REPORTERRE
Les mouvements sociaux à l’ère du numérique
À partir du livre de zeynep tufekci « twitter & gaz lacrymogènes »
Gustave Massiah
10 décembre 2019
C&F Editions[1] nous offre un nouveau livre remarquable Twitter et les gaz lacrymogènes[2]de Zeynep Tufekci[3]. C’est un livre des plus percutants et des plus passionnants. C’est une enquête sur une nouvelle génération de mouvements, les mouvements sociaux connectés, marqués par l’ère du numérique. Elle permet de comprendre les capacités et les cultures de ces mouvements, l’interaction avec les technologies numériques, ainsi que les contre-attaques des autorités face à ces mobilisations sur le terrain même de l'information numérique. Elle s’intéresse surtout aux mouvements anti-autoritaires, horizontalistes et ancrés à gauche. Elle situe ces mouvements dans l’histoire des mobilisations pour la transformation sociale. Elle n'oublie cependant pas que cette évolution est plus large, comme l’a montré par exemple le mouvement du Tea Party qui a renouvelé la droite états-unienne la plus conservatrice.
Pour Zeynep Tufekci, l’espace public connecté modifie la sociabilité des mouvements sociaux et leurs formes de mobilisation. La connectivité numérique permet de partager des liens faibles contrairement à la culture politique qui organisait des liens forts, souvent exclusifs. Ce qui est nouveau est considérable. Internet connecte presque toutes les régions de la planète, des ordinateurs sont dans toutes les poches, les algorithmes influencent les décisions dans toutes les sphères de la vie. L’idée de fonctionner sans organisations formelles, sans leaders, sans infrastructures importantes, remonte aux années 1960. Les mouvements sans leader n’ont pas de porte-parole désigné, pas de leader élu ou institutionnel. Ils courent moins le risque d’être décapités par l’arrestation, la cooptation ou la corruption d’une poignée de leaders. L’absence de structures décisionnelles conduit cependant à ce que Zeynep Tufekci nomme « une paralysie tactique ». Elle cite ainsi l'article de la leader féministe Jo Freeman, « La tyrannie de l’absence de structure »[4]. Elle rend difficile le règlement des désaccords et la capacité de négocier.
Zeynep Tufekci s’interroge sur les interactions complexes entre la technologie et la société, sur la manière dont l’écologie sociétale évolue en fonction de l’infrastructure technologique. La construction sociale de la technologie montre qu’il n’y a pas d’issue unique à un processus de conception, il y a des choix. Les technologies de l’information numérique ouvrent ainsi une nouvelle situation par rapport aux techniques précédentes de communications. Elles modifient le langage et ses agencements symboliques. La connectivité de l’information est stratifiée parce qu’elle est rythmée par des algorithmes. Aux environs de 2005, l’espace civique d’internet, passe à des plateformes centralisées massives, pilotées par des algorithmes que contrôlent une entreprise dont le modèle économique repose, à travers la publicité, sur le nombre de pages vues. C’est la privatisation d’une nouvelle forme d’espace public.
D’où provient le pouvoir des mouvements sociaux ? Comment dépasser le statut de simple groupe de pression ? Comment provoquer le changement ? Comment vaincre un État moderne, de surcroit répressif ? À toutes les formes de contestation, les autorités opposent une supposée légitimité de la violence policière. C’est l’heure des gaz lacrymogènes. Plutôt que le refus total d’accès à l’information, difficile à assurer avec le numérique, les autorités utilisent un nouveau mode de censure par la surabondance d’informations et le harcèlement ciblé. Elles diffusent des « fake news »et des informations frauduleuses virales. Elles ciblent les réseaux et les activistes par la surveillance de leur vie privée et de leurs données personnelles. Interdire un message peut le mettre en valeur, mieux vaut tirer sur les messagers et diaboliser les médias qui les transmettent.
Il faut tout faire pour éviter de voir se transformer ce qui a commencé comme un espace de liberté d’expression et de force de rassemblement en un danger de dispersion et de répression. Pour cela, il faut faire évoluer les outils numériques pour contrer les formes de tyrannie algorithmique des plateformes hégémoniques.
[1] C&F Editions, créée en 2003 par Hervé Le Crosnier et Nicolas Taffin a publié une quarantaine d’ouvrages particulièrement sur la culture numérique, les biens communs, la citoyenneté, la démocratie.
[2] Zeynep Tufekci
Twitter & les gaz lacrymogènes : Forces et fragilités de la contestation connectée.
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne Lemoine
ISBN : 978-2-915825-95-4 ; 430 p. 29 €
https://cfeditions.com/lacrymo/ ; contact@cfeditions.com
[3] Zeynep Tufekci est une informaticienne, qui a travaillé comme développeuse, et une sociologue. Elle se définit donc comme « technosociologue ». C’est également une activiste qui a participé avec passion aux mouvements sociaux de la dernière période et qui les a étudiés pour essayer de les comprendre. Elle a largement participé aux "mouvements des places" de la décennie : à la révolution du Jasmin à Tunis, sur la Place El Tahrir au Caire, au Parc Gezi à Istanbul, au Parc Zucotti à New York, au mouvement des parapluies à Hong-Kong...
[4] Zeynep Tufekci, ibid, Jo Freeman, La tyrannie de l’absence des structures, texte écrit en 1970, Ed IOSK Grenoble, 2001
