Quelques réflexions sur la question de l’émancipation
Présentation du livre de
Denis Paillard : rêve générale, ceux d’en bas et l’émancipation
Gustave Massiah
07 avril 2023
La question de l’émancipation est à l’ordre du jour. La période historique actuelle, contradictoire, est en rupture avec celle qui avait commencé à la fin de la deuxième guerre mondiale, en 1945. Les contradictions économiques, sociales, démocratiques et politiques, géopolitiques, idéologiques se sont accentuées. Il est probable que nous entrerons dans une transition par rapport à l’évolution des deux ou trois derniers siècles, par rapport à un capitalisme dominant. Le capitalisme n’est pas éternel, il a eu un début et il aura une fin. Dans les trente prochaines années, le capitalisme ne sera probablement plus le mode de production dominant. Il ne disparaître pas pour autant. Il restera encore longtemps comme un des modes de production existants, mais pas comme le mode dominant, comme un mode secondaire, dans les sociétés et les formations sociales et dans le monde. Les structures d’un autre mode de production dominant se définiront à partir de l’évolution des contradictions actuelles. Le mode de production dominant qui caractérisera les sociétés dans la période à venir n’est pas encore déterminé ; il dépendra de l’évolution de la situation et des luttes sociales. La possibilité de l’émancipation s’inscrit dans les avenirs possibles.
Ce qui est très probable c’est que le dépassement du capitalisme ne prendra pas la forme du socialisme tel qu’il a été défini après la révolution de 1917. Cette révolution fait partie de l’Histoire comme la révolution de 1789, avec la mise en avant de l’égalité, et la Commune avec l’irruption historique de la classe ouvrière et de la 1ère Internationale. L’émancipation ne pouvait être envisagée qu’après la prise de pouvoir et celle-ci s’inscrivait dans une stratégie qui se résumait à : créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société. Mais les partis se sont transformés en parti-Etat et la transformation de la société confiée à l’Etat ne permet pas de sortir du capitalisme. D’autres éléments ont changé la situation. Le mouvement principal a été celui de la décolonisation qui n’est pas terminée. Elle remet en cause la conception euro-centrée et l’universalisme européen. Le néolibéralisme capitaliste s’est imposé à l’échelle mondiale. La géopolitique accentue les dangers de guerre. La tentation de la multipolarité s’appuie sur l’extension des capitalismes de différentes nature. Elle s’accompagne, souvent, des autoritarismes, parfois jusqu’aux dictatures. Les idéologies nationalistes, identitaires, racistes, sécuritaires, se renforcent. La perspective de l’émancipation doit être renouvelée.
L’émancipation est entendue au sens de libération, d’un mouvement collectif de remise en cause des dominations, des servitudes et des préjugés. Historiquement, c’est la libération d’un état de dépendance qui permet de se dégager de celui ou celle qui a un droit de propriété sur vous. Il s’agit de se libérer d’un assujettissement sociologique ou idéologique, de refuser d’être aliéné. L’émancipation de toutes et tous est le pari fondateur de l’humain et de toute l’humanité. On ne peut pas s’émanciper seul ; on ne s’émancipe qu’ensemble. « Nul n’émancipe personne, nul ne s’émancipe tout seul, les humains s’émancipent ensemble par l’intermédiaire du monde. » précisait Paulo Freire. L’émancipation, comme la Révolution, partage l’idée d’un changement radical mais ne se résume pas à l’idée de la prise du pouvoir. Elle partage avec le socialisme l’idée de l’accès égal mais sans se limiter à une forme d’organisation de la société.
Dans la situation actuelle, idéologique et politique, trois positions s’affrontent. La droite néolibérale défend toujours la privatisation, la marchandisation et la financiarisation. La droite nationaliste et identitaire, polarisée par la nouvelle extrême droite, défend le nationalisme et l’étatisme ; elle met en avant le combat contre les migrations. La gauche, en recomposition, défend l’égalité et les libertés individuelles et collectives ; elle devrait mettre en avant l’émancipation et le refus de toutes les dominations. Le mouvement d’émancipation met en avant les revendications sociales, écologiques et démocratiques. Il est renouvelé par les mouvements sociaux et citoyens porteurs de nouvelles radicalités : le mouvement ouvrier, le mouvement paysan, les mouvements féministes, écologistes, antiracistes, des peuples autochtones, des migrants, des habitants et des citoyens.
Comment aborder la question de l’émancipation dans la situation actuelle. La proposition est de croiser deux approches. L’état actuel des réflexions et des savoirs, de l’Histoire et de la Philosophie en interrogeant aussi les sciences sociales (économie, sociologie, psychologie, science politique) sur l’état des recherches sur l’évolution des sociétés, du capitalisme et de ses dépassements. Les propositions et les avancées portées par les luttes et les résistances qui ouvrent de nouveaux possibles.
Trois livres récents croisent les deux approches.
Bruno Frère et Jean-Louis Laville ont rédigé, La Fabrique de l’émancipation, Repenser la critique du capitalisme à partir des expériences démocratiques et solidaires[1]. Ils présentent l’état des réflexions, des recherches et des alternatives sur la question essentielle de l’émancipation, et ouvre la discussion sur la définition des projets alternatifs. Ils proposent pour cela de définir les fondements d’une nouvelle théorie en partant de la théorie critique centrée sur l’ampleur des aliénations et des dominations, mais de ne pas s’y cantonner. Pour cela, ils proposent de partir du croisement de la philosophie et des sciences sociales et de rechercher les voies par lesquelles la démocratie se réinvente au-delà des haines, des violences et des menaces démocratiques. La démarche propose de s’appuyer sur la diversité des approches et des épistémologies, au sens des théories des connaissances, en s’appuyant sur les apports des philosophies et connaissances du Sud et de l’économie solidaire. On trouvera une présentation détaillée de ce livre sur le site Europe Solidaire Sans Frontières[2]
Michèle Riot-Sarcey, L’émancipation entravée, [3] part de l'espoir, partout dans le monde, d'une émancipation enfouie sous les discours idéologiques, alors même que l'idéologie néolibérale semble régner partout sans partage. Elle propose de revenir sur l'histoire longue afin de comprendre comment le sens actif du mot " liberté " s'est trouvé effacé par les idéologies. Elle analyse les processus par lesquels le sujet libre, à chaque moment décisif, s'est trouvé effacé au profit de visions totalisantes. Mais l'idée de l’émancipation revient régulièrement dans les lieux les plus inattendus. Le réel de l’utopie est plus vivant que jamais. Michèle Riot Sarcey est aussi l’autrice de l’Histoire du féminisme[4] qui présente un des mouvements d’émancipation majeurs en cours.
Denis Paillard, Rêve Générale, ceux d’en bas et l’émancipation[5], présente une réflexion approfondie sur l’émancipation individuelle et collective dans une période de transition. C’est la présentation de ce livre qu’on trouvera ci-après.
Le livre de Denis Paillard, Rêve générale
La présentation qui suit ne donne qu’une idée rapide des très nombreuses réflexions ouvertes par le livre de Denis Paillard. En 200 pages, il agite et met en mouvement les questions qui forment le mouvement de l’émancipation, individuelle et collective, dans la situation actuelle. Il met en relation la réflexion théorique avec une référence à la diversité des luttes et des résistances actuelles.
Le premier chapitre est consacré à ceux d’en bas, aux invisibles de la politique. Ceux d’en bas, ce sont les subalternes dont parle Gramcsi dans les cahiers de prison. Denis Paillard se réfère à E. P. Thomson et son livre, La formation de la classe ouvrière anglaise. Il interroge la définition des classes sociales. Une classe s’inscrit dans une formation sociale, elle ne peut pas se définir dans l’abstrait et isolément ; elle se définit en relation avec les autres classes. La classe se définit par des hommes et des femmes vivant leur propre histoire. Elle se retrouve dans la conflictualité entre dominants et dominés qui est le ressort fondamental de la démocratie.
Il ouvre la discussion sur le peuple et se réfère à Etienne Balibar qui souligne la notion contradictoire du peuple, issue des grandes peurs des possédants et des mouvements d’émancipation de ceux d’en bas. Il souligne les différences entre la voie démocratique et républicaine, par rapport à la voie ethnique, nationale, culturelle, linguistique que revendiquent les mouvements de libération nationale et l’autodétermination, et la voie mystique sur la formation nationale. Le peuple est en construction, il n’y a que des peuples en lutte. Ce qui permet de réfléchir aux populismes de droite et de gauche, quand ils ne remplacent pas simplement la démagogie. Il précise avec Jacques Rancière que la politique ne se réduit pas à l’exercice du pouvoir ; elle est un mode d’agir spécifique, elle nécessite le dépassement de la distinction entre le social et le politique.
Le deuxième chapitre propose une critique de l’autonomie de la politique et analyse les mouvements sociaux comme une totalité différenciée. Le monde des opprimés et des exploités, bien qu’infiniment morcelé et exploité, s’oppose à la domination incontestable du Capital à l’échelle du monde. A partir des années 1960, des mouvements sociaux importants s’imposent dans les domaines écologistes, féministes, antiracistes, du droit à la ville. Ils ne sont pas nouveaux mais sont plus visibles. Leur présence questionne la primauté et la centralité du mouvement ouvrier dans la lutte contre le système capitaliste et de la conception d’une révolution pour qui la construction d’un autre monde est subordonnée et succède à la prise du pouvoir. Cette idée de rupture repose sur l’idée de rupture entre le social et l’économique d’un côté et le politique de l’autre. Et par la distinction entre les organisations syndicales qui défendent les intérêts économiques des travailleurs et les partis politiques pour qui la question de l’Etat et du pouvoir occupent la place centrale. Pour les mouvements sociaux, cette distinction ne fait pas sens. Ils sont entre les partis et les syndicats, ce sont des mouvements auto-constitués, ils ont une forte dimension locale et sont reliés dans des formes « réseaux ».
Le livre se réfère à Daniel Bensaid et à la politique comme art stratégique. Il rappelle les deux caractéristiques du communisme définit par Marx. C’est le mouvement réel qui abolit l’état des choses existant ; d’où la nécessité de la révolution et de la prise du pouvoir. Et l’affirmation que le plein développement de chacun est la condition de l’épanouissement de tous, de l’émancipation de toutes et de tous. La perspective révolutionnaire ne se limite pas aux luttes et aux résistances en cours. Pour les mouvements sociaux, la rupture ne peut pas être pensée en simple référence à la révolution soviétique de 1917. Il n’y a pas de complète autonomie du politique. Les mouvements sociaux introduisent une culture de la pluralité et une dialectique inédite de l’individuel et du collectif. Le mouvement syndical est le plus ancien et le plus important des mouvements sociaux. Il se réfère aussi à Hugo Blanco, dans le combat des paysans sans terre au Pérou et des luttes des peuples indigènes
Les mouvements sociaux renvoient aux luttes et aux résistances de ceux d’en bas. Ils ne définissent pas, à priori, l’identité sociale des participants et ne distinguent pas, à priori, le social et le politique. Les mouvements sociaux sont singuliers et forment une immense diversité. Mais ils sont aussi une totalité différenciée ; ils participent à un ensemble. Ils sont hétérogènes dans leurs composantes et leurs motivations. Ils ont marqué les nouveaux mouvements de 2011, les printemps arabes, les indignés, les occupy. Ces mouvements concernent la production et les formes de reproduction sociale. Ces luttes se déploient à l’intérieur des sociétés existantes et des lieux de pouvoir, dans les institutions qui constituent la « police » définie par Jacques Rancière. Elles différent des luttes en rupture, des luttes pour l’autoémancipation. Ces luttes mettent en tension le « contre », l’affrontement, et le « pour », l’enjeu positif de la lutte. Les mouvements créent des ruptures, des espaces partagés qui définissent de nouvelles relations et préfigurent des nouveaux mondes
La deuxième partie du livre comprend trois chapitres ; le troisième chapitre consacré à un retour à Marx à partir des livres de Luca Basso, le quatrième chapitre consacré à Jean-Marie Vincent, et le cinquième chapitre consacré à Jacques Rancière.
Les deux livres de Luca Basso, pour le Retour à Marx sont Marx and singularity, dont le titre italien est, socialité et isolement, la singularité chez Marx, et Marx and the common, qui est dans l’original italien, Agir en commun, anthropologie et politique. Le chapitre commence par une importante référence à Etienne Balibar dans La philosophie de Marx. Il examine les rapports entre société et individu. La réalisation individuelle pleine et entière de l’individu est en rupture avec l’antagonisme capital/prolétaires en termes de classes sociales. Elle reporte la réalisation de chacun à après la révolution. Pour l’individu social, toute lutte est singulière au sens de « être et agir en commun ».
Pour définir les notions faut prendre en compte les relations entre individu, classe et lutte de classes, entre social et politique, entre émancipation et agir en commun.
Il ne faut pas se focaliser sur la société en tant qu’elle nie les individus. Il faut partir du monde réel, des situations particulières, des acteurs impliqués dans telle ou telle lutte. La société exprime la somme des relations. Dans la société bourgeoise, les différences de classes l’emportent sur toutes les autres. Le prolétariat ne se résume pas à une classe ; c’est une notion politique associant prolétariat et émancipation. On peut distinguer la classe ouvrière comme classe économique, comme réalité socio-économique, et le prolétariat comme sujet politique, acteur de la lutte des classes. La conscience de classe n’est pas nommée chez Marx, le niveau de conscience est lié au parti révolutionnaire. Il y a une primauté de la lutte des classes sur les classes ; ce sont des notions politiques. Elles renvoient aux luttes et aux résistances, à « être et agir en commun ». Le communisme, est la pleine réalisation de chacun, dans les luttes ici et maintenant et pas dans un horizon lointain et incertain. La pensée de Marx est en rupture avec celle incarnée par le marxisme historique du mouvement ouvrier
J’ai trouvé un passage très éclairant sur la situation du mouvement social actuel sur le régime des retraites. Denis Paillard écrit que, dans Marx and the common, Luca Basso évoque longuement la position de Marx sur la lutte pour la réduction du temps de travail, dont la radicalité tient au fait que ce qui est en jeu, c’est le corps même du travailleur, de tout travailleur (enfant, femme, homme). Une radicalité qui n’est pas présente au même titre dans les luttes dans les entreprises pour les augmentations de salaires.
Denis Paillard présente ensuite le livre de Jean-Marie Vincent, Un autre Marx : après les marxismes. Jean-Marie Vincent souligne que le capitalisme ne se réduit pas à la seule exploitation du travail salarié. Il met en avant le formatage des individus par le Capital et souligne une socialisation dissonante. Il indique qu’une politique de l’émancipation doit aussi prendre en compte une analyse critique du mouvement ouvrier. Il cite l’économisme du mouvement ouvrier et l’idéalisation de la classe ouvrière qui néglige son hétérogénéité. Il rappelle aussi que la production n’est pas une production de biens et de services, mais de valeurs dont les biens et services ne sont que les supports matériels.
La première tâche est d’arracher à la violence de la société capitaliste son masque de normalité et d’irréversibilité. La vie mutilée est en résonance avec les mouvements sociaux et avec la théorie de la reproduction sociale, particulièrement le mouvement des femmes. Les classes ne sont pas des entités, ce sont des processus. Il faudrait penser l’articulation entre le social et le politique sans être prisonnier de leur séparation fétichiste. Le politique est confronté aux affrontements sociaux, reflets de contradictions économiques et sociales. Ce sont des mouvements d’opinion au niveau de la base et un art de type militaire au sommet. Marx met en avant le changement d’hégémonie. La lutte c’est « être et agir en commun » ; les luttes transforment les rapports entre les individus, produisent du sens et augmentent les possibles. Les luttes produisent des relations nouvelles, ce n’est pas un ralliement à un sens prédéfini.
Jacques Rancière propose de pratiquer l’égalité. Il ne faut pas partir des inégalités et de la domination, il faut partir du présupposé d’égalité. Il insiste sur la nécessité de dissocier domination et émancipation. L’émancipation est l’affaire de n’importe qui ; elle est aussi sa propre fin. On n’émancipe pas une société par l’intermédiaire des émancipateurs. L’émancipation est individuelle et collective.
Les gens appartiennent à un monde d’égaux. L’inégalité fondamentale résulte de la possession des moyens de production. Le rapport du parti, avant-garde consciente, et des masses est de même nature que le rapport du maître à l’élève-ignorant. Jacques Rancière souligne les mouvements qui présupposent l’égalité ; il cite le mouvement des places depuis 2011 ; il cite aussi la marche pour l’égalité de 1983, malgré la récupération qui l’a suivie. L’émancipation est en rupture avec l’ordre des choses, la société et ses institutions, la « police » qui n’agit pas seulement par la répression et le contrôle social. C’est le système qui ordonne la société, ses fonctions, ses places, ses titres. La lutte redéfinit les positions. Il n’y a pas de hiérarchisation des luttes, de centralité ouvrière. La revendication définit ce qu’il n’y a pas comme ce qui doit être.
Jacques Rancière distingue entre le tort, interne à la « police », et le litige qui conteste l’ordre social existant. Il oppose les droits ; de ceux qui n’ont pas les droits (le tort) et de ceux qui ont les droits qu’ils n’ont pas (le litige). La résistance collective active est première par rapport à la dénonciation. La distinction est entre le social, l’exploitation au quotidien, et le politique, souvent ramené au programme et au parti. L’émancipation, c’est créer une manière différente d’habiter le monde en commun ; de construire des lieux à part pour échapper à la domination. L’émancipation est une manière de vivre au présent dans un autre monde. Le futur communiste est un présent ; il propose de construire des lieux pour échapper à la loi du présent. La révolution est la brutale intervention d’un ordre symbolique où apparaissent possibles à un acteur populaire des choses qui étaient impensables et où il n’avait pas de place.
La troisième partie comprend un chapitre sur l’émancipation individuelle et collective et un chapitre sur la construction de l’espace des résistances et des luttes.
On ne peut pas déduire de l’antagonisme entre capital et exploités une compréhension complète de l’espace des luttes et des résistances émancipatrices. Le vrai sens de l’émancipation est donné par les mouvements sociaux qui luttent, avec des rassemblements concrets et des ennemis concrets. Le « nous » n’est pas un groupe social, c’est une communauté de lutte et de résistance, un espace partagé de lutte. Il met en avant les communs, les biens communs de l’humanité (l’eau, l’air, ..). Le droit d’usage collectif s’oppose à la propriété privée ; le mode d’action collectif propose d’être et d’agir en commun. Ce n’est pas une économie alternative, c’est une alternative à l’économie. C’est un espace partagé, une appropriation collective d’un espace. David Harvey rappelle que le rapport à l’autre est spatio-temporel. La revendication est celle d’un espace ouvert de partage et de solidarité, d’un espace horizontal et d’égalité.
L’émancipation exprime un mode de vie. Elle porte le dépassement de la distinction entre social et politique. Le but est dans les moyens ; le conflit s’exprime comme affrontement et comme rupture. La rupture associe le « contre » de l’affrontement et le « pour » qui est visé en positif. La primauté du contre de l’ennemi renvoie à la lutte des classes et aussi aux nationalismes ; elle ne suffit pas à désigner le pour. Il y a une rupture-émancipation lorsque le pour (enjeu en positif) définit le contre (affrontement). Le pour, la révolution, donne son sens au contre des luttes présentes, il définit leur radicalité. Chaque lutte doit permettre l’émancipation de chacun.e (Piaget, la lutte des LIP). La tension pour/contre se joue dans la singularité de chaque lutte. L’hypothèse communiste est l’hypothèse de l’émancipation (Badiou, cité par Rancière).
Le dernier chapitre est une longue conclusion pour construire l’espace des résistances et des luttes. Les luttes et résistances dans le monde définissent la question de l’émancipation. Au-delà de leur diversité et de leur singularité, les luttes forment une totalité différenciée. Il faut dépasser une vision euro-centrée du monde ; il faut prendre en compte les 1,4 milliards d’exclus du système (bidonvilles, informel), les migrants économiques, politiques, climatiques, les peuples autochtones.il faut dépasser l’invisibilité dans l’espace politique. Les formes d’organisation (partis, syndicats) se définissent comme des préconditions des formes de lutte. Les luttes concernent l’ensemble des rapports intégrant le pouvoir, le capital et la nature. Elles concernent aussi le réchauffement climatique et le capitalocène. La nature comprend le travail non payé (le travail non rémunéré des femmes, l’esclavage). Marx soulignait déjà que les deux sources de la richesse, sont la terre et les hommes.
Denis Paillard identifie quatre grands domaines de lutte : le syndicalisme, le féminisme, l’antiracisme, l’écologie. Ils mettent en avant l’exploitation et l’appropriation. L’oppression des femmes et le racisme sont constitutifs du système capitaliste, ainsi que la destruction de la nature.
Les luttes et résistances se déploient dans les limites du système, elles sont alors réformistes, ou en rupture avec le système, elles sont alors révolutionnaires. Angela Davis a explicité l’intersectionnalité des luttes (classe, race, genre). La convergence des luttes en est une variance faible ; les décloisonner est un impératif stratégique. Il faut reconnaître les luttes spécifiques sans chercher à les rabattre à une révolution qui mettrait fin à toutes les oppressions. Les luttes de tous les hors-classes invisibilisés doivent être reconnues.
La politique renvoie à deux mondes, celui de l’inégalité, la logique du Capital, celui de l’émancipation, l’égalité. Chaque lutte est singulière, d’où la nécessité de construire l’espace commun. La construction d’un collectif de lutte est contraire à l’identité sociale de la police. Les luttes et mobilisations rendent insupportables les oppressions. Elles permettent de se réapproprier l’espace public, de créer un espace comme espace de résistance, des territoires autonomes à l’exemple des zapatistes, des zad. Il s’agit de défendre un espace d’identité collective ; la frontière, scène politique. Il est utile de mettre en avant l’auto-émancipation, pour ne pas confier l’émancipation à des émancipateurs. L’émancipation n’est pas subordonnée à un affrontement ultime. C’est une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous, comme le proclamait Le Manifeste.
L’espace est l’espace mondial comme l’ont affirmé Michael Gefter (le Monde des Mondes), Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau (Tout Monde et Mondialité), Immanuel Wallerstein (Système-monde). C’est l’espace des luttes anti-systémiques, un mouvement anti-systémique à l’échelle de la planète, un mouvement global. Il se construit par des réseaux de solidarité agissante, construits en dehors de l’espace traditionnel de la politique et donc non visibles. Denis Paillard donne comme exemples La Via Campesina(donner une voix aux sans-voix), HIC - Habitat International Coalition (le droit à la ville), Women’s Global Strike (les grèves des femmes). Il insiste sur la nécessité de ne pas se laisser enfermer dans une vision euro-centrée, privilégiant l’histoire du mouvement ouvrier et la révolution d’octobre, de ne pas se laisser enfermer dans deux camps prédéfinis, Capital et Travail, qui ne rendent pas visible l’infinie diversité des acteurs. Il rappelle que lutter c’est être et agir en commun.
Les points d’appui d’une stratégie d’émancipation
A partir du livre de Denis Paillard, j’ai essayé de présenter dix points d’appui pour la définition d’une stratégie d’émancipation.
- L’actualité et la démarche de la stratégie d’émancipation doivent être visibles
Le courant d’émancipation et de libération s’oppose au néolibéralisme qui met en avant la privatisation, la marchandisation et la financiarisation, et à la droite nationaliste et identitaire, polarisée par la nouvelle extrême droite qui défend le nationalisme et l’étatisme et met en avant le combat contre les migrations. Il défend l’égalité et les libertés individuelles et collectives et le refus de toutes les mobilisations. Le mouvement d’émancipation met en avant les revendications sociales, écologiques et démocratiques. Il est renouvelé par les mouvements sociaux et citoyens porteurs de nouvelles radicalités : le mouvement ouvrier, le mouvement paysan, les mouvements féministes, écologistes, antiracistes, des peuples autochtones, des migrants, des habitants et des citoyens. La démarche consiste à croiser la recherche, historique, philosophique et des sciences sociales avec les luttes et les résistances portées par les mouvements sociaux et citoyens.
- Le dépassement du capitalisme à l’ordre du jour n’est pas le socialisme défini en 1917
Le capitalisme ne devrait plus être le mode de production dominant mais resterait présent dans les formations sociales. Il ne serait pas suivi par le socialisme mais par un autre mode de production inégalitaire qui sera remis en cause par la volonté d’émancipation. Le socialisme doit être redéfini, en tenant compte de la remise en cause des résultats de la révolution de 1917. La stratégie qui proposait de créer un parti, pour conquérir l’Etat pour changer la société doit aussi être redéfinie. Les partis créés pour conquérir l’état se sont transformés en parti-état et l’Etat ne permet pas de sortir du capitalisme. Le dépassement du capitalisme doit être redéfini. L’inégalité fondamentale résulte toujours de la possession des moyens de production. On ne peut pas déduire de l’antagonisme entre capital et exploités une compréhension complète de l’espace des luttes et des résistances émancipatrices. Il ne faut pas se laisser enfermer dans deux camps prédéfinis, Capital et Travail, qui ne rendent pas visible l’infinie diversité des acteurs. L’émancipation doit mettre en avant le droit d’usage collectif qui s’oppose à la propriété privée. Le mode d’action collectif propose d’être et d’agir en commun.
- L’émancipation, dans l’espace mondial, doit remettre en cause l’eurocentrisme
Il faut prendre en compte l’espace mondial. Il faut prendre conscience du fait que la décolonisation n’est pas terminée et que l’indépendance des Etats n’en est qu’une étape. L’espace est l’espace mondial, celui de la décolonialité, du Tout-monde et de la mondialité. C’est l’espace des luttes anti-systémiques, un mouvement anti-systémique à l’échelle de la planète, un mouvement global. Il faut combattre les idéologies nationalistes, racistes, sécuritaires qui se renforcent. La multipolarité, dans sa phase actuelle, s’accompagne du capitalisme et de l’autoritarisme ; elle doit être repensée. Il est nécessaire de dépasser une conception eurocentée et l’universalisme européen, de ne pas se laisser enfermer dans une vision euro-centrée, privilégiant l’histoire du mouvement ouvrier et la révolution d’octobre. Pour dépasser une vision euro-centrée du monde ; il faut aussi prendre en compte les 1,4 milliards d’exclus du système (bidonvilles, informel), les migrants économiques, politiques, climatiques, les peuples autochtones.
- Les classes sociales et les peuples sont les acteurs de l’émancipation
Les classes ne sont pas des identités, ce sont des processus. Une classe se définit dans sa relation aux autres classes. La remise en cause de l’eurocentrisme questionne la primauté et la centralité du mouvement ouvrier. La définition du peuple peut être contradictoire. Le peuple est en construction, il n’y a que des peuples en lutte. Le peuple se définit par l’histoire de ses luttes. Ce qui remet en cause voies ethniques, nationales, culturelles, linguistiques et aussi les définitions nationalistes et républicaines. Ce qui se précise autour du « nous », ce n’est pas un groupe social, c’est une communauté de lutte et de résistance, un espace partagé de lutte. Il met en avant les communs, les biens communs de l’humanité (l’eau, l’air, ..). Ce n’est pas une économie alternative, c’est une alternative à l’économie. C’est un espace partagé, une appropriation collective d’un espace. La revendication est celle d’un espace ouvert de partage et de solidarité, d’un espace horizontal et d’égalité.
- La construction d’un autre monde commence ici et maintenant
La politique ne se réduit pas à l’exercice du pouvoir, c’est un mode d’agir spécifique. Il n’y a pas de rupture entre l’économique et le social, et le politique. La politique renvoie à deux mondes, celui de l’inégalité, la logique du Capital, celui de l’émancipation, l’égalité. Les formes d’organisation (partis, syndicats) ne sont pas des préconditions des formes de lutte. Il faut dépasser l’invisibilité dans l’espace politique. Un autre monde se construit par des réseaux de solidarité agissante, construits en dehors de l’espace traditionnel de la politique et donc non visibles. La construction d’un autre monde ne commence pas après la prise du pouvoir. Elle ne lui est pas subordonnée. Elle commence ici et maintenant.
- Les luttes et résistances dans le monde définissent la question de l’émancipation.
Les luttes produisent du sens et des relations nouvelles, elles n’ont pas un sens prédéfini. La revendication définit ce qu’il n’y a pas comme ce qui doit être. La résistance collective active est première par rapport à la dénonciation. Les luttes concernent l’ensemble des rapports intégrant le pouvoir, le capital et la nature. Elles concernent aussi le réchauffement climatique et le capitalocène. La lutte redéfinit les positions. Il n’y a pas de hiérarchisation des luttes, de centralité ouvrière. Les luttes « contre » sont internes aux institutions ; les luttes « pour » sont externes, pour l’émancipation, « pour » un autre monde. Les luttes et résistances se déploient dans les limites du système ou en rupture avec le système, elles sont alors réformistes ou révolutionnaires. La tension pour/contre se joue dans la singularité de chaque lutte. Les quatre grands domaines de lutte sont le syndicalisme, le féminisme, l’antiracisme, l’écologie. Ils mettent en avant l’exploitation et l’appropriation. Il faut y adjoindre la démocratie. Angela Davis a explicité l’intersectionnalité des luttes (classe, race, genre). Il faut reconnaître les luttes spécifiques sans chercher à les rabattre à une révolution qui mettrait fin à toutes les oppressions. Les luttes et mobilisations rendent insupportables les oppressions. Elles permettent de se réapproprier l’espace public, de créer un espace comme espace de résistance, des territoires autonomes à l’exemple des zapatistes, des zad. Il s’agit de défendre un espace d’identité collective ; la frontière, scène politique. Chaque lutte est singulière, d’où la nécessité de construire l’espace commun. Au-delà de leur diversité et de leur singularité, les luttes forment une totalité différenciée. Lutter c’est être et agir en commun.
- Le sens de l’émancipation est donné par les mouvements sociaux
Chaque mouvement est singulier. L’ensemble des mouvements sociaux forme une totalité différenciée. Les mouvements sociaux porteurs de nouvelles radicalités, en dehors du mouvement ouvrier, sont les mouvements paysan, féministe, antiraciste, écologiste, des peuples autochtones, des migrants, des habitants pour le droit au logement et le droit à la ville, pour la santé. Les mouvements sociaux et citoyens sont auto-constitués. Les mouvements sociaux sont entre les partis et les syndicats, ils ont des formes réseaux. Le vrai sens de l’émancipation est donné par les mouvements sociaux qui luttent, avec des rassemblements concrets et des ennemis concrets. L’émancipation part des mouvements qui présupposent l’égalité.
- L’émancipation est individuelle et collective
L’émancipation est individuelle et collective. On ne peut pas s’émanciper seul, on s’émancipe ensemble. L’émancipation est l’affaire de n’importe qui ; elle est aussi sa propre fin. L’émancipation exprime un mode de vie. L’émancipation, c’est créer une manière différente d’habiter le monde en commun ; de construire des lieux à part pour échapper à la domination. Le libre et le plein développement de chacun est la condition du libre développement et de l’épanouissement de tous, de l’émancipation de toutes et de tous.
- L’émancipation passe par une rupture qui ne se confond pas avec la prise du pouvoir
L’émancipation nécessite une rupture avec les formes de domination. Cette rupture ne se confond pas avec la prise du pouvoir d’Etat qui serait un préalable. L’émancipation est en rupture avec l’ordre des choses, la société et ses institutions, la « police », au sens des institutions dominantes, qui n’agit pas seulement par la répression et le contrôle social. L’émancipation n’est pas subordonnée à un affrontement ultime. Le but est dans les moyens ; le conflit s’exprime comme affrontement et comme rupture. La rupture associe le « contre » de l’affrontement et le « pour » qui est visé en positif. Il y a une rupture-émancipation lorsque le pour (enjeu en positif) définit le contre (affrontement). Le pour, la révolution, donne son sens au contre des luttes présentes, il définit leur radicalité. L’émancipation, comme la Révolution, partage l’idée d’un changement radical mais ne se résume pas à l’idée de la prise du pouvoir. La révolution est la brutale intervention d’un ordre symbolique où apparaissent possibles à un acteur populaire des choses qui étaient impensables et où il n’avait pas de place.
- L’émancipation est le mouvement collectif de remise en cause des dominations,
L’émancipation est le mouvement collectif de remise en cause des dominations, des servitudes.
Il ne faut pas partir des inégalités et de la domination, il faut partir du présupposé d’égalité. L’analyse de l’aliénation et de la domination est nécessaire ; elle ne suffit pas pour la construction de l’émancipation. L’émancipation doit prendre en compte la critique de l’économisme du mouvement ouvrier. Elle porte le dépassement de la distinction entre social et politique. Elle peut s’appuyer sur les tentatives de dépassement comme l’économie sociale et solidaire et les épistémologies du Sud en tenant compte des formes et des dangers de récupération.
On n’émancipe pas une société par l’intermédiaire des émancipateurs. Mettre en avant l’auto-émancipation permet de souligner le danger de confier l’émancipation à des émancipateurs. L’émancipation se compose au présent ; elle propose de construire des lieux pour échapper à la loi du présent. Le communisme c’est le mouvement réel qui abolit l’état des choses existant ; c’est l’hypothèse de l’émancipation.
[1] Bruno Frère et Jean Louis Laville, La fabrique de l’émancipation, Ed. du Seuil, Paris, 2022
[2] https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article65339
[3] Michèle Riot-Sarcey, L’2mancipation entravée, Ed La Découverte, paris 2023
[4] Michèle Riot Sarcey, Histoire du Féminisme, collection Repères, Ed La Découverte, Paris 2008
[5] Denis Paillard, Rêve Générale, ceux d’en bas et l’émancipation[5], Ed Syllepse, Paris, 2022
