Articles et interventions

ONU, Pour une réforme radicale – entretien – Cahiers Réconciliation – 3p – 13.08.2012 – ONU

ONU – Pour une réforme radicale


Entretien avec Gustave Massiah

Pour les Cahiers de la réconciliation

13-08-2012

 Il faut une réforme radicale

Gustave Massiah, alias Gus ; est un altermondialiste célèbre. Co-fondateur, créateur et initiateur de plusieurs mouvements – dont le CEDETIM et AITEC -, ancien président du CRID, membre du conseil scientifique d’ATTAC, il pourfend depuis plusieurs années ce qu’il appelle les « directoires », les institutions internationales financières créées en marge des Nations Unies.

Devant les actuelles déboires de l’ONU et notamment devant la manière dont les Etats et les grands pouvoirs économiques l’attaquent, trois attitudes sont possibles :
1°) tant pis, on continue comme ça ;
2°) il n’y rien à faire : elle n’est pas réformable
3°) il faut une réforme radicale.

 Moi je suis pour une réforme radicale. Comme le disait Churchill en parlant de la démocratie, c’est le pire de tous les systèmes à l’exception de tous les autres. Mais voyons d’abord ce qu’elle est aujourd’hui.

 L’ONU est, en dépit de la Charte de 1949 qui parlait au nom des « peuples », une fédération d’Etats, donc elle est forcément la résultante des rapports de force qui règnent entre ces Etats. Pendant longtemps il y a une sorte d’équilibre entre les deux blocs d’Etats, puis est venu le temps de l’hégémonie des Etats-Unis, soutenus par les autres pays du bloc dominant. Autrement dit son fonctionnement me paraît critiquable pour trois raisons : il est le reflet de ces hégémonies, l’ONU est devenue une tribune pour les chefs d’Etat (même pour eux qui sont corrompus ou dictatoriaux), enfin, elle souffre d’une très lourde bureaucratie.

Alors, toujours du point de vue de l’analyse, quelles sont les alternatives mises en place depuis sa création ? La plus importante, c’est, depuis les années 80, l’apparition de ce qu’on peut appeler les « directoires », dus à l’initiative du bloc dominant. Notamment les Etats-Unis ont entrepris de marginaliser les Nations Unies, notamment en renforçant l’OTAN et l’OCDE, puis en même temps les coalitions gouvernementales, passées de G-7 à G-20 aujourd’hui. Dans le but très précis d’imposer au reste du monde l’hégémonie des pays les plus puissants. Quand on regarde de près le G7 ou le G8, on constate que le pouvoir y est aux mains des anciens colonisateurs. De fait les anciens Empires coloniaux qui avaient mal vécu leur perte de pouvoir au moment de la décolonisation ainsi que le principe de « un pays, une voix » qui règne à l’Assemblée générale de l’ONU, ont réagi en prenant le contrôle du Conseil de sécurité et en créant ces « directoires ». Enfin, ces mêmes Etats ont donné la priorité, formellement dans le cadre de l’ONU, mais de fait lui échappant, les institutions financières et économiques internationales - le Fonds monétaire international, la Banque Mondiale et l’OMC. Cette offensive néolibérale extrêmement violente a été portée par la crise de la dette, qui, lancée par le recyclage des pétrodollars, a divisé les pays du Sud. Elle s’est appuyée, après la décolonisation, face à la dérive autoritaire et la corruption de certains régimes du Sud, par la mise en avant d’une  « idéologie spectaculaire des droits de l’homme ».

Face à ces tentatives de marginalisation certaines instances des Nations Unies ont réagi en lançant une série de conférences internationales pour chercher des alliances avec la société civile, notamment par la Conférence sur l’environnement à Rio de Janeiro en 1992, suivie par les Conférences sur les droits, les femmes, la ville, etc. Car la Charte et la Déclaration universelle des droits de l’homme comme références fondatrices continuent à jouer un rôle important, notamment en servant de support à la construction d’un droit international. Quelques exemples : l’adoption par l’Assemblée générale, après quinze années de travail, d’un protocole sur les droits sociaux, économiques et culturels en 2009. De même, l’adoption d’une convention internationale sur les droits des immigrants et leurs familles qui, malgré son adoption, n’est à ce jour ratifiée par aucun pays du Nord.

Que serait, dans ce champ de négociations et de batailles permanent, une réforme radicale qui permettrait à l’ONU de contribuer réellement à la paix ? Je pense qu’elle devrait répondre à trois exigences : favoriser la justice sociale en mettant en place un système économique juste, inventer une réponse écologique et enfin, instaurer la démocratie mondiale, et pour commencer renforcer la démocratie à l’intérieur de l’organisation de l’ONU. C’est un chantier ouvert où d’ores et déjà des perspectives nouvelles sont apparues, à travers les travaux de certaines instances, comme le PNUD et son indicateur de développement humain et l’Organisation internationale du travail avec la notion du travail décent.

De fait, nous sommes en présence de deux tentatives de réforme radicale. La première – qui est en cours -est de mettre l’ONU au service des instances internationales mises en place par les grandes puissances ; bref, de remplacer la règle « un pays, une voix » par « un dollar, une voix ». La seconde est d’en revenir à l’inspiration de « nous les peuples », qui est évidemment la nôtre.

Comment réaliser cela ? Personnellement, je pense que cette réforme doit être prise en charge par les mouvements sociaux et citoyens qui forment les sociétés civiles. Ceux-ci disposent de plusieurs points d’appui : la dynamique du mouvement social et citoyen, le recours à l’opinion publique mondiale (en y incluant les pays du Sud tels qu’ils ont pu s’exprimer récemment à propos des médicaments et à la conférence de Copenhague) et encore l’expertise citoyenne qui s’oppose à l’expertise dominante. Les collectivités locales peuvent aussi jouer un grand rôle à partir d’une interrogation sur la recomposition des pouvoirs politiques. Enfin, des alliances sont possibles avec d’autres acteurs économiques, ceux de l’économie solidaire et sociale et ceux de certains secteurs des grandes entreprises conscientes de la nécessité d’une modernisation sociale et environnementale ; de même avec les scientifiques, comme on a pu le voir récemment à la conférence de Copenhague sur le changement climatique.

Ceci dit, il faudrait aussi : tenir compte des changements du paysage géopolitique dus à la montée en puissance des pays dits émergents – les quatre principaux, la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud – mais aussi plusieurs dizaines d’autres. Ce qui remet en question l’hégémonie des Etats-Unis et de ses alliés européens. Là, plusieurs scénarios sont possibles, allant du G-2 (Etats-Unis et Chine) au G-20.  Mais il ne sera pas facile de mettre tous ces pays d’accord, tant les intérêts sont contradictoires et il n’est pas impossible qu’on entre dans une période d’instabilité et de crise structurelle dont le prix sera payé par les pauvres de tous les pays ; et par la « guerre sans fin ».

 C’est pour cela que l’idée d’un système plus juste contribuant à la prévention des conflits et passant par la réforme de l’ONU est tout à fait fondamentale aujourd’hui.

Rechercher