LE MOUVEMENT ALTERMONDIALISTE ET LA QUESTION PALESTINIENNE
Gustave Massiah
10-03-2021
La question palestinienne est présente dans le mouvement altermondialiste. Elle n’y est pas centrale, mais elle est incontournable. Au départ, il y avait bien dans le mouvement altermondialiste une sympathie pour les palestiniens, mais pour l’ensemble du mouvement, elle ne faisait pas partie des questions centrales. Il y avait bien sûr de nombreux participants qui individuellement et à travers plusieurs associations mettaient en avant cette question. Elle était acceptée comme d’autres, laissant aux convaincus le soin de s’en préoccuper. Le mouvement général était pour le soutien à un peuple opprimé, comme le manifestait l’importance des références et la place donnée aux palestiniens dans les démonstrations. Mais, dans le mouvement, plusieurs composantes mettaient en avant la priorité dans la lutte contre le néolibéralisme et arguaient de la complexité du conflit pour laisser la question palestinienne en périphérie des débats. Pourtant, les débats en s’approfondissant et l’évolution de la situation mondiale ont remis en avant systématiquement la question palestinienne et lui ont donné une place de plus en plus stratégique.
Dès le premier forum social mondial de Porto Alegre, il y avait de nombreux représentants des associations palestiniennes. Ces associations intervenaient dans l’agriculture, la santé, l’éducation ; elles venaient de Cisjordanie, de Gaza, des camps de réfugiés de Jordanie et du Liban. Elles étaient toutes porteuses de la situation de la Palestine, de la guerre, de la résistance à l’occupation et à la colonisation. Il y avait aussi des israéliens du camp de la paix en Israël, des refuzniks, des insoumis, des « femmes en noir », certes minoritaires mais très actifs et porteurs de l’espoir d’un règlement juste du conflit. Au fil des forums, les « délégations » se sont étoffées ; elles ont été renforcées par des brésiliens originaires de la région ou qui s’y reconnaissent et qu’on a nommé, superficiellement, des communautés. Ainsi, depuis trois ans, les brésiliens originaires de Palestine et du Machrek ont organisé un espace permanent dans le forum sur la question palestinienne. Cette année, grande surprise, dans la manifestation d’ouverture du forum, un groupe important se définissant comme la communauté juive brésilienne a défilé pour la paix et le règlement pacifique du conflit, faisant surgir dans le cortège, un peu interloqué, une floraison de drapeaux israéliens.
Les forums sociaux sont investis, ils sont reconnus comme des moments qui ne peuvent être ignorés par les parties prenantes des conflits et comme des espaces qui deviennent des enjeux dans l’évolution des conflits. Cette situation ne concerne pas que le conflit israélo-palestinien, la même évolution est visible pour d’autres conflits. Cette situation n’est pas sans ambiguïté, certains estiment que les forums sociaux se sont affadis en s ‘élargissant et ont perdu de leur sens, permettant à des groupes que tout sépare de s’y joindre, acceptant que des groupes défendant des idées contestables puissent s’y manifester. Le risque existe, mais il faut aller plus loin en appréciant comment la dynamique des forums sociaux peut à la fois éviter une neutralité fallacieuse et faire évoluer les positions. Il faut aussi voir comment des débats publics autour des conflits majeurs, rudes et souvent sans concessions, nourrissent le processus des forums en élargissant la prise en compte des réalités. Ainsi la question palestinienne a contribué à élargir la prise en compte par le mouvement altermondialiste des dimensions géostratégiques, de la guerre et de l’actualité de la libération des peuples.
Le rapport entre le néolibéralisme et la géopolitique
Dans le passage de Seattle à Porto Alegre, qualifié souvent de passage de l’antimondialisation à l’altermondialisme, se construisent les nouveaux fondements du mouvement. Plus que de la nécessité affichée de répondre aux critiques en passant à la formulation de propositions, il s’agit de prolonger l’espoir né dans la résistance à la mondialisation néo-libérale en lui donnant un nouveau sens, en affirmant qu’un autre monde, meilleur, est possible et qu’il est urgent d’y travailler, de mettre en œuvre des pratiques nouvelles et de définir des alternatives. Il ne s’agit pas d’une tautologie, il s’agit d’une idée simple mais fondamentale : le refus de la fatalité.
Pour juger de l’importance de ce saut qualitatif, il faut revenir à la situation qui suit la chute du mur de Berlin en 1989 ; il faut interroger les idées et les forces économiques et politiques qui paradent au Sommet Economique de Davos. Après 1989, l’idéologie dominante reconstruit sa vision du monde autour de deux propositions. La première est formalisée par « La Fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama ; elle affirme qu’il n’ y a pas de dépassement possible du capitalisme. Il y a bien sûr des amélioration possible, mais il est vain, voire dangereux de remettre en cause le marché tel qu’il fonctionne et la conception de la démocratie qui découle du fonctionnement du marché capitaliste. La vulgate américaine en déduira que ceux qui s’opposent au marché doivent être considérés comme des déviants, voire des terroristes. La deuxième proposition est formalisée par « Le Choc des Civilisations » de Michaël Huttington ; elle subordonne la dimension sociale à une conception de la puissance et de la sécurité. Elle légitime une philosophie des guerres et des conflits conforme à la situation d’une puissance militaire dominante à l’échelle du monde. Elle permet de rechercher un ennemi, souhaité à la dimension des crises du système : l’Islam, la Chine confucéenne et plus récemment la mise en danger de l’identité états-unienne par l’invasion des hispaniques. Elle gomme la dimension sociale des conflits en les remettant dans une perspective de si longue durée, en présentant les solutions à court terme comme assez dérisoires.
Au départ, le mouvement met l’accent sur la lutte contre la mondialisation néolibérale. La prise de conscience des effets de cette mondialisation a nourri le mouvement. Elle a donné une place centrale aux composantes sociales du mouvement, renouvelant la conception de l’internationalisme et de la citoyenneté.
Il y avait bien eu la première guerre des Bush en Irak qui avait déjà entraîné une première convergence entre le mouvement altermondialisation et la mouvement anti-guerre. Mais, la grande coalition guerrière avait permis de démontrer la capacité d’unifier les régimes des obligés divers sous une direction états-unienne réaffirmant son leadership sur le camp occidental. Dans un exercice d’hypocrite lucidité, on avait comme d’habitude indiqué que la générosité occidentale saurait, bien mieux que les mouvements palestiniens de résistance, résoudre la question palestinienne. Mais en fait, le peuple palestinien avait sombré dans les dommages collatéraux et l’occupation israélienne en était sortie renforcée et légitimée aux yeux des puissants du jour.
Le mouvement altermondialiste est alors confronté à la montée en puissance de l’unilatéralisme et de l’hégémonie états-unienne. Pendant un long moment, il développe une réponse sur deux fronts, la dimension sociale d’un côté, la lutte contre l’unilatéralisme de l’autre. Ceux qui tentent de relier les deux, comme Samir Amin ou Immanuel Wallerstein, sont écoutés poliment ; mais, les références à des concepts comme l’impérialisme inquiètent ou laissent sceptiques. Pourtant, on commence à les écouter, et notamment l’hypothèse de Immanuel Wallerstein pour qui, les Etats-Unis ont perdu l’hégémonie économique et idéologique, et comme tout empire en déclin, s’imposent par le militaire, ce qui les rend encore plus dangereux
Les attentats de New-York et de Washington vont marquer un tournant. Elles font passer le Choc des civilisations avant la Fin de l’Histoire dans l’idéologie dominante. La conception militaire de la direction du monde l’emporte ; la lutte contre le terrorisme devient la référence. En janvier 2002, le sommet de Davos, en « solidarité » avec les victimes de New York va se réunir … à Wall Street. C’est la deuxième tentative de criminalisation du mouvement. Il avait déjà surmonté la manipulation de Gênes qui tendait à établir le lien entre les luttes sociales, la violence et le terrorisme. Il va affronter la version simplifiée de la guerre des civilisations qui range tous les contestataires dans le camp du terrorisme aveugle. Le mouvement altermondialiste va résister à l’offensive et marquer des points décisifs dans l’opinion publique mondiale. Dans l’affrontement entre le Sommet Economique Mondial de Davos, réuni à Wall Street, et le Forum Social Mondial de Porto Alegre, il va réussir à remettre en avant l’importance de la pauvreté, des inégalités et des injustices dans les causes des violences dans le monde et dans la manière de lutter contre le terrorisme.
La convergence entre le mouvement altermondialiste et le mouvement anti-guerre va se renforcer avec la prise de conscience grandissante du rôle du militaire et de la guerre dans la domination néolibérale du monde. Le mouvement altermondialiste contribuera, avec d’autres, à isoler la direction états-unienne dans l’opinion publique mondiale et à peser sur le refus de plusieurs gouvernements du Sud et européens à rejoindre la coalition qui va mener la deuxième guerre des Bush en Irak.
La question palestinienne, une question emblématique et stratégique
A partir de 2004, la question palestinienne va se retrouver présente dans toute une série de débats des forums. L’évolution des forums sociaux y contribue, avec le tournant de Mumbaï. Le mouvement altermondialiste s’engage dans un véritable élargissement sectoriel, thématique, générationnel, culturel. Avec Mumbaï, on voit que l’élargissement géoculturel ne se fera pas dans la continuité. L’ouverture à l’Asie, et bientôt à l’Afrique et au Moyen Orient, donne au mouvement altermondialiste une nouvelle dimension et lui permet de renouer avec la décolonisation. La question palestinienne est plus facilement abordée que dans le monde latin où elle est marquée par la rhétorique européenne et états-unienne qui subordonne cette question à une conception de la sécurité d’Israël conçue comme une tête de pont occidentale.
Après Mumbaï, la méthode d’organisation des Forums sociaux change ; le programme résulte des propositions des mouvements et des associations avec une part plus large donnée à l’auto-organisation des débats. Cette méthode réduit la visibilité d’un certain nombre de thèmes centraux ; elle a l’avantage d’une plus grande plasticité et permet l’émergence d’une multiplicité de thèmes qui correspondent du point de vue de l’analyse à la prise en compte des ruptures dans l’évolution mondiale et du point de vue des pratiques à la prise en compte des campagnes. On voit alors clairement apparaître sur le plan des campagnes la multiplicité et la diversité des mouvements qui accordent à la question palestinienne une place stratégique dans les mobilisations.
La question palestinienne se retrouve présente dans une série de débats ; elle joue un rôle de révélateur dans l’analyse de la situation et la compréhension de l’évolution.
A Porto Alegre, en 2005, la question palestinienne était présente dans un très grand nombre de débats, en dehors des débats sur les mobilisations de soutien (le refus du mur, les forces de paix en Israël, les missions civiles, etc.) et des nombreuses séances sur le règlement du conflit israélo-palestinien. Parmi les questions de fond : la paix et le règlement des conflits avec des confrontations d’une dizaine de conflits et de guerre en cours ; l’impunité et la réconciliation ; le terrorisme ; la violence et les formes de non-violence ; l’ordre international et les Nations Unies ; les nouvelles formes de guerre ; l’unilatéralisme et l’hégémonie ; les Etats-Unis et leurs alliances ; l’Europe ; la Russie ; l’émergence des pays du Sud ; l’Islam et le monde musulman ; le racisme et l’antisémitisme ; l’actualité de la colonisation. En fait chacune de ces questions est spécifique. Les lier revient à construire des représentations souvent guerrières.
