Articles et interventions

Nouvelle donne mondiale – 2p – 15.10.1998 – Mondialisation, situation

Une nouvelle donne mondiale

Gustave Massiah
15-10-1998

 

La première crise de la mondialisation libérale est ouverte. La crise mexicaine, un signe avant-coureur avait laissé entrevoir la fragilité du système. L’enchaînement asiatique, latino-américaine, russe met en évidence la profondeur de la crise. Le consensus de Washington qui combinait l’évidence du modèle néo-libéral, la primauté des marchés financiers, la reconnaissance de la direction américaine, a volé en éclats. Les institutions financières internationales accusent le choc ; le débat qui s’ouvre dans ces institutions et à leur propos commence à peine et il promet d’être ravageur. Il est révélateur des tendances et des contradictions de la nouvelle donne mondiale.

Les institutions de Bretton-Woods ont construit leurs paradigmes et vérifié leur modèle en matière de développement sur les bases de l’expérience du sud-est asiatique, en Corée du Sud particulièrement. Le triomphe du modèle devait venir de son extension au reste de l’Asie, à l’Amérique Centrale et du Sud, à l’Europe de l’Est. La crise actuelle dans toutes ces zones secoue donc les fondements même du système, elle fait exploser le noyau dur des certitudes.

La résistible ascension du modèle unique est connue. Le Japon a servi de modèle. Etait-il reproductible ? La réussite des dragons, Hong Kong, Singapour, Taïwan, ne suffisait pas à la démonstration. La Corée du Sud a servi de banc d’essai. Le modèle a essaimé en Asie du Sud-Est. En 1979, le G7 a intronisé le modèle et l’a imposé à l’occasion de la gestion de la crise de la dette. A partir des années 80, le monétarisme triomphe, le modèle s’appuie sur une nouvelle référence : le Chili. L’ajustement au marché mondial impliquait deux préalables : l’organisation du commerce mondial et la priorité à l’investissement international et à la circulation des capitaux. Avec la montée en puissance des marchés financiers, la dérégulation accompagne la privatisation et le tout-exportation. En 1989, la défaite du camp de l’Est et la guerre du Golfe ouvrent une nouvelle période. Le modèle unique triomphe. L’ivresse gagne ses laudateurs qui ne promettent rien de moins que la fin de l’histoire.

La crise financière a mis à bas le bel échafaudage. L’une après l’autre, l’Asie du Sud-Est, l’Amérique Latine, la Russie sont entrées dans la crise. Les marchés financiers ont exacerbé les dérapages. Les conséquences de la dérégulation systématique ont mis en évidence la fragilité du système et les limites des institutions financières internationales, à commencer par le FMI. D’autant que la crise a coïncidé avec la paralysie de l’exécutif américain. On peut d’ailleurs s’interroger sur la signification de cette remise en cause de l’institution présidentielle. La coalition hétéroclite qui s’en est pris à Clinton mêle les revanchards républicains, les puritains et les sectes d’extrême droite, les congressistes toujours intéressés par un affaiblissement de la présidence, les grands médias télévisés inquiets de l’appui à Internet susceptible de les concurrencer. Cette coalition conforte le succès d’une ligne monétariste et isolationniste qui a pris le contrôle du Congrès et qui, en phase avec les marchés financiers, a vu l’occasion d’affaiblir dans l’institution présidentielle américaine une des dernières instances de régulation.

A long terme, c’est le débat idéologique qui aura le plus de conséquences. Ce débat ne se fera pas en douceur. Le FMI et la Banque Mondiale persistent et signent dans leur confiance à leur politique. Ils incriminent les gouvernements et les structures trop rigides dans des pays qui n’auraient pas mené assez vigoureusement leur libéralisation. Mais, les économistes qui avaient servi de référence à ces institutions les prennent violemment à partie. Ils ne pardonnent pas à la Banque Mondiale, et tout particulièrement à son économiste principal, Joseph Stiglitz, d’avoir redécouvert depuis deux ans les dysfonctionnements du marché et d’avoir mis en avant une réflexion, toute libérale pourtant, sur le rôle de l’Etat et les politiques sociales. Milton Friedman, dans une interview à la télévision en juin 1998, considère que le FMI et la Banque Mondiale sont responsables de la crise, il propose tout simplement de les supprimer et de s’en remettre directement à la régulation des marchés ; il propose aussi de ne plus mélanger la démocratie et le développement. Il est suivi par les représentants républicains qui jugent que le FMI est une force déstabilisatrice qui a aggravé la crise en Asie (Dick Armey, leader républicain) et que « le FMI est inefficace, dépassé, inutile » (George Schultz, ancien secrétaire américain au Trésor). Jeffrey Sachs, inspirateur des réformes libérales en Europe de l’Est et en Russie, dans « The Economist » de septembre 1998, met aussi en cause la responsabilité de ces institutions et demande la démission de Camdessus. Il préconise de transformer le G7 en G16 en associant plus directement les grands pays du Sud et d’abandonner l’idée que le FMI et la Banque Mondiale peuvent conduire les réformes ; il propose de transformer la Banque Mondiale en banque des connaissances et de la restructurer en conséquence.

La violence de la crise a ébranlé les certitudes ; pour autant il est peu probable qu’elle se traduise par un effondrement du système. Une dépression analogue à celle des années trente n’est pas impossible, elle est peu vraisemblable. Contrairement aux années trente, le marché mondial est en expansion et les taux d’intérêts sont très bas. L’Europe résiste bien et les liquidités supplémentaires que la présidence américaine a réussi à faire voter par le Congrès devraient permettre d’éviter que le Brésil n’accélère la contagion. Des aménagements brutaux et des récessions régionales sont très probables. Il ne s’agit pas d’évolution bénigne ; n’oublions pas que la crise mexicaine s’est traduite par une perte de 50% du pouvoir d’achat des salaires, un taux de chômage de 25% et plus de 2,5 millions de personnes qui ont franchi le seuil de « l’extrême pauvreté » ; voici revenir le temps des famines, en Indonésie et dans bien d’autres pays. Les faillites dans le système bancaire et financier seront considérables ; elles se traduiront par des contradictions et des luttes de pouvoir sans merci dans les couches dirigeantes. Les révoltes et l’aiguisement des contradictions internes ouvrent une longue période de crise du modèle dominant

L’Europe a démontré sa capacité de résistance économique. Elle permet aujourd’hui d’éviter la contagion de la défiance qui pourrait mener à la dépression. Quel rôle géopolitique et idéologique va-t-elle choisir de jouer ? Avec la nouvelle coalition en Allemagne, la social-démocratie européenne est en position de responsabilité internationale. Elle choisira peut-être de confirmer le cours néo-libéral, de voler au secours du FMI et de la Banque Mondiale, en prenant prétexte de l’offensive ultra-libérale, pour tenter de faire taire les critiques. Elle peut aussi choisir de participer à l’ouverture du débat  sur la maîtrise de la globalisation, l’intérêt d’un modèle social européen, la nécessité d’un système international renouvelé, ouvert et pluraliste.

Les choix dépendent de la mobilisation citoyenne et de sa capacité à s’inscrire dans un mouvement international, à se saisir des questions en débat, à articuler les résistances au cours libéral de la mondialisation et la construction d’un projet social. C’est ce que tentent les initiatives comme la Coalition contre l’AMI et l’OMC, la Campagne Jubilé 2000 sur la dette, la Campagne pour la réforme des Institutions Financières Internationales, ATTAC (Association pour une Taxation des Transactions financières pour l’Aide aux Citoyens). Pour la première fois depuis bien longtemps, des mouvements citoyens se saisissent directement des enjeux mondiaux. Leur exigence intellectuelle et politique peut être déterminante.

Rechercher