ACADEMIC SYMPOSIUM : WORLD SYSTEM IN THE 21st CENTURY
Accumulations, Polarisation versus Multipolarism and Internationalist Altenatives
Como nos podemos transformar as alternativas em realidade ?
Inscrire le Sud Global dans une stratégie d’émancipation
Gustave Massiah
22 septembre 2023
1.
Nous vivons une période d’incertitudes et de fortes contradictions dont l’issue n’est pas déterminée. Depuis les révolutions des nationalités de 1848, trois blocs politiques se disputent le pouvoir : un capitalisme libéral, aujourd’hui converti au néolibéralisme ; un capitalisme national-identitaire, aujourd’hui investit par les droites extrêmes ; un bloc progressiste à la recherche de nouveaux repères. Le néolibéralisme encore dominant est confronté à la rupture écologique, aux contradictions sociales et à la montée en puissance d’un Sud Global. Les droites extrêmes arrivent au pouvoir politique à partir des élections et non plus, comme dans les années 1970, par des coups d’état militaires. Elles ont mené la bataille pour l’hégémonie culturelle, contre l’égalité, depuis 1970 et mis en avant le nationalisme, le sécuritarisme et la dénonciation des migrants.
2.
Les contradictions sociales, écologiques, politiques, idéologiques sont toujours très présentes dans chaque pays et à l’échelle mondiale. L’extrême droite occupe le devant de la scène mais elle n’a pas encore gagné ; elle bénéfice pour l’instant de la crise aigüe que traversent les deux autres courants d’opinion. Le néolibéralisme s’est construit contre la droite classique libérale confrontée à la décolonisation. La réponse aux crises pétrolières en 1973 et en 1977 a permis une période de près de quarante ans de néo-colonisations, des formes de recolonisation, à travers la crise de la dette et les plans d’ajustement structurel expérimentés au Chili, qui ont permis d’abandonner les politiques keynésiennes d’alliance avec les nouvelles bourgeoisies du sud et les couches populaires du nord. Cette contre-offensive va triompher avec la liquidation des régimes progressistes du Sud et la chute du Mur de Berlin en 1989. Mais, la crise financière de 2008 marquera un coup d’arrêt dans l’avancée du capitalisme néolibéral. La rupture écologique, l’explosion des superprofits et les résistances des couches populaires ont mis en évidence les contradictions de la croissance néolibérale exacerbées par la crise de la pandémie et du climat.
3.
La crise actuelle rappelle, par certains côtés, celle des années 1930. Une période marquée par une évolution du capitalisme, avec des guerres, des changements géopolitiques, des montées d'alliances entre les droites et les extrêmes-droites, une interpellation de la démocratie. La situation est marquée par la crise du capitalisme de 1929. Dans une telle situation, trois types de contradictions prennent une grande importance. La première concerne la crise du mode de production dominant, le capitalisme avec le passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste, fordiste et keynésien, mis en œuvre par le new deal. La deuxième concerne la guerre et la démocratie. La troisième concerne l’élément nouveau, déterminant de la rupture écologique. La nouvelle crise correspondra-t-elle au passage à une nouvelle phase du capitalisme, amorcée avec les nouvelles formes de production, notamment le numérique. Le deuxième élément de rupture, celui de la liaison entre démocratie et guerre, est moins nouveau. Il est marqué aujourd’hui par la montée des autoritarismes de différentes natures. Par contre, la phase sécuritaire du néolibéralisme, depuis 2008, est accentuée par la rupture écologique qui introduit une très grande discontinuité.
La crise ouverte est une crise structurelle du capitalisme. Ce n’est pas une simple crise conjoncturelle et elle ne se limitera peut-être pas au passage à une nouvelle phase du mode de production capitaliste. Immanuel Wallerstein avance l’hypothèse qu’il s’agit d’une crise structurelle du mode de production capitaliste[1]. Il considère que le mode de production capitaliste est épuisé et qu’il ne devrait plus être dominant dans les trente prochaines années. Mais, cette crise du capitalisme ne déboucherait pas sur le socialisme. C’est un autre mode de production, inégalitaire mais différent qui lui succéderait. Dans cette hypothèse, le capitalisme ne disparaîtrait pas, mais il ne serait plus le mode de production dominant dans les formations sociales, un peu comme l’aristocratie n’a pas disparu en laissant la première place à la bourgeoisie.
4.
Un élément déterminant de cette crise est la montée en puissance du Sud Global qui a été analysée et théorisée d’abord par Samir Amin. Cette montée en puissance s’est appuyée sur les travaux sur l’Accumulation à l’échelle mondiale et le développement inégal[2]. Elle a été prolongée par la réappropriation de l’histoire longue des civilisations menée par Samir Amin, Immanuel Wallerstein, Giovanni Arrighi et André Gunder Frank[3]. Elle a été prolongée par les travaux en Amérique Latine sur le décolonial. La première faiblesse du courant progressiste vient de la faillite de l’utopie communiste et socialiste. La critique des régimes socialistes et communistes qui ont réellement existé, toujours nécessaire, est encore insuffisante. Et des propositions d’un nouveau projet de transformation radicale qui se différencierait d’un socialisme d’Etat n’ont toujours pas émergé. Cette situation renforce la crise profonde du courant progressiste à travers ses différentes composantes. C’est ce qui permet aux nouvelles droites de s’implanter dans des milieux populaires sans trop se soucier des contradictions entre leurs discours populistes et leur positionnement idéologique fondé sur les inégalités et leur adhésion au capitalisme nationaliste.
5.
Il existe, fort heureusement, des mouvements de contestation puissants porteurs de nouvelles radicalités. Radicalité au double sens de « prendre les choses à la racine » et aussi d’une nécessaire rupture radicale. Les mouvements sociaux en sont porteurs. Le mouvement social et le mouvement syndical, ouvrier et paysan. Les mouvements féministes, antiracistes, écologistes, des peuples premiers, des migrants, de défense des droits au logement, à la santé, … Prenons l’exemple du nouveau mouvement paysan. La Via Campesina regroupe des millions de petits paysans dans ses 182 associations dans 80 pays. Elle a réussi à convaincre que l’agriculture paysanne, combinant écologie, social et alimentation, est plus efficace et moderne que l’agro-industrie et permet la souveraineté alimentaire et la lutte contre les OGMs. C’est un renversement de perspective par rapport au néolibéralisme et aux nouvelles droites. Ces mouvements sont porteurs de valeurs fondamentales et notamment de l’égalité. Ces mouvements approfondissent dans leurs domaines mais ils n’ont pas encore construit un projet d’ensemble qui propose une alternative politique par rapport au néolibéralisme et aux nouvelles droites.
6.
La prise de conscience de la rupture écologique et sociale est un élément déterminant. La pandémie du covid a été un révélateur et l’a accentué. Le climat, la biodiversité, la cohabitation des espèces, interrogent le rapport entre l’espèce humaine et la Nature. L’écologie s’impose comme incontournable dans la compréhension de l’évolution. La rupture écologique remet en cause les conceptions dominantes de la croissance et du développement qui sont au fondement du capitalisme dominant[4]. Les contradictions écologiques, sociales, démocratiques et géopolitiques renforcent l'hypothèse d'une crise de civilisation. La question sociale reste déterminante ; elle ne peut pas être isolée des autres. Elle renvoie au salariat qui reste la forme dominante d’appropriation de la plus-value et de la séparation entre les classes sociales. La question sociale est au cœur des luttes et des revendications. Elle est au centre des luttes pour la question de la démocratie dans les entreprises. Elle interpelle aussi les opportunités ouvertes par l’économie sociale, solidaire et associative qui accompagne les débats sur l’avenir du capitalisme dès l’origine des entreprises.
7.
Les mouvements sociaux révèlent que les inégalités, les injustices, les discriminations sont devenues insupportables. Les mouvements sociaux annoncent une nouvelle ère à l’échelle mondiale. Une ère analogue à celle des droits au XVIIIe siècle, à celle des nationalités en 1848, à celle des révolutions socialistes du XXe siècle, à celle de la décolonisation à partir de 1920, à celle de la contre-culture et de la libération des femmes des années 1970 et à celle des mouvements antiracistes et décoloniaux. Cette révolution encore souterraine, mais dont les mouvements sociaux et citoyens, massifs et répétés, forment les principaux points d'accroche, est portée par l’idée partagée à l’échelle mondiale que les inégalités, les injustices, l'arbitraire et la corruption sont insupportables. Et que la révolte pour ne plus les supporter est légitime. D'autant plus légitime qu'il s'agit de l'avenir de l'Humanité elle-même, confrontée à une crise climatique et écologique majeure que les pouvoirs en place refusent de prendre en compte. Les révoltes ne sont pas seulement des soulèvements de refus. Les révoltes deviennent des révolutions quand des issues apparaissent possibles. Si les inégalités et les injustices sont devenues insupportables et inacceptables, c’est aussi parce qu’un monde sans inégalités et sans injustices apparaît possible.
8.
La question de la démocratie et de l’autoritarisme est une question centrale qu’il faut approfondir. La question de la démocratie définit les chemins de la transition ; démocratie dans les entreprises, démocratie locale ; démocratie dans l’action publique et dans les Etats, démocratie internationale. Les libertés, qui peuvent être réelles, ne sont pas vraiment partagées et beaucoup en sont exclus. De même, cette situation repose sur des inégalités entre les pays, et les peuples, qui ne sont pas supportables et qui sont de moins en moins supportées. En faisant des démocraties occidentales un modèle, unique et imposé, on risque de mettre en danger l’idée même de démocratie. Dans un excellent article, Kavita Krishnan, pose la question « la multipolarité est-elle le mantra de l’autoritarisme ?»[5] Les sociétés sont confrontées à une triple panique, panique économique, panique identitaire, panique écologique. L’extrême droite capitalise les ressentiments contre les élites, contre ceux qui viennent d’ailleurs et contre les très pauvres qualifiés d’assistés. Le défi est de renouveler la définition des peuples, des nations et des Etats par rapport à la mondialisation et par rapport à la Nature.
9.
A partir de 2011, de nouveaux mouvements renouvellent l’approche de la démocratie. Nous avons assisté à une succession ininterrompue de mouvements partout dans le monde. Ils sont réprimés mais ils ouvrent de nouvelles voies. A partir de 2020, Les pandémies et le climat occupent le devant de la scène. Ce n’est pas la première fois qu’ils s’invitent dans l’Histoire[6]. Dans tous les pays de nouveaux mouvements amènent les Etats à mettre en place des politiques de prévention et de soutien aux populations en termes médicaux et sociaux. Les mouvements mettent en avant de nouvelles propositions pour la garantie des droits : droit à la santé, droit à l'éducation, droit au revenu qui, il y a peu, apparaissait comme complètement utopique, droit au travail, droit aux services publics, droit à une action publique qui n'est pas uniquement la bureaucratie et l'État, droit des communs par rapport à la propriété. Les mouvements mettent en avant une floraison extraordinaire d'idées nouvelles. Évidemment, elles ne vont pas s'imposer tout de suite ; elles sont le support de ce que peut être un nouveau monde. La vague des mobilisations depuis 2011 a soulevé de grands espoirs. Elle n’a pas réussi à imposer de nouveaux pouvoirs et s’est heurté à des autoritarismes violents. Elle a ouvert de nouvelles pistes. La stratégie de ces mouvements donne une plus grande place au local. Parmi les mouvements qui servent de référence, citons : les zapatistes (démocratie, justice, liberté ; diriger en obéissant, insurrection indienne et résistances planétaire) ; les jeunes iraniennes (Femme, vie, liberté) ; les Kurdes du Rojava (Femme, écologie, démocratie ; municipalisme)
10.
La décolonisation n’est pas terminée ; la réinvention de l’internationalisme commence. A la Conférence de Bandung en 1955, Chou En Lai avait affirmé : les Etats veulent leur indépendance, les Nations veulent leur libération, les Peuples veulent la révolution. Les Etats ont gagné leur indépendance à quelques exceptions près, dont la Palestine. Mais on en voit les limites. La période ouverte est celle de la libération des Nations et de la révolution des Peuples. Au Congrès des peuples d’Orient, à Bakou, en 1920, on avait assisté à la définition d’une nouvelle alliance stratégique, l’alliance entre les mouvements de libération nationale et les mouvements communistes. Jusque-là, ils se faisaient la guerre. Pour les communistes, les mouvements de libération nationale représentaient les nouvelles bourgeoisies, et pour les mouvements de libération nationale, les communistes étaient les ennemis. Malgré ces divergences, l’alliance a duré cinquante ans et a permis la première phase de la décolonisation, celle des indépendances. Aujourd’hui l’alliance des droites et des extrêmes droites met en avant les nationalismes identitaires. La réponse est la construction d’un système international qui mette en avant les Etats, les nations et les peuples. Un nouvel internationalisme qui prolonge la solidarité internationale et l’altermondialisme. La solidarité internationale est la dimension internationale de la solidarité ; elle s’appuie sur les mouvements sociaux et les partenariats. L’altermondialisme affirme qu’un autre monde est possible et que les mouvements sociaux et citoyens s’engagent dans la construction de cet autre monde.
Il faut revenir à la question des alliances stratégiques. Les nouvelles droites se sont reconstruites à partir des courants intégristes dans les religions. L’échec du projet socialiste et communiste a créé un vide sur la question du sens de l’Histoire, et par extension du sens de la vie. Les religions et les spiritualités s’en sont emparées. Dans les luttes pour la décolonisation, des approches plus complètes ont été proposées. Que l’on pense à la théologie de la libération en Amérique Latine, à la place des courants musulmans dans la lutte du mouvement de libération algérien. De même aujourd’hui, différents courants religieux populaires jouent un rôle important dans la création de la Via Campesina. Les nouvelles droites se sont imposées dans chacune des religions en s’appuyant sur les intégrismes. Il faut repartir du débat dans chacune des religions entre les extrêmes et les tenants d’une universalité solidaire. Nous pouvons mobiliser dans chaque religion des personnes qui sont engagées dans des politiques d’ouverture et d’émancipation. En donnant la parole à celles et ceux qui s’opposent aux divers intégrismes et à leurs prolongements vers les extrêmes-droites. C’est une alliance de long terme, analogue à celle qui avait relié les mouvements de libération nationales et les mouvements communistes pendant la première phase de la décolonisation.
12.
La discussion porte sur la définition d’une stratégie d’émancipation. La bourgeoisie avait défini une stratégie de transformation sociale, « créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société ». Après bien des débats dans la 1ère Internationale, notamment sur l’Etat, au moment de la Commune, cette stratégie avait été confirmée par les deuxième et troisième Internationales. Mais aujourd’hui, elle est remise en cause. L’Etat s’est révélé plus apte à construire le capitalisme et à le reproduire qu’à le dépasser. Et, un parti créé pour conquérir l’Etat se transforme en parti-Etat avant même d’avoir conquis l’Etat. C’est ce qui explique l’importance donnée à la forme mouvement par rapport à la forme-parti. L’équation de la stratégie de transformation reste à définir. Elle passe par la valeur de l’égalité qui permet de s’opposer aux valeurs de l’extrême droite, aux inégalités et aux discriminations.
L’émancipation est portée par la radicalité des mouvements. D’abord le mouvement féministe et le mouvement antiraciste. Avec en position centrale, le mouvement syndical, ouvrier et paysan, les peuples premiers, les migrants, l’égalité des droits (logement, santé). Ces mouvements suscitent des réactions très violentes, mais ils creusent leur sillon. Ce qui manque, ce à quoi il faut travailler, c’est un projet commun, un projet qui permettrait de renouveler une utopie d’émancipation, un nouvel internationalisme. Tout est à construire : une approche théorique et philosophique, un projet de société, un récit mobilisateur, une stratégie et des alliances. Ce sont les tâches de la période à venir.
[1] Immanuel Wallerstein, avec Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derluguian et Craig Calhoun, Does Capitalism Have a Future?, Oxford University Press, 2013
Immanuel Wallerstein, "Préface "Dilemnas of the Global Left" to Gustave Massiah, Strategy for the Alternative to Globalisation, Montréal, New-York, London, Black Rose Books, 2015
[2] Samir Amin, l(Accumulation à l’échelle mondiale, Editions Anthropos, 1970
Samir Amin, Le développement inégal, Editions de Minuit, 1973
[3] Samir Amin, Giovanni Arrighi, André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein, Le Grand Tumulte, Editions La Découverte, 1991
[4] Gustave Massiah, Repenser le développement pour repenser la solidarité internationale, mai 2019
[5] Kavita Krishnan, La multipolarité est-elle le mantra de l’autoritarisme ?
https://www.theindiaforum.in/politics/multipolarity-mantra-authoritarianism ; https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/03/06/multipolarite-le-mantra-de-lautoritarisme-sotsialnyi-rukh-et-la-gauche-en-inde/
[6] Gustave Massiah, Le rôle de la pandémie et du climat dans la crise de civilisation, Paris, juin 2020
A partir de l’excellent livre de Kyle Harper, Comment l'empire romain s'est effondré éditions La Découverte 2019, (version française de The Fate of Rome, Priceton University Press, 2017). Kyle Harper discute de leur rôle dans la chute de l’empire romain occidental et montre comment ils ont révélé la perte de résilience de Rome.
