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La situation en Afrique du Nord – entretien avec Fériel Berraies – 5p – 25.02.2013 – Afrique, situation

La situation en Afrique du nord

Entretien avec Gustavo Massiah
De Fériel BERRAIES GUIGNY

Gustave Massiah
25-02-2013

Vous êtes très attaché aux pays du Sud, parlez-nous de votre vision des choses s'agissant de ce qui se passe actuellement en Afrique du Nord,  vous êtes  très au fait de certaines questions sensibles de la région, quel est votre vision de ce qui se passe en Tunisie, en Egypte, en Lybie ? au Moyen Orient dont la Syrie etc

Les représentations évoluent. Le Sud renvoyait aux pays décolonisés qu'on avait essayé d'enfermer dans une représentation du Tiers monde. La représentation Nord Sud n'est plus suffisante aujourd'hui. D'abord parce qu'il y a, dans chaque pays et à l'échelle mondiale, un Sud dans le Nord et un Nord dans le Sud. La montée en puissance des BRICS qu'on appelle de manière approximative les émergents et la crise relative de l'hégémonie de l'Europe et des Etats Unis traduisent l'importance des bouleversements géopolitiques en cours. En fait dans le monde actuel, nous sommes dans le prolongement de la décolonisation qui est inachevée.

Ce qui se passe au Maghreb et au Machrek est l'ouverture d’un nouveau cycle de luttes et de révolutions. Elles ont commencé en Tunisie et se sont étendues à l'Egypte puis à toute la région. Il s'agit d'un soulèvement des peuples autour de revendications clairement exprimées : la justice sociale, le refus des inégalités et de la corruption, les libertés, le refus de la domination. Ces revendications ont traversé la Méditerranée pour s'exprimer de manière spécifique avec les indignés en Espagne, au Portugal et en Grèce, puis elles ont traversé l'Atlantique avec les occupy wall street, Montréal, ...

Les insurrections urbaines dans la région ouvrent une période de rupture dans la durée. Le temps d'une révolution n'est ni court, ni linéaire. Après toute période d'insurrections, il y a des régressions, une peur du changement et un désir d'ordre. Ce n'est que dans un deuxième temps que le changement fait son chemin et explore de nouvelles voies. Dans la Région, le désir de changement est toujours vif et les sociétés sont dans la lancée de leurs révoltes. Mais dans ces périodes, les peuples ne sont pas les seuls acteurs ; les manipulations extérieures sont nombreuses et s'attachent à infléchir le cours de l'Histoire. Une de leurs conséquences est de transformer un soulèvement populaire en guerre civile. Mais il ne faut pas oublier que c'est le soulèvement populaire qui est premier et qu'il ne résulte pas d'un complot.

Il y a également une salafisation du Sahel avec l’émergence de l'islamisme, le sahelistan? l'implication de la France au Mali, dégats plus qu'autre chose ? quels sont le motif réel de cette politique ? et pourquoi avoir tourné le dos à la Tunisie et être accouru pour le Mali etc...

Ce qu'on appelle l'islamisme, sous ses différentes acceptations, n'est pas tombé du ciel ! Il s'est développé à partir des conditions de vie catastrophiques des couches populaires dans les différents pays. Cette situation sociale a été fortement accentuée par les politiques néolibérales qui ont accru la précarité et la misère. Dans de nombreux pays, des dictatures se sont imposées pour garantir aux multinationales et aux Etats dominants, l'accès aux matières premières, le contrôle des flux migratoires, les programmes d'ajustement structurel. Ces dictatures ont développé à une grande échelle l'affairisme clanique et la corruption provoquant dans les populations un rejet moral par rapport aux couches dirigeantes. L'échec des réponses socialiste et baasistes a ouvert la voie à la recherche de nouvelles réponses que les courants islamistes ont réussi à incarner au niveau d'une partie des peuples.

Les réponses à ces questions sont d'abord internes. Les pays dominants, et notamment la France, défendent d'abord leurs intérêts. Dans certains cas, le soutien extérieur quand il est demandé par la population peut être nécessaire. Mais il est toujours dangereux et n'oublions pas que le droit d'ingérence est intimement lié à la colonisation. Le bon programme c'est celui qui a été avancé par les soulèvements en Tunisie, en Egypte et dans tant d'autres pays : justice sociale, libertés, refus des inégalités et de la corruption, refus de la domination.

Des mouvements sociaux porteurs d’espoir qui ont vite, viré au drame ? le cœur du problème était pourtant simple : emploi, liberté, démocratie, est ce un menu impossible pour notre région ?

Mais, l'Histoire n'est pas finie, elle commence. Ce programme est possible et nécessaire. Avec une condition supplémentaire : il doit être approprié et porté par le peuple. C'est le rôle de la politique d'en trouver les moyens et les manières de l'exprimer.

En tant qu’altermondialste, quelles solutions proposer à ces remous sociaux que l’on finit par asphyxier pour le bien d’une politique politicienne qui en fait étouffe le citoyen ?

Pour les altermondialistes, il s'agit d'affirmer que les solutions exigent une politique alternative, un autre modèle de transformation sociale que le modèle néolibéral.  Les politiques actuelles sont subordonnées à l'ajustement au marché mondial des capitaux dont a vu les ravages dans tous les pays, à travers l'endettement et la paupérisation. Le modèle alternatif a été défini dans les forums sociaux mondiaux. Les politiques à mettre en œuvre doivent permettre l'accès aux droits pour tous et une évolution vers l'égalité des droits. Une démocratie civique a peu de chances de résister sans un minimum de démocratie sociale. Ce n'est pas une condition suffisante, mais c'est une condition nécessaire pour ouvrir le champ des libertés et des droits civils et politiques, mais aussi économiques, sociaux, culturels et écologiques.

Le solidaire, l’éthique, et le développement durable sont-ils réellement compatibles avec le projet utipique de démocratisation à l’occidentale de la région ?

La démocratisation de la région est à l'ordre du jour. Le projet ne peut pas être celui d'une démocratisation à l'occidentale. D'abord parce que la démocratie à l'occidentale a beaucoup de limites en termes de racisme, de discriminations, d'injustices et d'inégalités. On peut le voir notamment avec les migrants, les quartiers populaires, les chômeurs, etc. Ensuite, parce que la démocratie occidentale s'est construite par des avantages pour certains pays payés par la subordination d'autres pays. Enfin, dans beaucoup de pays, la référence occidentale est portée par des catégories ressenties comme coupées des peuples. Le projet de l'avenir est celui de l'invention d'une démocratisation, et même d'une démocratie universelle qui tienne compte des identités et des spécificités. Cet universalisme implique une "déconstruction" au sens philosophique du terme de l'universalisme occidental qui a été porteur de la colonisation et une co-construction d'un nouvel universalisme. Il s'agit d'une nouvelle approche qui concilie les libertés individuelles et les libertés collectives. C'est celle qui a été exprimée par la jeunesse dans les soulèvements populaires.

Un plan marshall aurait pu aider en tout cas certains pays de la région, bien que certaines allégeances politiques du Nord et du Golfe continent d’alimenter les bra s armés des nouvelles politiques fondamentalistes, quelle solution ?

Ce qui manque d'abord aux pays de la région ce ne sont pas des investissements ou des subventions. Ces transferts sont toujours coûteux sur le plan politique et même sur le plan économique car ils sont conditionnels. Après la guerre, le plan marshall avait pour objectif d'engager les pays européens sur la vois d'un développement capitaliste de marché alors que dans beaucoup de pays européens, notamment la France, des gouvernements issus de la Résistance pouvaient être tentés par d'autres voies. Dans les pays de la région, l'urgence est de relancer les économies sur les bases actuelles, par exemple le tourisme pour la Tunisie. Mais ce qui sera déterminant, c'est de lancer un projet économique et social de transformation sur des bases nouvelles privilégiant la consommation populaire. Un tel projet nécessitera une modification des règles économiques internationales pour ne pas dépendre des oukases conjoints du FMI, de la Banque Mondiale et des monarchies du Golfe. Mais cette modification n'est pas préalable ; elle résultera de l'engagement de pays dans d'autres directions qui aménera à revoir les règles internationales. Comme on peut le voir en Amérique Latine avec des pays comme le Brésil, le Vénézuela, l'Equateur, la Bolivie qui forcent la Banque Mondiale et le FMI à négocier avec ces pays sur d'autres bases.


Gustavo Massiah, diriez-vous comme Monsieur Hessel qu’il faut s’indigner, car d’un côté on réagit pour le Mali, pas encore pour la Syrie, pas du tout pour certains pays d’Afrique du Nord, quel rôle altermondialiste peut jouer le Nord

On a toujours raison de s'indigner contre des conditions indignes. Ce qu'affirmait Stéphane Hessel a été clairement exprimé par Occupy Wall Street quand ils ont dit : vous êtes 1%, nous sommes 99%, indiquant ainsi que la majorité des richesses et du pouvoir était concentré dans quelques mains. Ils indiquaient aussi que la corruption découle automatiquement de la fusion du pouvoir financier et du pouvoir politique. Les altermondialistes luttent pour une société plus juste à l'échelle mondiale. Cet autre monde possible est d'abord le rôle des mouvements pour construire des sociétés plus justes. Il n'y a pas de raccourci qui confierait aux Etats dominants le soin de faire régner la justice dans le monde. C'est l'action des mouvements qui peut remettre en cause les égoismes et la volonté de puissance des Etats.

Parlez-nous de la prochaine tenue du Forum mondial social en Tunisie ? parlez nosu de cette initiative d'hier à auj ? pourquoi la Tunisie ? quelles seront les thématiques abordées etc?

Le Forum social mondial 2013 aura lieu en Tunisie là où a commencé le nouveau cycle de luttes. Le mouvement social tunisien a invité les mouvements de la société civile internationale a venir débattre en Tunisie. Les mouvements de la société civile internationale viendront témoigner leur reconnaissance au mouvement tunisien pour le rôle qu'il a joué au niveau mondial et apporteront leur soutien à ce mouvement. Il y a déjà 4000 associations de 108 pays qui se sont inscrits pour ce forum. Les activités du forum sont des activités autogérées, proposées et mises en oeuvre par ces mouvements. Il y a aujourd'hui 1500 activités proposées ; un effort de regroupement pourrait les ramener à 1000. Le forum aura lieu du 26 au 30 mars, il sera précédé par un forum mondial des médias libres alternatifs et un forum mondial sciences et démocratie. Le deuxième jour les activités autogérées seront ciblées sur la région maghreb et machrek et les nouveaux mouvements dans le monde. Les troisième et quatrième jour, les activités autogérées aborderont la diversité des thématiques. Le quatrième et cinquième jour, auront lieu des assemblées de convergence pour les mobilisations et les actions à partir des propositions des participants. Le premier jour, le Forum sera ouvert, avant la marche d'ouverture, par une assemblée mondiale des femmes.

Vous revenez de la Tunisie, du calme après la tempête comme vous dites 🙂

Il y a actuellement, en Tunisie et en Egypte, quatre pôles en confrontation pour le pouvoir : le pôle aujourd’hui majoritaire avec un groupe dominant "Frère musulman", dont Ennahda  en Tunisie ; le pôle des partis de la gauche laïque malgré sa fragmentation ; le pôle conservateur traditionnel qui regroupe des forces de l’ancien régime et qui reste influent dans la police et l’administration et dans l'armée en Egypte ; le pôle dit des « salafistes » qualifié aussi de « islamiste radical », minoritaire mais très organisé et déterminé. Cette configuration est propice aux provocations ; chaque incident fait exploser l’ensemble. Pour autant, il y a une forme de stabilité relative dans la mesure où aucun pôle ne peut imposer son hégémonie parce que la société reste très mobilisée. Même l'alliance des Frères musulmans et de l'armée en Egypte n'y est pas arrivée. C'est l'élément déterminant aujourd'hui qui permet de dire que le processus révolutionnaire n'est pas terminé. Les forces sociales qui se sont engagées dans le soulèvement sont toujours présentes et ne se laisseront pas imposer une restriction des libertés.

 

Un grand merci !

Webzine United Fashion for Peace : Le magazine pour une planète éthique
 webzine.unitedfashionforpeace.com

Fériel  BERRAIES GUIGNY

Présidente et Fondatrice de UFFP
Plateforme, Caravane de mode internationale  et Association française
loi 1901
.
2 Allée d'Arbois résidence du Clos de la Vigne

77330 OZOIR LA FERRIERE
SEINE ET MARNE

Journaliste indépendante et Correspondante à Paris
email:ferielbg@gmail.com

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