Le miroir chinois
Réflexions sur le capitalisme, le numérique et l'altermondialisme,
à partir du livre Red Mirror de Simone Pieranni
C&F éditions
Février 2022 »
Extrait de: Gustave Massiah. « [Le Miroir Chinois]. » Apple Books.
J’ai écrit un long article à partir du livre de Simone Pieranni sur Red Mirror
Les éditions C&F qui l’ont édité ont publié cet article dans un livre Le Miroir Chinois que vous trouverez en pièce jointe en PDF et en livre numérique - Gustave Massiah
Les éditions C&F nous offrent encore un beau livre et un livre très important. Il s’agit de Red Mirror, l’avenir s’écrit en Chine. Ce livre est écrit par Simone Pieranni, journaliste au quotidien italien Il Manifesto et animateur de l'agence de presse numérique China Files[1]. Il suit de près, depuis des années, ce qui se passe à Pékin et décrypte, à partir de cinq questions, en cinq courts chapitres consacrés à l’évolution du numérique en Chine, ce que la Chine nous apprend sur un possible avenir du monde. Simone Pieranni interroge la Chine dans les domaines géopolitique, social, écologique, démocratique. Red Mirror n’est pas un livre de science-fiction ou de géopolitique. Ce n’est pas une étude exhaustive de la Chine, c’est un appel à la nécessité de tenir compte de la dynamique chinoise pour examiner les tendances à l’œuvre en Chine et explorer les voies qu’elles ouvrent pour l’avenir du monde.
Dans une première partie du présent texte, nous partons de ce qu’expose Simone Pieranni dans son livre. Dans une seconde partie, nous partirons de l’analyse de la situation actuelle et des grandes questions de transformation en tenant compte de la nouvelle position de la Chine dans le monde et de ce qu’elle expérimente et projette.
« En nommant son livre Red Mirror, Simone Pieranni se réfère à la série télévisée Black Mirror dont le but premier était de montrer à quoi ressemblerait notre monde une fois que la technologie, créée par l'Homme, aurait pris le dessus sur les humains. Interrogé par la rédaction de The Guardian sur les origines du titre de la série, son créateur Charlie Brooker explique que le Black Mirror (le miroir noir, en français) désigne en fait « tous les écrans qui nous entourent ».
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À partir du numérique en Chine : Quelques réflexions sur de possibles avenirs du monde
L’avenir du monde n’est pas écrit. La Chine ne résume pas l’avenir du monde mais à partir de la Chine, on peut percevoir des tendances à l’œuvre. La pandémie de coronavirus a démontré la puissance et les dangers de l’intelligence artificielle et du contrôle des données. Elle a confirmé que nous étions à un croisement dans l’évolution des futurs possibles.
Dans un article remarquable, Walden Bello, de Focus on Global South, analyse l’évolution de la Chine[2]. Il rend d’abord un hommage au PCC pour son centenaire. Il indique qu’il n’y a pas beaucoup de partis communistes qui ont atteint cent ans et qui ont conduit trois révolutions. Il rappelle la révolution de libération nationale, sous la direction de Mao Zedong, et la Révolution culturelle abandonnée au profit de la modernisation nationale. La troisième révolution est une révolution capitaliste nationale, une forme spécifique à la Chine de capitalisme d’État contrôlé, doublée de la volonté d’être reconnue comme un leader de l’économie mondiale.
Walden Bello ne se livre pas à une condamnation de l’évolution chinoise. Il termine son article par un certain nombre de recommandations à la Chine, sur les nouvelles routes de la soie qui pourraient constituer une ouverture pour les pays du Sud, sur l’évolution de Taiwan et de Hong-Kong qui sont certes chinoises mais dont les souhaits d'autonomie des habitants devraient être écoutés, sur le respect des droits des Ouïgours, … Il pose également une question fondamentale quant à cette évolution capitaliste de la Chine : faut-il passer par là ? L’achèvement du capitalisme est-il nécessaire pour sortir du capitalisme ?
Le débat sur la nature du système dominant en Chine est ouvert. Claudio Katz pose la question dans un très important article de Viento Sur[3]. La Chine n'est ni puissance impérialiste, ni pays du Sud ; il propose plusieurs scénarios possibles sur son évolution. Rémy Herrera pose lui-aussi la question « La Chine est-elle capitaliste ? »[4] en proposant considérer que « une économie avec capitalistes peut être encore une économie non-capitaliste ». Pierre Rousset analyse pour sa part la Chine comme un impérialisme émergé[5]. Il propose de distinguer le mode de production qui serait déjà clairement capitaliste et la formation sociale chinoise qui est très spécifique et plus contradictoire. Il faut d’ailleurs souligner l’importance des contradictions et des débats en Chine ainsi que l’importance et l’activité des mouvements sociaux internes.
Il nous faut quitter le modèle occidentalo-centré et tenir compte de la Chine pour réfléchir aux grandes contradictions qui composent l’avenir du monde : le social ; les inégalités et les discriminations ; l’écologie ; la démographie et les migrations ; la géopolitique et les institutions internationales ; la guerre et la paix ; la démocratie ; l’hégémonie culturelle ; l’émancipation féministe ; la décolonisation et le racisme ; le dépassement du capitalisme ; la stratégie d’émancipation.
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En guise de conclusion : Intégrer la Chine dans la réflexion altermondialiste
Après ces réflexions revenons au livre de Simone Pieranni dont nous étions partis. L’évolution de la Chine est une des questions centrales de la période à venir ; elle permet de s’interroger sur les avenirs possibles pour un futur qui n’est pas écrit. Les contradictions caractérisent les évolutions possibles du monde ; elles caractérisent aussi l’avenir de la Chine. Le très grand intérêt du livre de Simone Pieranni est de s’intéresser à la Chine en tant que totalité et sans oublier son rôle dans la construction des imaginaires. Mais il est aussi et surtout de mettre en scène les chinois et leurs modes de vie. Pour observer les cultures, les pratiques, les relations, il part de leurs désirs propres, des contraintes spécifiques de leur histoire et des philosophies qui les ont traversées. Comme le précise Hervé Le Crosnier, son éditeur, le livre est marqué par l’empathie militante et la solidarité avec le peuple chinois. De ce point de vue, il part de la manière dont vivent les chinois et ne se contente pas de réflexions globales et abstraites sur le parti et l’État chinois. S’enfermer dans les débats de superstructure, c’est favoriser les logiques guerrières et la vision occidentale qui veut « libérer » les peuples du monde en méprisant les capacités d’émancipation des peuples eux-mêmes.
Il s’agit de sortir de la montée de l’antagonisme entre la Chine et l’Occident qui prend toutes les formes d’un affrontement mondial géopolitique, économique et culturel. Red Mirror analyse une question vitale pour les mouvements sociaux, celle de l’évolution du numérique. Il analyse le soft-power culturel tel qu’il est transformé par le numérique. C’est le travail que poursuit avec persévérance C&F éditions qui a publié avec constance les meilleures réflexions sur les enjeux de société du numérique. Le livre de Simone Pieranni déchiffre ces enjeux du numérique à partir du succès des applications numériques chinoises, de la recherche scientifique, des alliances économiques et des nouvelles routes de la soie, de la pénétration des infrastructures numériques chinoises depuis les téléphones Huawei, les dispositifs 5G, la reconnaissance faciale.
Dans la nouvelle phase de l’altermondialisme, il faut prendre toute la mesure du numérique comme vecteur abstrait d’un nouveau monde qui associe liberté d’expression et surveillance de tous les instants. C’est une contradiction majeure qui interroge et pourrait renouveler autant que mettre en danger la question de la démocratie. »
[1] https://www.china-files.com
[2] Walden Bello, « The Three Revolutions of the Chinese Communist Party », Foreign Policy in Focus, 2021
[3] Claudio Katz, « La Chine : ni puissance impérialiste, ni pays du Sud », Contretemps, 2021-09. https://www.contretemps.eu/chine-imperialisme-sud-capitalisme-etats-unis/
[4] Rémy Herrera & Zhiming Long, La Chine est-elle capitaliste ? Éditions Critiques, Paris 2019.
[5] Pierre Rousset, « La Chine nouvel impérialisme émergé », Europe solidaire sans frontières, 2021, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article60088
