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Recension livre Alain Desjardins – Une vie pour ici et là-bas – Préface – 4p – 10.02.2008 – Engagement

Alain desjardin
– une vie pour … ici et là-bas, solidaire –

Editions du pave

PREFACE

Gustave Massiah
10-02-2008

Vous allez lire le témoignage d’une vie. Une vie plongée dans les turbulences du monde. Une vie qui subit de plein fouet les difficultés et les injustices. Une vie pleine du refus de plier, du rejet de la résignation. Une vie toujours en réaction furieuse aux prétendues impossibilités. Une de ces vies qui, par ses engagements, donne un sens au monde.

Tous ceux qui ont connu Alain savent que derrière son sourire accueillant et sa tête frisée se cache une formidable volonté. Cette volonté, qu’il a construite en affrontant les difficultés, lui a permis de construire sa vie.

Peu de gens ont concentré dans leur vie tant d’engagements, ont réussi à croiser, accompagner, chevaucher des mouvements historiques, à les sentir et les comprendre dans leur sens profond. Peu de gens ont su les saisir, s’y plonger, s’immerger et en ressortir sans désillusion et sans découragement

Le premier mouvement historique qu’Alain va rencontrer, c’est celui de la décolonisation. Il va y plonger complètement et en sera saisi. Pour s’éloigner de son père, il s’engage en 1954 dans les paras. Il est toujours habité par la rage qui l’a saisi, à 14 ans, quand son père estimant que la lecture est une perte de temps, lui a interdit de lire. La guerre d’Algérie sera, comme pour toute une génération, le séisme de sa vie. Il s’estime marqué à jamais dans sa dignité. C’est aussi la prise de conscience de l’injustice et le refus de l’inhumanité. Il témoignera publiquement contre la guerre d’Algérie et participera au sursaut qui prendra de l’ampleur à partir de 1958.

Toute sa vie, l’indignation de la guerre d’Algérie ne s’apaisera pas. Elle affirme cette résistance, cette conviction que Aimé Césaire formulera si magnifiquement dans son Discours sur le colonialisme : « la colonisation avilit le colonisateur ».  La solidarité internationale sera une constante dans la vie d’Alain. Il l’illustrera de mille manières. Il s’engagera dans le mouvement de soutien au peuple vietnamien. Il retrouvera au Cedetim (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale) les courants de l’anticolonialisme qui participeront à la construction des nouvelles formes de la solidarité internationale. Il témoignera de la solidarité active avec les palestiniens, les sahraouis, et bien d’autres. Il développera dans Accueil Paysan les partenariats avec bien des pays, notamment l’Algérie, le Maroc, le Brésil, l’Arménie, la Croatie, la Roumanie. Il sera un des membres actifs du Conseil d’administration du CRID.

Le deuxième mouvement historique dans lequel Alain inscrira sa vie est celui des luttes sociales, celui des luttes ouvrières et paysannes. Après la guerre d’Algérie, il entrera dans la condition ouvrière. En 58, il sera lignard électricien ; il travaillera dix ans dans le bâtiment et la métallurgie et vivra dans une cité HLM de 4000 logements. Il se battra pour que ces cités ne soient pas des concentrations de populations paupérisées. Il tombera alors, naturellement dans le syndicalisme. Il participera au renouveau de la CFDT, à cette aventure qui ira de Reconstruction à l’engagement pour l’autogestion. Il deviendra au PSU le permanent responsable des luttes dans les entreprises. Dans cet engagement Alain va participer activement à trois évolutions qui vont marquer le mouvement ouvrier en France : la gauche chrétienne, le rapport avec les intellectuels, Mai 68.

L’évolution et l’action d’Alain seront emblématiques d’une des dimensions du PSU, l’intime union entre les courants de la gauche populaire, entre la gauche socialiste issue de la SFIO et du PCF et la gauche chrétienne qui s’organise dans de multiples cercles, dont le Centre de Culture Ouvrière de Pierre Belleville, et la CFDT. Alain milite à l’ACO, l’Action Catholique Ouvrière, il interviendra après la messe pour marquer son adhésion à mai 68. Le PSU est alors un véritable creuset de la laïcité ; Alain sera un des traceurs de l’histoire de la recomposition de la classe ouvrière en France.

Dans le PSU, Alain vivra intensément l’histoire, parfois douloureuse, du rapport entre les intellectuels et le mouvement ouvrier. Il refuse la coupure toujours renouvelée qui s’appuie sur l’élitisme arrogant d’une partie des intellectuels, d’un côté, et de l’autre sur l’anti-intellectualisme qui accompagne l’ouvriérisme français. Alain a la passion de comprendre, il affiche une exigence intellectuelle et le refus de s’en laisser compter. Dans les réunions, il écoute profondément, il interroge, demande de préciser et de prendre le temps d’expliquer. Il est indifférent à l’agacement de ceux qui, dans un premier temps, pensent qu’il s’agit d’une perte de temps. Et il est tout content quand certains intellectuels reconnus acceptent de revenir sur des fondamentaux, d’accepter l’idée simple que si on n’est pas compris, c’est peut-être qu’on n’a pas toujours vraiment compris.

Alain n’est pas seulement un passeur, une passerelle ; il peut se revendiquer comme un intellectuel ouvrier et paysan. Il rappelle que différents modes d’expression sont légitimes. Quand il parle ou il écrit, il s’attache aux détails, aux situation vécues qui sont autant de vérifications. Il rappelle que l’activité intellectuelle est collective, même quand la formalisation est individuelle, et qu’elle exige du temps et de la précision. Dans les temps forts des luttes ouvrières et paysannes, avec les migrants, les femmes, les jeunes, la libération de la parole et le partage de la réflexion produit de la pensée et enrichit la connaissance du monde. La conviction de l’importance pour l’émancipation de la formation et de la recherche sera constante dans la vie d’Alain. Cette conviction le conduira à privilégier l’éducation populaire. Il participera activement aux écoles ouvrières et paysannes que nous avions animé avec Emmanuel Terray. Ce n’est pas par hasard s’il se retrouve aujourd’hui président de Peuple et Culture.

En restant lui-même, Alain ne s’est jamais coupé des milieux populaires. Il est capable de se mouvoir dans toutes les sociétés, dans toutes les classes de la société. Il peut camper dans tous les lieux, fréquenter tous les milieux ; il est toujours à l’aise. A l’aise mais incapable de trahir. Il est capable de trouver la diagonale, de sortir par le haut, et la tête haute, des situations impossibles. Quand il perd son emploi de permanent syndical puis politique, il va se retrouver en galère. On lui proposera, comme si souvent aux syndicalistes, des postes dans des directions du personnel. Il finira par trouver un emploi aux ASSEDIC où après avoir stabilisé son emploi, il se retrouvera … syndicaliste. Chassez le naturel, il revient au galop !

Le troisième mouvement historique sera celui des révolutions de la fin des années soixante, pour les libertés et la démocratie. Alain vivra pleinement 1968. Il y vivra l’accroche entre les luttes sociales et la revendication des libertés. Entre le social et le politique. Dès avril 1968, il vivra une première grève internationale dans le Nord et en mai 68, à Roubaix cette expérience fantastique d’une libération collective par la parole.

La jonction du mouvement étudiant avec les luttes sociales et le mouvement ouvrier donne son sens à la période. Les mouvements étudiants mettent en évidence les fractures ouvertes des sociétés. Mais, ce sont les luttes sociales dans la production, et particulièrement les luttes ouvrières qui donnent à un mouvement sa portée réelle. C’est avec les grandes grèves et leur généralisation que commencent la confrontation. L’implication des syndicats doit être gagnée pour passer à un niveau supérieur et envisager une grève générale déterminée et offensive. Le mouvement ouvrier est toujours en position stratégique, même s’il ne résume pas l’ensemble du mouvement social. La jonction entre les mouvements étudiants et les luttes ouvrières, le passage à la grève générale, en France et en Italie, a caractérisé Mai 68.

En France, le retard pris dans l’industrialisation, du fait des guerres coloniales, entraîne une modernisation à marche forcée. Les syndicats, malgré leurs divisions se joignent au mouvement. Les occupations d’usine sont des moments extraordinaires de reconnaissance sociale. La grève générale, effective, avec sa charge symbolique, conduit le mouvement à son paroxysme. La victoire électorale massive des partis de droite n’abolit pas le rapport de forces sociales. Les négociations de Grenelle, même contestées, débouchent sur les meilleurs accords gagnés depuis le Front Populaire en 1936. La force propulsive du mouvement social n’est pas épuisée. Elle va marquer les luttes paysannes avec le développement du mouvement paysan et les marches du Larzac. Elle va se retrouver en 1973 dans la « lutte des LIP » qui met en avant l’autogestion. Elle va donner naissance à un grand nombre de formes collectives d’émancipation sociale et à des nouveaux mouvements sociaux comme les nouveaux mouvements féministes, les mouvements de consommateurs, les mouvements homosexuels, les premiers mouvements écologistes et un large éventail de mouvements de solidarité.

Le PSU, là encore est un creuset. Alain se nourrit des débats passionnés. La discussion s’enflamme, marquée par l’affirmation des paysans travailleurs de Bernard Lambert, l’hypothèse de la nouvelle classe ouvrière de Serge Mallet, la polémique sur la petite bourgeoisie éclairée par Nicos Poulantzas, la présence de Pierre Naville dans le débat renouvelé sur l’Etat, la proposition du mouvement politique de masse amenée par le mouvement italien, et tant d’autres qui devraient être cités !

C’est dans cette période qu’Alain va donner son meilleur. Il écoute et il plonge dans les initiatives ; il se révèle un extraordinaire organisateur des mouvements de masse très politiques. Dès 1970, il est actif dans le Secours Rouge. Il est une des chevilles des Assemblées Ouvrières et Paysannes. Il sera un des principaux organisateurs des grands rassemblements du Larzac qu’il prolongera jusqu’à la marche du Larzac à Paris en 1978. Il sera aussi, en 1973, un des principaux animateurs du grand rassemblement des LIP.

Il est bon d’insister aujourd’hui sur cette période de 68. Alain la comprend pleinement, et il témoigne du caractère populaire de cet épisode extraordinaire. Il conteste encore la détestation de 68 des classes dominantes qui ont eu si peur et qui sont toujours, depuis, inquiètes de ne pas voir venir une révolte inattendue. Les amoureux de l’ordre et des normes qu’une brise de liberté affole. Ceux qui n’ont que le mot démocratie à la bouche mais qui sont mus par la haine de la démocratie. Ceux qui se sont retournés et qui vivent 68 comme la montée de l’individualisme et du néolibéralisme alors que 68 était porté par la passion de l’égalité liée à l’affirmation insolente de la liberté. C’est la réaction à 68 qui a détourné en individualisme et en intégration par la consommation une révolte salubre et collective. Ceux qui rêvent de discipline, de hiérarchie, d’autorité et de centralité, qui ne conçoivent la révolution que guidée par un parti omniscient, qui n’admettent pas que la société peut s’organiser aussi du bas vers le haut, par des activités autogérées.

Après cette période de grande effervescence, Alain va opérer un retournement, quitter la ville et revenir à la condition paysanne. Il commencera, avec sa compagne Michou, par Nîmes avant d’aller, tout naturellement, s’ancrer au Larzac. Il va évidemment s’investir dans le syndicalisme agricole et participer activement à la construction de la Confédération Paysanne. Il se mobilisera dans l’opposition aux cultures OGM. Il va créer à La Salvetat, un lieu d’accueil, d’approfondissement, d’expérimentation. Il explorera l’écologie appliquée et politique. L’accueil et l’agriculture sont des prétextes à produire de la fraternité. Il va développer encore sa capacité à se mobiliser et à mobiliser.

Alain poursuit sa route avec son amour de la vie et des autres. Il a la volonté de se construire comme une personne complète, sans dogmatisme et avec toute sa complexité. Il n’a pas choisi la facilité. Il n’hésite pas à tout engager, et à se retrouver plusieurs fois sans logement, sans moyens, si ce n’est l’amitié qu’il a procuré et qu’il a recueilli. Se donner sans compter, sans prévoir, ce sont des engagements qui coûtent à la vie privée et qui peuvent aussi exposer ceux qui lui sont les plus proches. Il reste toujours curieux de tous les engagements. Il sait qu’il faut se donner à fond pour apprendre et découvrir du nouveau, pour faire le choix d’être citoyen, c’est à dire créateur et responsable.

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