Pouvoir et stratégie
Gustave Massiah
21-02-2016
Pouvoir et politique
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La culture politique et les formes d’organisation ne se limitent pas aux bases sociales et aux alliances. Elles concernent aussi les questions liées à l’exercice du pouvoir et à l’accès au pouvoir. Elles nécessitent de prendre en compte une des questions fondamentales de toute stratégie, le rapport entre pouvoir et politique.
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Le débat sur l’Etat
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Le rôle de l’Etat dans la transformation sociale
La discussion porte sur le rôle de l’Etat dans la transformation sociale. Elle a accompagné le mouvement ouvrier depuis son émergence en tant que mouvement à l’époque de la Première Internationale. Le débat a traversé les courants communiste, anarchiste, du socialisme utopique, de la social-démocratie dans ses différentes acceptions. Les propositions se sont affrontées : de démocratisation de l’Etat jusqu’à en changer la nature, du pouvoir d’Etat pour renverser la bourgeoisie et l’empêcher de se reproduire par la dictature du prolétariat, du dépérissement de l’Etat.
Le rapport entre Etat et transformation sociale est très bien synthétisé par l’historien Immanuel Wallerstein quand il énonce l’équation stratégique dominante d’alors : « créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société ». Cette équation a été mise en œuvre, avec succès par la bourgeoisie, depuis Cromwell. Le mouvement ouvrier l’a adopté après quarante ans de discussion et mise en œuvre à travers la révolution soviétique, et celles qui l’ont suivie.
Dans cette équation, une première relation doit être examinée, celle du rapport entre l’Etat et le changement social. Certes, l’Etat reste un instrument fondamental dans le changement social. Il a permis aux bourgeoisies de révolutionner les sociétés et continue à le faire. Pour autant, il n’a pas permis jusqu’à maintenant de sortir du capitalisme et a servi surtout à le ramener après chaque tentative de dépassement. Des bourgeoisies ont été secrétées à partir des élites inaugurant des formes diverses de capitalisme d’état, de parti, de services spéciaux. La discussion sur les bureaucraties, leur rôle historique et leurs évolutions est loin d’être achevée. L’analyse de Trotski [1] mettant en évidence l’émergence de couches sociales qui, dans un premier temps, gèrent un niveau de contradictions antagoniques mettant en danger la survie de la société, avant de capter le pouvoir et de l’exercer pour son propre compte, reste toujours pertinente. L’Etat se révèle peu propice au respect des libertés individuelles et collectives et au maintien de formes démocratiques. L’Etat n’est pas la seule manière de transformer la société et n’en est pas l’unique chemin obligé.
L’autre relation à réexaminer est celle qui relie le parti à l’Etat. Quand on crée un parti pour conquérir l’Etat, il devient parti-Etat avant même de l’avoir conquis. Le parti révolutionnaire d’avant-garde y trouve ses limites et ses dangers. Le centralisme démocratique correspond à une philosophie politique, de type étatique, qui privilégie la vérité venue d’en haut justifiée par l’accès à toute l’information possible. Emmanuel Terray, dans son analyse de la Troisième internationale, mettait ainsi en exergue des formes dont la genèse remonte à la constitution de l’Eglise chrétienne des premiers siècles[2].
Plus généralement, les partis qui sont parvenus à conquérir l'Etat deviennent progressivement des appareils privilégiant la gestion et la reproduction au profit des forces dominantes. Ils s'institutionnalisent en perdant de vue ce qui était leur raison d'être initiale. En abandonnant les objectifs de transformation au profit de la gestion, les partis participent à une dépolitisation qui se traduit par l’abstention et la méfiance par rapport à une classe politique qui défend ses intérêts. La classe politique finit par discréditer le champ politique lui-même.
Cette double limite des partis gestionnaires et des partis d’avant-garde, ne remet pas en cause l’importance et l’intérêt de la forme-parti. Elle nécessite d’en définir de nouvelles modalités. Elle implique que des fonctions importantes soient assurées, comme par exemple celle de l’intellectuel collectif et signifie que le refuge dans la forme-réseau, au-delà de son intérêt, soit dépassé[3]. C’est tout l’intérêt d’une nouvelle culture politique qui privilégie l’horizontalité et la diversité. Mais cette limite renvoie aussi à la nécessité de redéfinir la fonction du politique.
Pouvoir et stratégie
On aboutit en effet inévitablement à la question centrale du pouvoir et des cultures qu'elle induit, des places du pouvoir et des formes du pouvoir dans les sociétés, dans leur reproduction et dans leurs transformations. La stratégie relie en effet la question du pouvoir et celle de la transformation des sociétés. La question du pouvoir est au cœur de l’Histoire longue. François Châtelet dans un livre magistral[4], proposait de distinguer trois périodes dans cette Histoire, celle des mondes divins jusqu’au VIIIème siècle, à laquelle succède la période de l’Eglise et de l’Etat, du XIème au XVIIème siècle, et dans la période contemporaine, le rapport entre savoir et pouvoir.
La stratégie relie la question du pouvoir à celle de la transformation des sociétés. Dans toute démarche stratégique se pose la question du pouvoir. Elle apparaît sous des formes diverses et correspond à des interrogations très différentes. Citons notamment : résister au pouvoir de la bourgeoisie et à son Etat ; influer sur le pouvoir par les luttes pour influer sur les politiques publiques ; accéder au pouvoir et l’utiliser pour transformer la société. Cette question du pouvoir est tellement présente que la stratégie a finit par s’y confondre. Le pouvoir permet de reproduire la société ; il permet à ceux qui contrôlent le pouvoir de le garder et de sauvegarder leurs intérêts et leurs privilèges. Il paraît naturel de penser que pour transformer la société, il faut prendre le pouvoir pour l’utiliser autrement.
Dans le débat stratégique qui nous occupe, la question du pouvoir recouvre plusieurs dimensions. La lutte contre le pouvoir dominant et les formes de résistance en est la première. La deuxième est celle qui concerne l’accès au pouvoir et qui est souvent appelé la prise du pouvoir. La troisième est celle qui concerne la transformation sociale. Ces trois dimensions sont liées, elles rencontrent une question plus générale qui est dans le rapport entre pouvoir et violence, entre pouvoir et changement, entre violence et changement. Il en résulte une contradiction qui peut être formulée de la manière suivante : un changement politique et social paraît difficile, voire impossible, sans violence; d'un autre côté, le recours à la violence conduit souvent à des situations inverses de celles souhaitées à l'origine.
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Conclusion
reforme et révolution
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La place donnée à la démarche stratégique amène à interroger l’évolution de la pensée stratégique et de l’inscrire dans le renouvellement de la pensée de la transition.
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Dans une période de transition, deux questions principales se posent : Comment on passe d’une période à une autre ? Comment une nouvelle logique systémique apparaît et s’impose ?
La réponse classique à la première question a longtemps été considérée comme assez simple. Les forces sociales nouvelles prennent le pouvoir et mettent en œuvre les nouveaux rapports sociaux. Cette réponse a montré ses limites pour ceux qui ont l’ambition de maîtriser une transition. La pensée stratégique ne peut alors se limiter aux techniques de la prise du pouvoir et de son exercice, elle doit élargir son approche à la relation étroite entre la nature du pouvoir et la transformation sociale. Elle rencontre alors la réflexion sur la nature de la transition, sur la manière dont apparaissent et s’imposent les nouveaux rapports sociaux.
Ces deux questions mettent en avant des interrogations sur le rapport entre les ruptures et les continuités, entre les améliorations et les transformations radicales, entre les réformes et les révolutions.
Retour sur la pensée stratégique
La réflexion sur la pensée stratégique devrait découler de la conception de la transition. Mais de fait, la réflexion stratégique découle aussi de l’évolution de la pensée stratégique et de son histoire. Elle privilégie la question du pouvoir et de la prise du pouvoir. Un détour par cette histoire est utile pour en mesurer les implications. La stratégie est d’abord un art militaire, avant de déborder dans les mathématiques et dans l’économie. La pensée stratégique en est toujours marquée. Elle organise le rapport entre le politique et le militaire. Elle est supposée subordonner le militaire à la réalisation des objectifs politiques ; mais dans le même temps la pensée militaire envahit le champ du politique.
L’histoire de la pensée stratégique est pleine d’enseignements. Elle permet de mieux situer le rapport entre les dimensions économiques et sociales, politiques et géopolitiques, philosophiques et culturelles[1]. Elle renforce la référence à la conduite des guerres dans la pensée révolutionnaire. Gérard Chaliand dans son introduction magistrale[2] souligne que le nationalisme moderne, combinant l’Etat-Nation, l’industrie et la souveraineté nationale, porte en lui la mort des empires et que la planète des conflits se mondialise. Les guerres modernes sont des guerres de masse qui cherchent, à partir d’une bataille décisive, l’anéantissement de l’ennemi. C’est une vision qui, sous cette forme, est relativement récente dans l’histoire longue ; dans la plupart des conceptions précédentes, il s’agissait par la conquête d’asservir l’ennemi pour s’en servir plutôt que de le détruire. Cette pensée de la stratégie marque la pensée révolutionnaire. La recherche de la bataille décisive se retrouve dans le mythe du grand soir, du basculement soudain et irréversible. La victoire se conçoit comme complète avec l’anéantissement du passé, l’éradication des rapports sociaux et des classes correspondantes.
La stratégie s’élargit à l’art de la violence dans la guerre et en dehors. La guerre devient la règle, la paix cède le pas aux réponses humanitaires. La stratégie s’étend à l’organisation des sociétés et organise la militarisation des rapports sociaux. La sécurité prend la forme de l’épuration ethnique, du développement séparé et de l’apartheid social. L’objectif politique est, dans les différentes situations, d’anéantir l’esprit de résistance et d’accroître le sentiment de fatalité. Il reprend les méthodes développées dans les guerres d’anéantissement, celles de l’usage calculé de la terreur et de la cruauté.
Cette place dominante de la violence calculée définit la forme du pouvoir et le rapport entre le pouvoir et le politique. La violence raisonnée devient la forme considérée comme naturelle de résolution des contradictions sociales. La violence trouve sa légitimité dans la résistance à l’oppression. Elle s’impose quand une classe possédante use de son pouvoir et de la violence pour conserver son pouvoir de domination. Mais la lutte pour accéder au pouvoir conduit progressivement à celle pour empêcher une classe dominante de se reproduire. Ou encore à empêcher une nouvelle classe dominante de s’imposer comme on a pu le voir avec les bureaucraties, les nomenklaturas et leur cortège de partis uniques, de militaires et de services spéciaux.
L’affrontement frontal conduit trop souvent à se confondre avec l’adversaire, à adopter ses méthodes « pour gagner », puis à valoriser les valeurs liées à la force. Elle avait déjà amené des approches différentes avec la place accordée à la mobilisation des masses, à l’autonomie, à la capacité des peuples à construire leur confiance en eux. Elle correspondait à la forte pensée popularisée par Ho Chi Minh, « il faut savoir transformer ses faiblesses en force ». La place grandissante de la violence calculée dans la conservation du pouvoir a conduit à relativiser la place des luttes armées dans la saga révolutionnaire. Elle a donné naissance à plusieurs propositions qui sont à discuter. La désobéissance civile et la non-violence active en font partie. L’idée aussi de pouvoir changer la société sans prendre le pouvoir[3]. L’enjeu est de dépasser l’idée, de plus en plus répandue, que le pouvoir c’est le mal, qu’il est indissociable de la domination, de la violence et de la corruption. La diabolisation du pouvoir empêche de penser la nécessité d’inventer de nouvelles formes de pouvoir et de politique.
Penser la transition
Il faut revenir à la pensée de la transition, à la manière dont apparaissent et s’imposent de nouveaux rapports sociaux. La transformation des sociétés s’inscrit dans le temps long. Cette transformation nécessite des ruptures avec la logique et la rationalité dominantes, avec les valeurs et l’hégémonie culturelle, avec la nature de l’Etat et avec les formes et la nature du pouvoir, avec le contrôle de la classe dominante. On retrouve la proposition de Jaurès : la Révolution, ce n’est pas la prise du pouvoir, c’est le changement des rapports sociaux et d’abord des formes de propriété. Le passage à une nouvelle logique dominante, à une nouvelle rationalité passe par une rupture et nécessite une ou plusieurs périodes révolutionnaires.
Pour cela revenons à la compréhension d’une société et de sa transformation. Une société n’est pas simple et ne se réduit pas à deux classes antagoniques. La structure sociale[4] est formée de l’articulation de plusieurs modes de production, par l’imbrication de plusieurs familles de rapports sociaux. On y retrouve celles qui ont existé dans l’histoire de la formation sociale et qui n’ont pas disparu. Mais, un rapport social est dominant ; il s’impose aux autres, les réordonne et change leur nature. Il ne les élimine pas. Par exemple, la propriété foncière féodale n’a pas disparu, même si elle a changé de nature, avec la prédominance de la propriété foncière capitaliste.
Le changement, la rupture, ne se résument pas à l’éradication et à la disparition des formes anciennes et à leur remplacement par une forme nouvelle. C’est la subordination des formes anciennes à une rationalité nouvelle qui est en œuvre. Les rapports anciens continuent à exister mais sont transformés. Il existe déjà, dans la société actuelle, des rapports sociaux qui le préfigurent, comme des rapports sociaux capitalistes ont émergé dans les sociétés féodales. Il ne s’agit pas de rapports nouveaux achevés ; il s’agit de tentatives de dépassement qui émergent dans les pratiques sociales mais qui ne se dégagent pas complètement des rapports dominants. La rupture ne se produit pas avec l’éradication des anciens rapports sociaux mais avec le moment ou de nouveaux rapports deviennent dominants, subordonnent les anciens rapports sociaux et les transforment profondément.
Le dépassement du capitalisme n’est pas le contraire exact des rapports capitalistes. Il réinvestit et réinvente tous les anciens rapports sociaux, y compris les rapports capitalistes. Il crée une nouvelle situation avec ses nouvelles contradictions. Il se construit comme un nouveau mode dans l’invention des nouveaux rapports apportant des réponses aux contradictions, dans la transmutation des rapports existants. Il porte les valeurs et la rationalité nouvelle. Surtout avec la mondialisation, ces rapports de dépassement seront analogues dans toutes les régions, mais les rapports réels seront différents d’une société à une autre. Il y aura donc une logique commune et une très grande diversité de situation, une pluralité de sociétés.
Comment se créent les nouveaux rapports sociaux ? D’abord, il faut rappeler que plusieurs voies sont possibles et il n’y a pas de surdétermination. Le changement n’est pas prédéterminé, même si des évolutions sont prévisibles. Il n’y a pas de fatalité historique, de voie royale de l’Histoire qui suivrait, à travers des méandres, les étapes du communisme primitif, de l’esclavage, du féodalisme, du capitalisme, et qui conduirait au socialisme. Le fil conducteur n’est pas défini par le progrès et assuré par le développement des forces productives associées à la science. De même, s’il existe des relations dialectiques fortes entre un projet politique et les bases sociales qui le portent, il n’y a pas de déterminisme sociologique et les rapports sociaux ne sont pas la traduction du projet politique inscrit dans une classe révolutionnaire.
Les nouveaux rapports sociaux se construisent à partir des résistances et de la contestation par les luttes des rapports dominants, de la critique intellectuelle et théorique, des pratiques nouvelles qui préfigurent des dépassements des rapports existants. Ainsi par exemple des rapports sociaux capitalistes ont été portés par une nouvelle classe montante, la bourgeoisie, et ont contribué à la définir en tant que classe. Ils se sont formés pendant la période féodale, notamment à partir des bourgs et des foires, modifiant qualitativement la nature des rapports sociaux et des formes de régulation, notamment des marchés.
C’est dans les périodes de transition que se forgent les nouveaux rapports sociaux et leurs bases sociales, que se recomposent les classes sociales, que se nouent les alliances entre toutes celles qui trouvent un intérêt à participer au changement. Les nouveaux rapports doivent apporter une réponse aux contradictions qui marquent les anciennes sociétés et qui sont portés par les antagonismes sociaux. La structure des nouveaux rapports est marquée par la contestation du capitalisme et les contradictions des rapports capitalistes. Mais ils sont marqués par la spécificité des luttes sociales dans chaque société. D’autant que dans les périodes de crise structurelle, la force des rapports dominants s’affaiblit et que l’on voit remonter à la surface des traces des anciens rapports précapitalistes, portant les peurs et les espoirs des périodes précédentes. En mettant en évidence le potentiel porté par les résistances, les pratiques actuelles et les exigences intellectuelles, il s’agit d’explorer le champ des nouveaux rapports sociaux et de donner une perspective à la sortie de la crise actuelle[5].
[1] Emmanuel Terray, Clausewitz, 1999, Fayard, Paris
[2] Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Ed Robert Laffont, 2001, Paris
[3] John Holloway, Changer la société sans prendre le pouvoir.
[4] Etienne Balibar, De la périodisation des modes de production et éléments d’une théorie du passage dans Lire le Capital (avec Louis Althusser, Pierre Macherey, Jacques Rancière, Roger Establet), Éd Maspero, 1965 ; Cinq études du matérialisme historique, Ed. Maspero, 1974, Paris
Samir Amin, Le développement inégal, essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Ed de Minuit, 1973, Paris
[5] Immanuel Wallerstein, L'Après-libéralisme : Essai sur un système-Monde à réinventer, Ed. La Tour d'Aigues : Éditions de l'Aube, 1999
Thomas Coutrot, Jalons vers un monde possible : redonner des racines à la démocratie, Editions Le Bord de l'eau, 2010
Susan George, Leur crise, nos solutions, Ed Albin Michel, 2010
