis à Détroit, en 2010, dans une salle galvanisée de jeunes activistes américains et internationaux. Et où il a démontré son humour en répondant par rapport au mouvement des Occupys : « vous avez raison, ils sont 1% et nous 99% ; mais n’oublions pas que 99%, ça ne suffit pas pour faire une majorité ! »

Immanuel a eu, avec Samir Amin, l’intuition du Sud Global. Leur travail avec André Gunder Frank et Giovanni Arrighi[2] a renouvelé les perspectives en rappelant le rôle des civilisations du Sud dans l’Histoire Mondiale.  Un de ses plus beaux livres est L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence[3] qui repart de la controverse de Vallolid en 1550 (sur les « esclaves naturels » et pour savoir si les amérindiens peuvent avoir une âme). Ce livre permet de comprendre l’ancienneté et l’importance du mouvements contre le racisme et les discriminations aujourd’hui dans le monde. Pour Immanuel, on ne pourra construire un universalisme vraiment naturel si on ne lutte pas contre l’universalisme européen. Immanuel et Etienne Ballbar ont conduit pendant plusieurs années un magnifique séminaire dont les conclusions ont été éditées dans le livre très important « Race, nation, classe, les identités ambigués [4] ».

Pour illustrer l’actualité de la pensée d’Immanuel Wallerstein, je voudrais revenir sur le débat qui traverse toute son œuvre, celui du capitalisme historique et de l’avenir du capitalisme. Il est probable que nous vivrons le passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste, comme entre 1914 et 1945, la rupture avec le passage au capitalisme fordiste et keynésien, avec la crise de 1929, et la politique de Roosevelt avec le new deal. L'hypothèse du passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste est très probable ; elle est amorcée avec les nouvelles formes de production, notamment le numérique. Elle est aussi interpellée par les changements dans les classes principales. Nous en avons quelques pistes. Dans la classe dominante, par la contradiction entre la financiarisation de la bourgeoisie et la culture des nouveaux dirigeants, cadres et managers du numérique. Dans la classe ouvrière, par la contradiction entre l'évolution des formes du salariat et le précariat.

L’hypothèse n’est peut-être pas seulement celle d’un changement de phase du capitalisme. Immanuel Wallerstein avance l’hypothèse qu’il s’agit d’une crise structurelle qui met en cause les fondements du mode de production capitaliste[5]. Il considère que le mode de production capitaliste est épuisé et que dans les trente prochaines années, il ne devrait plus être dominant. Mais, cette crise du capitalisme ne déboucherait pas sur le socialisme. C’est un autre mode de production, inégalitaire mais différent qui lui succéderait. Dans cette hypothèse, le capitalisme ne disparaîtrait pas, mais il ne serait plus le mode de production dominant dans les formations sociales, un peu comme l’aristocratie n’a pas disparu en laissant la première place à la bourgeoisie. De nouvelles classes sociales principales seraient en gestation dans nos sociétés. Le nouveau prolétariat viendrait du précariat et associerait les précaires et certaines formes du salariat. Les nouvelles classes dirigeantes pourraient être issues des techniciens et des cadres comme on peut le voir à travers les mutations sociales entrainées par le numérique. Les bourgeoisies parasitaires et rentières ne seraient plus dominantes et pourraient laisser la place à de nouvelles classes dirigeantes. Le néolibéralisme pourrait être toujours présent, mais ne serait plus complètement dominant. Il a déjà perdu une large part de sa légitimité et il a besoin de durcir ses moyens de répression pour maintenir son pouvoir. 

Quelle que soit l’hypothèse, celle du passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste ou celle du passage à un nouveau mode de production, les changements seront considérables et se traduiront par des années de transition riches en bouleversements sociaux et idéologiques. Les conséquences seront considérables au niveau de l’écologie et du changement climatique, au niveau social pour les inégalités et les discriminations, au niveau des guerres et au niveau de la nature des régimes politiques, de la définition même des démocraties.

Quand Thierry Paquot interviewe Fernand Braudel[6] et lui dit à un moment « Votre disciple Wallerstein » Fernand Braudel s’écrie, « mais, Immanuel n’est pas mon

disciple, il m’a autant apporté et appris que j’ai pu le faire pour lui ». Immanuel nous a énormément appris et ses livres continueront longtemps à le faire.

[1] Christophe Aguiton et Gustave Massiah. Immanuel Wallerstein, Un penseur majeur pour un autre monde possible, pour un meilleur monde, 2 septembre 2019

[2] Samir Amin, Giovanni Arrighi, André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein, Le grand tumulte, Editions La Découverte, 1991

[3] Immanuel Wallerstein European Universalism: The Rhetoric of Power, New Press, 2006 –

L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence, Editions Démopolis Paris 2008

[4] Etienne Balibar et Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe, les identités ambigués, Editions Poche Sciences Humaines, paris 1988

[5] Immanuel Wallerstein, préface à l’édition anglaise du livre de Gustave Massiah et Elise Massiah, Une stratégie altermondialiste, Editions Black Rose Books, Montréal

[6] Thierry Paquot, Immanuel Wallerstein, Une pensée monde, Hermès, La Revue 2020 /1 n°86

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