Articles et interventions

Recension livre Jean-Louis Laville – Emancipation – 8p – 08.06.2023 – Emancipation, capitalisme, décolonisation

CNAM ESS
Emancipation

Le livre de Bruno Frère et Jean-louis Laville
Juin 2023

Gustave Massiah
8-06-2023

 

Six réflexions et une interrogation sur le livre de Bruno Frère et Jean-Louis Laville

 

L’émancipation est une question majeure et actuelle

Les auteurs insistent sur l’affirmation que la volonté d’émancipation et la capacité d’agir sont toujours présentes. Ils proposent de revenir à l’histoire de la notion d’émancipation ; de rappeler le choc des Lumières, l’exigence de libertés et de l’égalité, et les apports de Marx sur l’importance de la critique et de la pratique de l’émancipation. Ils précisent que les acteurs du changement, les associations ouvrières, les coopératives, les syndicats doivent repenser la théorie critique classique, la réinventer à partir d’une réflexion historique et des recherches empiriques

L’émancipation est entendue au sens de libération, d’un mouvement collectif de remise en cause des dominations, des servitudes et des préjugés. Historiquement, c’est la libération d’un état de dépendance qui permet de se dégager de celui ou celle qui a un droit de propriété sur vous. Il s’agit de se libérer d’un assujettissement, de refuser d’être aliéné. L’émancipation de toutes et tous est le pari fondateur de l’humain et de toute l’humanité. On ne peut pas s’émanciper seul ; on ne s’émancipe qu’ensemble. « Nul n’émancipe personne, nul ne s’émancipe tout seul, les humains s’émancipent ensemble par l’intermédiaire du monde. » précisait Paulo Freire. L’émancipation, comme la Révolution, partage l’idée d’un changement radical mais ne se résume pas à l’idée de la prise du pouvoir. Elle partage avec le socialisme l’idée de l’accès égal mais sans se limiter à une forme d’organisation de la société.

L’émancipation, c’est une manière d’habiter le monde en commun, pour échapper à la domination. Une manière d’échapper à la loi du présent. La révolution est l’invention d’un ordre symbolique où apparaissent possibles à un acteur populaire des choses qui étaient impensables et où il n’avait pas de place. Jacques Rancière propose de partir du présupposé d’égalité, de dissocier domination et émancipation. L’émancipation est l’affaire de n’importe qui ; elle est aussi sa propre fin. On n’émancipe pas une société par l’intermédiaire des émancipateurs. L’émancipation est individuelle et collective.

Le vrai sens de l’émancipation est donné par les mouvements sociaux qui luttent, avec des rassemblements concrets et des ennemis concrets. Ce n’est pas un groupe social prédéterminé, c’est une communauté de lutte et de résistance, un espace partagé de lutte. Il met en avant les communs, les biens communs de l’humanité (l’eau, l’air, ..). Le droit d’usage collectif s’oppose à la propriété privée ; le mode d’action collectif propose d’être et d’agir en commun.

L’émancipation exprime un mode de vie. Elle porte le dépassement de la distinction entre social et politique. La primauté du contre de l’ennemi renvoie à la lutte des classes et aussi aux nationalismes ; elle ne suffit pas à désigner le pour. Il y a une rupture-émancipation lorsque le pour (enjeu en positif) définit le contre (affrontement). Le pour, la révolution, donne son sens au contre des luttes présentes, il définit leur radicalité. Chaque lutte doit permettre l’émancipation de chacun.e (Piaget, la lutte des LIP). La tension pour/contre se joue dans la singularité de chaque lutte. L’hypothèse communiste est l’hypothèse de l’émancipation (Badiou, cité par Rancière).

Les luttes et résistances dans le monde définissent la question de l’émancipation. Au-delà de leur diversité et de leur singularité, les luttes forment une totalité différenciée. Quatre grands domaines de lutte : le syndicalisme, le féminisme, l’antiracisme, l’écologie. Ils mettent en avant l’exploitation et l’appropriation

La politique renvoie à deux mondes, celui de l’inégalité, la logique du Capital, celui de l’émancipation, l’égalité. Chaque lutte est singulière, d’où la nécessité de construire l’espace commun. Comme les territoires autonomes à l’exemple des zapatistes, des zad. Il s’agit de défendre un espace d’identité collective. Il est utile de mettre en avant l’auto-émancipation, pour ne pas confier l’émancipation à des émancipateurs. L’émancipation n’est pas subordonnée à un affrontement ultime. C’est une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous, comme le proclamait Le Manifeste.

 

 

Penser le dépassement du mode de production capitaliste

La question de l’émancipation est à l’ordre du jour. Elle ne se réduit pas à l’abolition du capitalisme, à son dépassement. La période historique actuelle, contradictoire, est en rupture avec celle qui avait commencé à la fin de la deuxième guerre mondiale, en 1945. Les contradictions se sont accentuées. Il est probable que nous entrerons dans une transition par rapport à l’évolution des deux ou trois derniers siècles, par rapport à un capitalisme dominant. Le capitalisme n’est pas éternel, il a eu un début et il aura une fin. Dans les trente prochaines années, le capitalisme ne sera probablement plus le mode de production dominant. Il ne disparaître pas pour autant. Il restera encore longtemps comme un des modes de production existants, mais pas comme le mode dominant, comme un mode secondaire, dans les sociétés et les formations sociales et dans le monde. Les structures d’un autre mode de production dominant se définiront à partir de l’évolution des contradictions actuelles. Le mode de production dominant qui caractérisera les sociétés dans la période à venir n’est pas encore déterminé ; il dépendra de l’évolution de la situation et des luttes sociales. La possibilité de l’émancipation s’inscrit dans les avenirs possibles.

Ce qui est très probable c’est que le dépassement du capitalisme ne prendra pas la forme du socialisme tel qu’il a été défini après la révolution de 1917. Cette révolution fait partie de l’Histoire comme la révolution de 1789, avec la mise en avant de l’égalité, et la Commune avec l’irruption historique de la classe ouvrière et de la 1ère Internationale. L’émancipation ne pouvait être envisagée qu’après la prise de pouvoir et celle-ci s’inscrivait dans une stratégie qui se résumait à : créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société. Mais les partis se sont transformés en parti-Etat et la transformation de la société confiée à l’Etat ne permet pas de sortir du capitalisme. D’autres éléments ont changé la situation. Le mouvement principal a été celui de la décolonisation qui n’est pas terminée. Il se croise avec la prise de conscience de la rupture écologique. Elle remet en cause la conception euro-centrée et l’universalisme européen. Le néolibéralisme capitaliste s’est imposé à l’échelle mondiale, mais il est en crise. La géopolitique accentue les dangers de guerre. La tentation de la multipolarité s’appuie sur l’extension des capitalismes de différentes nature. Elle s’accompagne, souvent, des autoritarismes, parfois jusqu’aux dictatures. Les idéologies nationalistes, identitaires, racistes, sécuritaires, se renforcent. La perspective de l’émancipation doit être renouvelée.

Dans la situation actuelle, idéologique et politique, trois positions s’affrontent. La droite néolibérale défend toujours la privatisation, la marchandisation et la financiarisation. La droite nationaliste et identitaire, polarisée par la nouvelle extrême droite, défend le nationalisme, le sécuritarisme et l’étatisme ; elle met en avant le combat contre les migrations. La gauche, en recomposition, défend l’égalité et les libertés individuelles et collectives ; elle devrait mettre en avant l’émancipation et le refus de toutes les dominations. Le mouvement d’émancipation met en avant les revendications sociales, écologiques et démocratiques. Il est renouvelé par les mouvements sociaux et citoyens porteurs de nouvelles radicalités : le mouvement ouvrier, le mouvement paysan, les mouvements féministes, écologistes, antiracistes, des peuples autochtones, des migrants, des habitants et des citoyens.

Penser la décolonisation, le Sud global, et l’économie sociale et solidaire

Les deux voies explorées sont la décolonisation, le Sud Global, et l’économie sociale et solidaire. Ce sont deux questions majeures et il est très fécond de les lier ; ce sont deux contradictions majeures de la situation actuelle. Elles allient les pratiques et le renouvellement des connaissances

Avec la diversité des problématiques des Suds, du Sud global, l’économie solidaire est proposée comme une voie de renouvellement. La théorie critique classique ne l’ignore pas, mais elle est née de la réalité occidentale et elle n’approfondit pas les amorces d’alternatives. La diversification du monde facilite la prise en compte du débordement des institutions. Les recherches critiques sont lancées par les approches marxistes au 19èmè siècle. La dénonciation de l’aliénation et l’analyse de la domination marque le 20ème siècle qui met en avant la misère du monde interrompue par de courts moments révolutionnaires comme la Commune et Mai 1968. Sans abandonner la critique de la reproduction, accentuée par l’ampleur des inégalités et les risques des dérèglements climatiques, et sans tomber dans l’idéalisation de l’affranchissement total des tutelles et des dépendances, il est proposé de mettre en avant la référence à l’émancipation. Ce n’est pas le chemin vers l’homme nouveau, mais elle n’est pas impossible ou inaccessible. Au-delà des obstacles, il faut tenter de la concrétiser.

L’économie solidaire questionne les institutions et souligne les interactions entre les sphères politique et économique. Elle revendique l’originalité des pratiques et recherche une théorisation prenant en compte la diversité du monde.

Ce n’est pas l’économie sociale et solidaire (ESS) vue par la sociologie critique classique. Pour la sociologie critique, l’ESS n’est pas une alternative, c’est une récupération. Elle participe au désengagement de l’état, entérine la précarisation du travail, concourt au retrait du service public. Bénévoles et salariés constituent la nouvelle armée de réserve du marché du travail. Les acteurs sont manipulés ; ils ne se rendent pas compte du rôle qu’ils jouent. Cette vision est confortée par les offensives des pouvoirs publics pour imposer des relations de subordination entre pouvoirs publics et associations. Elle repose sur la conviction que seul l’Etat fort est le contrepoids du marché ; elle sous-estime l’évolution de l’Etat, qui n’est plus l’Etat social, et le rôle de ses institutions qui contraignent les acteurs à se soumettre aux règles du monde marchand. Mais elle ignore la recherche de sens dans les nouvelles pratiques et les contradictions. Elle oublie que, chez Marx, l’émancipation ne se réduit pas à la défense des attributs du salariat, elle suppose son dépassement.

L’économie solidaire comprend l’économie sociale, les coopératives, les mutuelles et les associations. Elle met en avant la limitation de la lucrativité, l’existence d’un patrimoine collectif, l’égalité de droit de vote. L’économie solidaire réactualise l’associationnisme. Dans les associations, l’analyse du travail compte, elle n’annule pas l’intérêt de la participation démocratique. L’économie sociale et solidaire revendique l’autonomie qui n’est pas forcément un leurre. Comment comprendre les émergences solidaires et l’expansion du fait associatif dans le monde ?

L’économie solidaire peut être porteuse d’une nouvelle culture de changement social combinant mouvement social et acteur économique, prolongée par le mouvement des communs.

L’économie solidaire comme forme émergente est déjà confrontée à des formes de récupération. Elle doit se défendre contre les tentatives de récupération que sont l’insertion et le social business. L’économie solidaire n’est pas l’insertion et n’est pas le social business. La seconde forme de compromission et de dérive est le piège de l’entreprenariat. Elle prend la forme du social business, qui est un néolibéralisme de seconde génération. Il prétend faire du capitalisme un système capable de corriger ses excès avec la responsabilité sociale des entreprises, les investissements à impact social, le marketing des pauvres. Pour lutter contre le social business, travailler avec les promoteurs sur les ambiguïtés de leurs initiatives, ne faut pas confondre économie et marché. 

L’économie solidaire rappelle les solidarités qui sont d’abord auto-organisées. Il s’agit de déconstruire la manière dont l’économie et son approche institutionnelle a été construite sur les fondamentaux du capitalisme. Il s’agit de s’inscrire dans la tension récurrente entre démocratie et capitalisme, reconnaître les capacités d’auto-organisation et l’importance des économies informelles, rejeter la sociologie des marchés. Pour renforcer l’économie solidaire, il faut contraindre les institutions publiques à négocier, avec les mouvements sociaux.

Le développement de l’économie solidaire est lié aux luttes pour la définition de la solidarité. Il s’agit de combattre l’appréciation néolibérale de la solidarité. La solidarité démocratique vise à la fois la protection et l’émancipation. L’association est indissociable du droit de vote. Elle s’oppose aux solidarités héritées et philanthropiques qui préservent le pouvoir et l’argent. La solidarité démocratique se heurte à la solidarité philanthropique qui est respectueuse des autorités, assurée dans un cadre moral, supposé apolitique, et qui réduit les assistés à des subalternes. La solidarité philanthropique renforce la dissymétrie sociale du capitalisme. La solidarité démocratique combine liberté et égalité dans l’action locale, et une reconnaissance juridique qui confère des droits et élabore les règles d’une redistribution qui dépasse le local. Elle donne accès aux systèmes de santé, d’éducation et de sécurité sociale. Les alternatives à l’ordre capitaliste existent et sont pratiquées tous les jours.  Il s’agit de construire l’émancipation au présent en s’enrichissant des différences

L’émancipation s’inscrit dans le rapport entre la connaissance et l’action. Des chemins d’émancipation proposés s’appuient sur le pragmatisme et les diversités du sud et de l’économie solidaire. L’idée d’émancipation ne se réduit pas au progrès et à des politiques progressistes ; elle s’appuie sur les initiatives contre les institutions injustes. Elle soutient les pratiques démocratiques, écologiques et solidaires, sans idéalisation. Les actions collectives dessinent les possibles. L’enquête explore les réalités. L’association permet d’agir ensemble.

La transition à engager doit être sociale et écologique, et aussi politique et démocratique. La liberté se construit dans des solidarités concrètes. L’émancipation passe par l’action commune qui permet de résister à l’aliénation. L’émancipation est à réinventer sans cesse.

Les mouvements sociaux renvoient aux luttes et aux résistances de ceux d’en bas. Ils ne définissent pas, à priori, l’identité sociale des participants et ne distinguent pas, à priori, le social et le politique. Les mouvements sociaux sont singuliers et forment une immense diversité. Mais ils sont aussi une totalité différenciée ; ils participent à un ensemble. Ils sont hétérogènes dans leurs composantes et leurs motivations. Ils ont marqué les nouveaux mouvements de 2011, les printemps arabes, les indignés, les occupy. Ces mouvements concernent la production et les formes de reproduction sociale. Ces luttes se déploient à l’intérieur des sociétés existantes et des lieux de pouvoir, dans les institutions qui constituent la « police » définie par Jacques Rancière. Elles différent des luttes en rupture, des luttes pour l’autoémancipation. Ces luttes mettent en tension le « contre », l’affrontement, et le « pour », l’enjeu positif de la lutte. Les mouvements créent des ruptures, des espaces partagés qui définissent de nouvelles relations et préfigurent des nouveaux mondes

La priorité est aux investigations au sein d’émergences démocratiques. La discussion porte sur les associations. L’économie solidaire est une résurgence associationniste. Il n’y a pas d’ilot de pureté associative ; il faut jongler avec les statuts légaux, les normes juridiques. Une association n’est pas automatiquement condamnée si elle reçoit une aide de l’état ; tout dépend comment elle préserve son autonomie, quelle stratégie de résistance elle met en œuvre. Le débat porte sur la définition de la démocratie. La démocratie vivante n’est pas un univers apaisé, les controverses l’emportent sur le consensus. L’histoire n’est pas que domination. Vivre l’autonomie implique de résister à l’imaginaire capitaliste.

Lier l’action et la connaissance pour construire une nouvelle théorie critique

L’ambition du livre est grande, il s’agit de relier l’action et la connaissance. Les auteurs proposent de ne pas se laisser enfermer dans les discussions théoriques, mais de ne pas les refuser. Ce livre tente de construire une nouvelle théorie critique pour éclairer une réflexion en construction. Il propose de renouveler le débat théorique à partir des pragmatismes et des pratiques en action. Ils proposent de Construire une nouvelle théorie critique

Les auteurs rappellent longuement l’évolution des écoles qui, à partir des années 1930, ont prolongé les débats sur l’émancipation à partir des travaux de Marx et d’Engels. Ils mettent en évidence les travaux de la première Ecole de Francfort, des années 1930 jusqu’à la deuxième guerre mondiale, et l’école de la sociologie critique de Pierre Bourdieu. Ils soulignent l’importance donnée à l’aliénation et la domination dans ces courants de la philosophie et des sciences sociales. Ils présentent la seconde Ecole de Francfort, dans les années 1960, qui élargit l’analyse de la reproduction capitaliste aux rapports démocratiques et aux efforts d’émancipation. La troisième entrée, avec Bruno Latour, permet de mettre l’accent sur la rupture écologique, sur la domination de la nature, mais sans mettre en évidence la liaison avec les inégalités et la domination. La sociologie pragmatique de Luc Boltanski analyse le rôle des institutions dominantes et ouvre sur l’analyse des situations des femmes et des minorités opprimées. Cette évolution est caractérisée comme celle qui a donné naissance à une théorie critique considérée comme négative.

Les auteurs ont pour ambition de construire une nouvelle théorie critique qui serait positive. A juste titre, ils ne rejettent pas l’importance des concepts d’aliénation et de domination.

La critique de Jacques Rancière, sur le risque de sous-estimation de la perspective d’émancipation, est pertinente ; elle n’annule pas l’intérêt de la démarche de la sociologie critique.

Les quatre chapitres de l’analyse des théories sont marqués par le contexte européen, qui s’élargit dans le cinquième chapitre (les problématiques du Sud) et le septième chapitre (l’économie solidaire). Dans le prolongement du livre, les analyses restent à faire des philosophies et les sciences sociales à partir des auteurs du Sud, des femmes, des antiracistes, de peuples autochtones, des migrants ; ils compléteront cette première et prometteuse approche.

Les théories s’inscrivent dans des contextes historiques ; elles prolongent les approches dominantes et y répondent en les approfondissant et/ou en s’y opposant. L’analyse du contexte permet de mieux les comprendre et de les resituer. La première Ecole de Francfort est marquée, dans les années 1930, par l’opposition entre un fond de l’air rouge qui suit la révolution de 1917 et la montée des fascismes et de la guerre mondiale qui obscurcit l’horizon. Elle est interpellée par le nazisme qui rend difficile les projections optimistes. L’émancipation, dans cette période est liée à la rupture révolutionnaire et à l’alliance amorcée, en 1920, à Bakou entre les mouvements communistes et les mouvements de libération nationale.

La seconde Ecole de Francfort et la sociologie critique sont confrontées au capitalisme des trente glorieuses, avec les nouvelles formes de l’aliénation et de la domination dans la reproduction des rapports sociaux capitalistes. Elle vivra la dégénérescence du soviétisme de la Hongrie en 1956 à la Tchécoslovaquie en 1968. Elle mesurera l’explosion culturelle et des libertés des « mai 1968 » dans le monde. Elle mesurera l’impact de la décolonisation avec la succession de la révolution chinoise, des luttes de libération du Vietnam, de l’Algérie, des colonies portugaises, de l’Afrique du Sud. Elle ne mesurera pas à sa juste importance les premières indépendances et la Conférence de Bandung. C’est à Bandong en 1955, avec Soekarno, Nehru, Chou en Lai et Nasser, que Chou En Lai caractérisera la phase actuelle en déclarant « les Etats veulent leur indépendance, les Nations veulent leur libération, les peuples veulent la révolution ». L’émancipation combine la lutte contre l’exploitation et la souveraineté nationale.

Le troisième volet, celui de l’écologie, s’imposera plus tard même s’il avait été pressenti et mis en avant par quelques voix isolées dès les années 1950. Il va rejoindre les nouvelles expressions de libération, notamment en Asie, avec Gandhi, puis Vandana Shiva, et en Amérique indienne avec les peuples premiers. Les dérèglements climatiques et la disparition des espèces vont lui donner un caractère dramatique. Ils bouleversent les théories des connaissances et remettent en cause la vision du progrès constitutif de l’épopée capitaliste. L’émancipation ne peut plus se résumer à la production et au contrôle de la nature. C’est une rupture philosophique majeure. La prise de conscience écologique accentue la crise sociale. Elle n’y échappe pas mais elle ne s’y résume pas.  De manière paradoxale, l’écologie redonne une nouvelle vigueur à l’économie solidaire. L’économie sociale avait été marginalisée par l’évolution du capitalisme. Les coopératives et les mutuelles qui avaient servi de référence au moment de la première Internationale avaient été soumises à la logique managériale du capitalisme et à la financiarisation et les associations soumises au contrôle des états et tenues en laisse financière. L’explosion des inégalités, la réalité de la financiarisation, les limites de l’étatisation au service du capitalisme financier ont montré que l’Etat, toujours nécessaire, n’était pas une voie royale suffisante pour l’émancipation. Et que l’étatisation n’était pas une réponse satisfaisante à la recherche de la propriété sociale et collective.

L’actualité donne encore plus de force à la discussion sur la question des institutions et la question de l’Etat. D’autant que la valeur de référence est celle de l’égalité. C’est elle qui permet de différencier l’horizon d’émancipation et qui est au centre du débat idéologique et politique. La bataille pour l’hégémonie culturelle, au sens que lui donnait Gramsci, oppose les valeurs d’identitarisme et de sécuritarisme portées par les droites, notamment les droites extrêmes, et les valeurs d’égalité et de solidarité qui caractérisent une approche alternative. La définition des libertés se différencie ; libertariennes et individualistes pour les droites et le capitalisme, individuelles et collectives pour l’émancipation. Faute d’un projet d’émancipation d’ensemble, et dans l’attente d’un tel projet, les mobilisations mettent en avant l’exigence de reconnaissance et les garanties institutionnelles de l’égalité. Ce sont des nouvelles radicalités qui s’expriment et qui modifient complètement les mobilisations. Le féminisme et l’égalité de genres a pris une importance considérable. Le refus du racisme est devenu une composante majeure du vivre ensemble. La reconnaissance des peuples premiers remet en cause le temps long de la colonisation et le rapport à la nature. Les migrations partagent les sociétés et s’imposent dans une recomposition de la population mondiale. Ces dimensions n’annulent pas les différenciations sociales, l’importance des classes sociales ; elles les recomposent. Ce sont les vecteurs essentiels, aujourd’hui et pour demain, de la connaissance et de l’action.

L’émancipation ressort de manière inattendue. Elle ne gagne pas toujours, elle est souvent réprimée, mais elle bouleverse les certitudes et change les perspectives d’avenir. La magnifique révolte des jeunes femmes iraniennes redonne de l’espoir quelle que soit l’issue de ce mouvement.

Quelles sont les questions que devrait se poser une nouvelle théorie critique pour définir de nouveaux chemins de l’émancipation. C’est ce qu’ont engagé Bruno Frère et Jean-Louis Laville à partir des réalités, des approches théoriques, des essais de transformation et en tenant compte des pragmatismes. Cette démarche doit prendre en compte et éclairer l’évolution du capitalisme, le marché, l’entreprise, l’Etat, l’écologie, la décolonisation, la géopolitique, les pratiques démocratiques et les solidarités actuelles, la stratégie d’émancipation.

L’ensemble de ces questions forme la trame du débat sur l’émancipation. Elles sont abordées dans le livre ; leur approfondissement va définir le débat sur l’émancipation. Sur le capitalisme, la question porte sur son évolution. Assistons-nous à une nouvelle phase dans le mode de production capitaliste ou au passage à un nouveau mode de production ? Pour le marché, nous sommes certainement dans un marché capitaliste, mais faut-il confondre le marché et le capitalisme. Le marché a précédé le capitalisme et des modes de productions marchands non capitalistes ont existé. Peut-on, et doit-on, supprimer le marché pour dépasser le capitalisme ou peut-on imaginer un marché post-capitaliste ? L’entreprise apparaît aujourd’hui comme capitaliste par essence du fait de la propriété des moyens de production qui définit les capitalistes. Les entreprises privées capitalistes ne sont pas les seules, citons par exemple les entreprises d’Etat ou les entreprises municipales. L’économie sociale et solidaire et l’associationnisme définissent une alternative. Dans des sociétés dans lesquelles il est dominant, le capitalisme a montré sa capacité à les contrôler et à déterminer leur évolution. Comment renouveler les approches qui avaient été discutées, dès la Première Internationale, sur la propriété sociale, l’autogestion et l’Etat.

Cette évolution est encore plus nette par rapport à l’Etat. Le capitalisme d’Etat a montré sa capacité à imposer le capitalisme, comme on l’a vu avec le soviétisme, et à subordonner l’Etat social. La logique d’Etat n’assure pas, à elle seule, une réelle résistance au capitalisme. Malgré toutes ses limites, l’économie sociale, solidaire et associative est une voie pour définir une autre manière de produire en ne se restreignant pas au choix entre capitalisme et étatisme. L’écologie et la décolonisation sont les deux questions qui rendent nécessaire la définition de nouvelles voies d’émancipation. L’écologie parce qu’elle bouleverse la manière même de penser l’évolution. La décolonisation parce qu’elle n’est pas terminée et que son dépassement ouvrira de nouveaux possibles. L’indépendance des Etats est largement engagée, mais on en voit les limites ; la libération des nations interpelle la démocratie, les états-nations et l’ordre géopolitique ; l’émancipation des peuples est à définir.

La discussion porte sur la stratégie d’émancipation. Immanuel Wallerstein indiquait que la bourgeoisie avait défini une stratégie de transformation sociale, depuis Cromwell, « créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société ». Emmanuel Terray estime que cette stratégie avait été mise en œuvre, il y a bien plus longtemps par l’Eglise catholique et l’empereur Constantin. Après bien des débats dans la 1ère Internationale, notamment sur l’Etat, cette stratégie avait été confirmée par les deuxième et troisième Internationales. Mais aujourd’hui, elle est remise en cause. Un parti créé pour conquérir l’Etat se transforme en parti-Etat avant d’avoir conquis l’Etat. C’est ce qui explique l’importance donnée à la forme mouvement par rapport à la forme-parti. Et, l’Etat s’est révélé plus apte à construire le capitalisme et à le reproduire qu’à le dépasser. L’équation de la stratégie de transformation reste à définir.

Deux expériences convergentes, dans des situations très différentes, ouvrent des pistes dans le domaine des stratégies d’émancipation ; celle des zapatistes au Chiapas mexicain et celle du Rojava au Moyen-Orient. Dans une discussion récente une des animatrices du Rojava affirmait tranquillement, notre stratégie tient en trois mots : femmes, écologie, démocratie. Dans le dernier cas, la proposition stratégique s’énonce en trois points : femmes, écologie, démocratie. La démocratie, avec le municipalisme, donnant une place importante au local dans sa liaison au territoire.

Construire une stratégie d’émancipation

Un des intérêts de la démarche de Bruno Frère et Jean Louis Laville est de partir d’un état des lieux des recherches théoriques en montrant leur évolution et la manière dont elles rendent compte de la réalité, des réalités. Dans la prochaine période, quelles seront les contradictions sociales, écologiques, politiques, démocratiques, géopolitiques, idéologiques, culturelles. Quelles avancées théoriques en gestation permettent de mieux comprendre le monde et comment définir un projet alternatif mobilisateur. Quels sont les mouvements sociaux qui seront porteurs de changement. Comment définir une stratégie d’émancipation.

Proposons les dix questions que la nouvelle théorie critique devra approfondir. Plusieurs sont mises en avant dans le livre de Bruno Frère et de Jean-Louis Laville.

  • La question centrale qui en caractérise beaucoup d’autres est celle de la décolonisation inachevée et du Sud Global. C’est l’élément clé de la période historique qui renoue avec l’histoire longue de l’Humanité et la diversité des civilisations. C’est elle qui détermine les formes actuelles du racisme et des discriminations et aussi de l’antiracisme, qui donne son importance aux démarches décoloniales qui caractérisent les rapports de domination qui subsistent après les indépendances.
  • L’écologie est une question déterminante qui bouleverse la compréhension du monde et définit la nouvelle nature des contradictions.
  • La question du travail et de la production renvoie à une question centrale, celle de l’évolution à venir des modes de production. L’entrée par l’économie sociale et solidaire permet de renouveler l’approche du travail et d’ouvrir des perspectives. Elle met en avant la question centrale des formes de propriété des moyens de production.
  • Le dépassement du capitalisme n’est pas prédéterminé, ce ne sera pas le socialisme de la révolution de 1917. Les rapports entre le marché et le capitalisme, déterminants dans la période historique actuelle, doivent être démêlés et le marché redéfini
  • Le sens de l’émancipation est donné par les mouvements sociaux. Les nouvelles radicalités, le féminisme, l’antiracisme, les peuples premiers, les migrants, le numérique, les paysans travailleurs, le mouvement ouvrier, les précaires définissent les nouveaux chemins des luttes de classes et les voies non encore convergentes de l’émancipation.
  • L’émancipation passe par une rupture qui ne se confond pas avec la prise du pouvoir. Elle réinterroge la question de l’Etat. L’Etat est à réinventer, sans ignorer le long chemin qui a conduit des cités-états aux empires et à l’Etat capitaliste, y compris avec les passages par l’Etat social. L’émancipation implique un changement de nature de l’Etat qui prolonge le changement radical du pouvoir politique.
  • La souveraineté, et particulièrement la souveraineté nationale resurgit avec autant de vigueur là où on ne l’attendait plus. L’émancipation à l’échelle mondiale doit remettre en cause l’eurocentrisme
  • L’émancipation est le mouvement collectif de remise en cause des dominations et des discriminations. La démocratie reste une ardente obligation qu’il faut définir.
  • L’émancipation est individuelle et collective. L’idéologie et le rôle déterminant de la culture ont une importance centrale, renforcée par la montée de l’extrême droite identitaire.
    Les classes sociales et les peuples sont les acteurs de l’émancipation
  • Les luttes et résistances dans le monde définissent l’émancipation. Il reste à définir et expliciter la stratégie révolutionnaire pour sortir du capitalisme et instaurer un nouveau mode de production fondé sur l’égalité et la solidarité. Il faut rendre visible l’actualité et la démarche d’émancipation. La construction d’un autre monde commence ici et maintenant.

Le livre de Bruno Frère et Jean-Louis Laville renouvelle la compréhension de l’émancipation comme une question actuelle et un fil directeur pour construire l’avenir.

Rechercher