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La démarche altermondialiste de réponse à la crise – interview Interlignes – 3p – 21.01.2014 – Altermondialisme, crise

La démarche altermondialiste de réponse a la crise

Interview Revue Interlignes, Philippe Martinetti

Gustave Massiah
26 avril 2013

Comment analyser la situation ?

Ce que l’on a convenu d’appeler la crise s’approfondit. Admettons que la dimension financière, la plus visible, est une conséquence qui témoigne de la profondeur de la crise. Au-delà des crises ouvertes alimentaires, énergétiques, climatiques, monétaires, … la crise se caractérise par l’articulation de quatre dimensions : sociales et économiques, celle des inégalités sociales et de la corruption ; géopolitiques et militaires avec la fin de l’hégémonie des Etats-Unis, la crise du Japon et de l’Europe et la montée de nouvelles puissances ; idéologiques et culturelles avec l’interpellation de la démocratie, les poussées xénophobes et racistes ; écologiques et civilisationnelles avec la mise en danger de l’écosystème planétaire.

Il s’agit en fait d’une triple crise emboîtée : une crise du néolibéralisme en tant que phase de la mondialisation capitaliste ; une crise du système capitaliste lui-même qui combine les contradictions les modes de production et les modes de consommation, entre le productivisme et les contraintes de l’écosystème planétaire ; une crise de civilisation qui nécessite de revenir sur les rapports entre l’espèce humaine et la Nature qui ont défini la modernité dominante et qui ont marqué certains des fondements de la science contemporaine.

 

Comment définir la démarche altermondialiste ?

La démarche altermondialiste part des mouvements et de leurs mobilisations pour analyser la situation et proposer des solutions. Elle met en avant la proposition de plusieurs philosophes : « résister c’est créer ». Le mouvement altermondialiste se construit dans la convergence des mouvements sociaux et citoyens dans le monde.

Dans chaque période de la mondialisation, il y a une logique dominante et une logique antisystémique. La société se construit par la confrontation entre les deux. Le mouvement altermondialiste s’oppose à la logique dominante de la période actuelle, celle de la financiarisation. L’épuisement de cette logique, celle que nous qualifions de néolibérale, ouvre des possibilités de dépassement.

Le mouvement altermondialiste est un mouvement historique qui prolonge et renouvelle les mouvements précédents, le mouvement pour les droits civils et politiques, le mouvement social et notamment le mouvement ouvrier, le mouvement de la décolonisation, le mouvement pour le renouvellement de la démocratie.

Le mouvement est porteur d’une nouvelle culture politique qui imprègne les initiatives et les mobilisations bien au-delà du processus. Cette tentative d’une nouvelle culture politique se prolonge avec les nouveaux mouvements qui marquent le nouveau cycle de luttes et de révolutions ; les printemps arabes, les indignés, les occupy, les étudiants chiliens et les carrés rouges québécois. Le fond commun est celui de l’affirmation de la diversité dans la convergence des mouvements, de la primauté donnée aux activités autogérées, du choix de l’horizontalité et de la recherche de formes d’autorité qui ne reposent pas sur la hiérarchie. D’autres voies sont ouvertes sur le rapport entre engagement individuel et collectif ; sur les limites des délégations et la nécessité de coordinations ; sur les modes d’organisation des mouvements ; sur les formes du rapport au politique, sur la nature de l’espace public, territorial ou virtuel.

Le processus des forums sociaux mondiaux concrétise le mouvement altermondialiste mais ne le résume pas. Plus de cinquante forums thématiques, régionaux et nationaux approfondissent l’orientation stratégique, celle de l’égalité des droits. Ils portent et anticipent une nouvelle génération de droits (les droits de la Nature, la liberté de circulation, la souveraineté alimentaire, …). Ils mettent en avant des propositions pour les politiques publiques. Ils permettent les échanges sur les pratiques d’émancipation concrètes.

 

Quels sont les avenirs possibles ?

L’épuisement du néolibéralisme ouvre une période de crise structurelle qui verra la confrontation entre plusieurs avenirs possibles. Retenons-en trois : le renforcement sous d’autres formes de la financiarisation et son extension à la Nature ; un réaménagement du capitalisme fondé sur une régulation publique et une modernisation sociale ; une rupture ouvrant sur une transition écologique, sociale et démocratique. Les situations concrètes seront caractérisées par des articulations spécifiques entre ces trois logiques.

La première vision correspond à une conception de l’économie verte financiarisée. Dans cette vision, la sortie de la crise passe par l’élargissement du marché mondial, par le « marché illimité » nécessaire à la croissance. Elle propose d’élargir le marché mondial, qualifié de marché vert, par la financiarisation de la Nature, la marchandisation du vivant et la généralisation des privatisations.

Dans cette logique, il s’agit de s’opposer à l’idée que l’accès aux droits est acquis par la gratuité. La Nature produit des services (elle capte le carbone, elle purifie l’eau, etc.) L’affirmation est que ces services sont dégradés parce qu’ils sont gratuits. Pour les améliorer, il faut leur donner un prix, un prix défini par le marché. Il faut les marchandiser et introduire de la propriété. Il s’agit de remplacer le droit de propriété humaine sur la Nature par une propriété privée qui permettrait une bonne gestion de la Nature. Il faudrait laisser cette gestion de la Nature aux grandes entreprises multinationales, financiarisées, qui sauraient la gérer et pallier à ses insuffisances. Une nouvelle offensive est menée pour éliminer toute référence aux droits fondamentaux qui pourrait affaiblir la prééminence des marchés. Il s’agit de subordonner le droit international au droit des affaires.

La deuxième conception est celle du Green New Deal, défendue par d’éminents économistes de l’establishment comme Joseph Stiglitz, Paul Krugman et Amartya Sen souvent qualifiés de néo-keynésiens. Il s’agit d’un réaménagement en profondeur du capitalisme qui inclut une régulation publique et une redistribution des revenus. Elle est encore peu audible aujourd’hui car elle implique un affrontement avec la logique dominante, celle du marché mondial des capitaux, qui refuse les références keynésiennes et qui n’est pas prêt à accepter qu’une quelconque inflation vienne diminuer la revalorisation des profits. La situation nous rappelle que le New Deal adopté en 1933 n’a été appliqué avec succès qu’en 1945, après la deuxième guerre mondiale

La troisième conception est celle des mouvements sociaux et citoyens qui a été explicitée dans le processus des FSM. Les mouvements sociaux ne sont pas indifférents aux améliorations en termes d’emploi et de pouvoir d’achat que pourrait apporter le Green New Deal. Mais ils constatent l’impossibilité de les concrétiser dans les rapports de forces actuels. Ils considèrent que la croissance productiviste correspondant à un capitalisme, même régulé, n’échappe pas aux limites de l’écosystème planétaire et n’est pas viable.

Ils préconisent une rupture, celle de la transition sociale, écologique et démocratique. Ils mettent en avant de nouvelles conceptions, de nouvelles manières de produire et de consommer. Citons : les biens communs et les nouvelles formes de propriété, le contrôle de la finance, le buen-vivir et la prospérité sans croissance, la réinvention de la démocratie, les responsabilités communes et différenciées, les services publics fondés sur les droits et la gratuité. Il s’agit de fonder l’organisation des sociétés et du monde sur l’accès aux droits pour tous.

 

Quelle pensée stratégique altermondialiste ?

Une orientation alternative s’est dégagée dans les forums sociaux mondiaux. On peut organiser chaque société et le monde autrement que par la logique dominante de la subordination au marché mondial des capitaux. On peut organiser chaque société et le monde à partir de l’accès aux droits pour tous et de l’égalité des droits, du local au planétaire.

Dans les forums sociaux mondiaux, deux préoccupations sont présentes : la définition de mesures immédiates à imposer par rapport aux conséquences de la crise sur les conditions de vie des couches populaires et la nécessaire définition d’une orientation alternative

De nombreuses propositions immédiates qui ont été avancées dans le Forums depuis dix ans. Par exemple : la suppression des paradis fiscaux et juridiques ; la taxe sur les transactions financières ; la séparation des banques de dépôts et des banques d’affaires ; la socialisation du secteur financier ; l’interdiction des marchés financiers dérivés ; les redistributions de revenus ; la protection sociale universelle ; etc. Ces propositions ne sont pas révolutionnaires en elle-même. Elles sont reprises aujourd’hui par des économistes de l’establishement et même par certains gouvernements. Mais ces déclarations ne sont pas suivies d’effet car elles nécessitent une rupture avec le dogme néolibéral et la dictature des marchés financiers. Et ce sont toujours ces forces qui sont dominantes et qui n’accepteront pas, sans affrontements, de renoncer à leurs gigantesques privilèges. Dans le FSM la question posée est de mener les mobilisations à la hauteur des enjeux.

La mise en œuvre d’une alternative est engagée dès aujourd’hui à travers les luttes, car la créativité naît des résistances. Elle se traduit dans les mobilisations pour des politiques publiques fondées sur l’égalité des droits. Elle se construit dans des pratiques concrètes d’émancipation qui, du niveau local au niveau global, préfigurent les alternatives.

Entre la question de l’urgence, celle de la dictature du réalisme, et celle de la transformation structurelle, les mouvements sont confrontés à la nécessité de définir une nouvelle pensée stratégique. Et de traduire cette nouvelle pensée stratégique par une réinvention du politique.

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