Un livre de Patrice Yengo
L’ordre de la transgression
La souveraineté à l’épreuve du temps global
Gustave Massiah
Novembre 2022
Patrice Yengo nous offre un livre très beau et très important[1]. Un livre dense et percutant. Il s’interroge sur la souveraineté et sur la démocratie. Il mène sa réflexion à partir des approches conceptuelles des chercheurs et des philosophes[2]. Il confronte sa réflexion de fond avec la réalité des situations concrètes. Il s’appuie sur l’évolution de la gouvernance post coloniale en Afrique centrale qui l’amène à expliciter et convoquer des références à la philosophie bantoue. Patrice Yengo prend plaisir à nous démontrer ainsi comment c’est en partant de la périphérie, qu’on explicite le centre.
L’interrogation porte sur la souveraineté à l’épreuve du temps global. Elle met en avant l’ordre de la transgression ; un ordre qui ne se réduit pas à la raison. La période est à la transgression. La transgression est de l’ordre de la souveraineté ; elle n’a rien à voir ou si peu avec la morale, le sexe, voire la religion. Transgresser est la nécessité de l’ordre ; tel est le principe de tout pouvoir dès qu’il se proclame souverain. Patrice Yengo démontre qu’il n’est de pouvoir que transgresseur, tel est le principe de base de tout pouvoir dès qu’il se proclame souverain. Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle, qui décide qu’une situation est exceptionnelle.
La nation réactualise la question de la souveraineté. La première définition de la souveraineté est une notion verticale, elle descend de la puissance divine. La seconde définition, depuis les révolutions du 18ème siècle, est horizontale, elle renvoie à la souveraineté populaire. L’identité citoyenne, étendue à tout le peuple, se réfère à la double identité, nationale et populaire. La démocratie restitue au peuple, souverain, la légitimité des choix à travers la délégation des choix aux représentants que le peuple se donne. La souveraineté renvoie à la toute-puissance, elle exige un consentement fondé sur la légitimité. Ce qui renvoie à une contradiction que souligne Claude Lefort quand il écrit qu’en démocratie, le lieu du pouvoir devient un lieu vide.
Dans ses travaux sur les origines du totalitarisme, Hannah Arendt lie l’impérialisme colonial au totalitarisme. Le totalitarisme va s’appuyer sur l’entreprise coloniale dès le 16ème siècle ; le premier acte étant la traite transatlantique et l’extermination des amérindiens. De la traite négrière à la colonisation, l’exclusion du noir, de l’autre, permet de justifier la conquête territoriale. Le 18ème siècle va faire cheminer, de concert, le rayonnement de la liberté (etat de droit, garanties constitutionnelles de liberté religieuse et de liberté de la presse, relations internationales pacifiées par le libre échange) et la hiérarchisation de l’espèce humaine avec l’esclavage racial. On comprend alors, explique Patrice Yengo, que les colons esclavagistes voulaient « s’autogouverner » au nom de la liberté pour continuer leurs pratiques inhumaines.
Que peut transmettre l’Afrique au monde de cette expérience. Patrice Yengo met en avant une affirmation de l’altérité de soi et de la négativité. Les divisions de classes sont abolies au profit d’une unicité de la race, avec le règne du primat de l’identité de l’ethnie, de la tribu. La traite et la colonisation restent des questions primordiales. Le continent africain révèle le négatif du monde. Et aujourd’hui, ce sont les vérités, composantes évangéliques du libéralisme qui marquent les Etats post coloniaux.
L’Afrique centrale permet d’illustrer l’imaginaire du pouvoir et les souverainetés post coloniales. Le souverain, maitre de la décision dans l’état d’exception ne peut se passer ni de la loi, ni de la nécessité de la transgresser, faisant de la transgression une règle. C’est une technique de gouvernement sur l’indifférenciation entre le public et le privé, et sous le double parrainage du pouvoir d’état et du pouvoir lignager, avec la surdétermination par le monopole de l’âge, du sang, de la filiation. Le pouvoir relève aussi de la puissance. La démocratie fonctionne comme un mécanisme de réintégration des fractions politiques postcoloniales dans le champ du pouvoir. La négation de la loi n’est pas que la marque des partis uniques, elle devient la règle de la « bonne gouvernance ». En Afrique, la démocratisation a brièvement surgi en 1990. Avec la chute du mur de Berlin et la fin du régime d’apartheid en Afrique du sud, il y a eu un engouement démocratique avec les conférences nationales, les partis d’opposition et l’exigence du multipartisme. Ces moments ont faibli avec la violence de la précarité matérielle et la violence prise par l’action politique.
Le suffrage universel, loin d’être l’expression de la volonté populaire devient un des moyens de la perpétuation du système politique. La fraude électorale devient démocratique quand les résultats sont avalisés par l’opinion internationale.
L’évolution internationale a mis en évidence une opposition, celle de l’état de droit par rapport à la démocratie. Plutôt que de démocratie, parlons de démocratisation, de transition démocratique ; faut-il préférer l’état de droit à la démocratie ? Jacques Rancière définit les Etats occidentaux, comme des états de droit oligarchiques ; le pouvoir de l’oligarchie étant limité par la double reconnaissance de la souveraineté populaire et des libertés individuelles. Pour Patrice Yengo, les états post coloniaux sont des états oligarchiques de non-droit.
L’ordre de la transgression n’est pas seulement l’obtention de passe-droits, c’est le clivage entre ceux que le droit exclut et ceux qui pour l’avoir édicté peuvent s’en démarquer. La démocratisation est toujours une innovation ; est-ce la reproduction des formes du passé ou l’invention d’un nouveau possible à partir du réel. La démocratie représentative est entrée en crise de représentation. Dans la situation actuelle, quand la démocratie innove elle expérimente d’autres chemins, notamment féministes, écologistes et liés à de nouvelles radicalités. Le mouvement démocratique conteste les forces oligarchiques. Il exige que la loi soit le dénominateur commun de tous et de chacun et réinvente la politique ; là où se tranche le lien entre la violence et le droit.
L’Afrique est le continent qui rend fou. Ce sont les avatars d’une parole aveugle.
L’Afrique ne dit rien d’elle même, ni sur elle-même ; elle est dite par les autres. Patrice Yengo rappelle les propos ahurissants de Victor Hugo et de Hegel, sur les noirs, les africains et l’Afrique. Pour l’Afrique, médire c’est méfaire. Le dit outrancier sur l’Afrique a précèdé et accompagné des méfaits inimaginables. La vie coloniale n’acquiert sa vérité que dans l’absolue déchirure où ses propagateurs sont contraints d’assumer la négativité de la puissance civilisationnelle qu’ils incarnent. Le cycle enchaîne la légitimité, la légalité, et la culpabilité ; tout colonisé est coupable d’emblée. Pour le colonisateur, servir son pays c’est pousser la conquête coloniale jusqu’au bout. Sous le réel de la colonisation disparaît sa justification supposée, celle d’une œuvre de civilisation. Les transgressions individuelles de ses agents fondent la vertueuse souveraineté de l’etat colonisateur.
Patrice Yengo raconte plusieurs histoires coloniales poursuivie jusqu’à l’outrance ; ainsi par exemple des discussions qui ont accompagné cet homme condamné et exécuté avec un bâton de dynamite enfoncé dans l’anus.
Patrice Yengo cite Derrida sur deux concepts fondamentaux qui encadrent la souveraineté : la bête et le souverain. La souveraineté a partie liée avec la chasse à l’homme thématisée dans les sociétés esclavagistes de l’antiquité comme un mode d’acquisition de la force de travail. La chasse est la souveraineté en actes où convergent le droit de tuer et celui de gracier. La pratique de la chasse est suivie de celle du pacage. C’est au titre de son animalisation qu’un homme peut être constitué en proie et chassé. Il y a une forte liaison entre prédation humaine et souveraineté
Des chasses à l’homme d’un type nouveau apparaissent avec l’expansion mondiale du capitalisme : demande d’esclaves sur le marché du commerce triangulaire en amérique qui prolonge l’expulsion des amérindiens de leurs terres. La chasse à l’homme, la battue et le lynchage sont des épisodes de communion populaire en amérique, un élément de la gestion de classe, de race et d’appartenance locale, de défense des valeurs viriles, de défense de l’honneur de la femme blanche. L’ordre de la métaphore se traduit dans la métaphore de l’ordre.
La bestialité n’est pas le propre de l’animal, elle caractérise l’humain comme souverain. L’homme est un animal politique. D’un côté l’animal, de l’autre coté la souveraineté, l’autorité du chef tout puissant, du monarque, de la bête politique ; la bête est le souverain. Le souverain n’est pas un ange, il se fait bête ; il sort de la loi en tant qu’il est au-dessus des lois. Le chef est celui qui ne parle pas, dont le silence est légitime ce qui permet à son dit de s‘enrichir d’efficience.
En Afrique Centrale, le souverain moderne, le pouvoir d’etat comme puissance hégémonique, administre le rapport aux corps, aux choses et au pouvoir. Patrice Yengo cite et explicite un très grand écrivain, Sony Labou Tansi, pour son livre l’Etat honteux et aussi pour Machin, la hernie. Il place la hernie dans l’espace de la souveraineté. Son héroïne Mami wata, est mi bête, mi humaine et blanche.
Dans le pouvoir halieutique, le pêcheur remplace le chasseur et le pasteur. Mais il n’y a pas de souverain pêcheur, il y a une organisation globale centrée sur le marché. La souveraineté est celle du divin marché, la jouissance est la référence absolue, dans une société de consommation. Le désir n’a pas d’objet prédéterminé. Le pouvoir s’appuie sur des techniques d’emprise. Les fétiches sont indispensables à la conquête et la conservation du pouvoir. La gouvernementalité halieutique produit une société généralisée de leurres comme appâts. La souveraineté moderne, c’est le pouvoir de contrôler la surenchère des indiscernables. Le pouvoir halieutique est une technologie de pouvoir qui s’appuie sue la production industrielle de leurres pour la gestion individuelle ou collective de la majorité des humains rassemblés en rangs serrés sur la place du divin marché.
Des mouvements s’organisent et occupent l’espace public. Au nom des droits, du pain, de la faim, de la guerre. Pour accomplir la loi ? Il faut prendre en compte l’ordre de la loi et la loi de l’ordre ; et la promesse. L’ordre de la loi, symbolique au départ, génère un fonctionnement référentiel qui distingue le permis de l’interdit, le licite de l’illicite. L’ordre de la loi va contre l’arbitraire de la loi. Il nécessite de spécifier les interdits, dont la violence. Il faut alors distinguer l’observance de la loi qui table sur l’ordre existant et la promesse de la loi qui atteste du vide. Accomplir la loi n’est possible qu’à la condition de ne pas se couper de la promesse. La loi coupée de sa promesse perpétue l’ordre existant qui bénéficie toujours aux mêmes.
Les constitutions des Etats africains ne promettent rien, ni le vivre ensemble, ni la communauté des citoyens. La négation de la promesse c’est la négation du souverain, du peuple comme souverain absolu. Le retour violent de la conscience de soi marque le renouvellement de la promesse. Les manifestations collectives sont le principe directeur de l’action collective et la capacité de donner corps au rêve, au projet. C’est l’expérience qui unifie le sujet dans la collectivité en mouvement quand elle se sait légitime. Elle se sait loi au dessus de l’ordre et du droit au nom duquel elle sera combattue. C’est un moment social d’exception de réappropriation par le citoyen devant cet autre souverain qu’est l’Etat avec la certitude d’incarner la Loi
La promesse affirme trois leçons. La soumission à la même loi de ceux qui sont chargés de l’appliquer ; la loi de l’ordre devenue rigide est hantée par les craintes imaginaires de désintégration de la société qu’elle croit repérée dans les promesses de la loi. Le mythe que le capitalisme est le meilleur garant de la démocratie avec la montée de la démocratie illibérale. La souveraineté du plus fort qui fait de la transgression de la vérité, sur la base du droit, le fondement de l’ordre.
La démocratie représentative est la justification du petit nombre sur la multitude. Jacques Rancière le définit comme un système oligarchique organisé autour d’un pouvoir représentatif, d’une bureaucratie de partis et d’une bureaucratie d’Etat. Les élections, aujourd’hui fétichisées, appartiennent à l’histoire des luttes sociales ; elles ne sont qu’une des expressions de la démocratie qui se nourrit des luttes concrètes de terrain La démocratie ne peut qu’être en excès sur le capitalisme et sa raison marchande. Les élites politiques décomplexées ont coupé tout lien avec la conscience morale, suspectée d’idéologie. Elles imposent des rapports de subordination entre le marché et la nature livrée aux lois du marché.
Quelles sont quelques premières leçons de la pandémie ? Ce qui sourd de ce confinement, ce n’est pas la santé, c’est le profit. Après le confinement et la distanciation sociale, voici venir le temps des masques ! Sans ce lien social, sans cette reconnaissance ou chacun risque quelque chose de soi, il n’y a pas de communauté possible. C’est ce que dit une sentence bantoue ; ce qui fait d’un homme un humain, c’est son humanité.
La rupture entre les Etats postcoloniaux et leur société de culture orale ne tient pas à l’absence d’élections ou à la mal gouvernance, mais à la fermeture délibérée de l’espace de parole. L’enjeu est écologique, social, politique, mais aussi moral, d’une moralité de l’intensité. Pour continuer à « devenir » vivants.
Merci à Patrice Yengo de nous conduire avec brio sur les chemins escarpés de la réflexion politique et philosophique. Les chemins qu’il ouvre sont au croisement de plusieurs cultures ; ils amorcent l’avenir.
Je voudrai proposer une réflexion complémentaire. Cette analyse des Etats post coloniaux s’inscrit dans une séquence historique somme toute assez courte même si PatriceYengo la situe dans l’histoire longue de la souveraineté et de la démocratie. Je voudrais rappeler une parole de Chou En Lai, à Bandung, en 1955, à la Conférence des premiers Etats indépendants décolonisés d’Afrique et d’Asie. Il disait : « les Etats veulent leur indépendance, les nations leur libération, les peuples la Révolution ». Les Etats post-coloniaux ont gagné leur indépendance, c’est une première étape, on en voit les limites. Les peuples doivent maintenant inventer la suite.
La question centrale de la démocratie
Patrice Yengo traite de la question centrale de la démocratie et ouvre des chemins de compréhension. Je voudrai de ce point de vue rajouter quelques réflexions sur le débat actuel sur la démocratie dans le mouvement altermondialiste.
C’est la réinvention de la démocratie qui est au cœur des mutations et des interrogations. La démocratie économique et sociale reste une nécessité. Elle est à réinventer. Il est clair que la démocratie ne se résume pas au marché, mais il apparaît aussi que l’Etat ne suffit pas à définir le contraire du marché et à garantir la démocratie. La démocratie culturelle et politique nécessite la réinvention du politique.
De nouvelles radicalités sont à l’œuvre. La radicalité ne signifie pas automatiquement une avancée progressiste. Il faut prendre en compte la droitisation des sociétés. La montée des courants fascistes, d’extrême droite et populistes réactionnaires est sensible et emprunte parfois certaines des formes des mouvements d’émancipation. Elle prend d’ailleurs des formes différentes avec le néo-conservatisme libertarien aux États-Unis, les diverses formes de national-socialisme en Europe, le jihadisme armé au Moyen-Orient, le hindouisme extrémiste en Inde, etc. Dans plusieurs des nouveaux mouvements, la gauche classique est battue en brèche et des courants de droite paraissent quelquefois imposer leurs points de vue. Dans leur ensemble toutefois, les mouvements sociaux portent la contestation de l’ordre dominant et une volonté d’émancipation. La différenciation est relativement simple, passée les premiers effets de surprise. Ce qui différencie les mouvements, c’est l’orientation stratégique : l’accès aux droits pour tous et l’égalité des droits. Le débat porte sur la valeur de référence, celle de l’égalité.
L’abstention aux élections interpelle ; elle traduit l’impression que la transformation du pouvoir ne passe plus par les élections. Une des questions posées est celle du rapport entre les mouvements, les partis et les gouvernements. Le politique ne se restreint pas aux partis. Dans tous les mouvements, une revendication s’affirme : le rejet de la corruption. La défiance par rapport aux partis et aux formes traditionnelles du politique s’exprime par la condamnation systématique de la corruption systémique. La fusion entre le politique et le financier corrompt structurellement la classe politique dans son ensemble. Le rejet de la corruption va au-delà de la corruption financière ; il s’agit de la corruption politique. Elle est visible dans les politiques imposées et dans le mélange des intérêts. Comment faire confiance quand ce sont les mêmes, avec parfois un autre visage, qui appliquent les mêmes politiques, celles du capitalisme financier. La subordination du politique au financier annule le politique. Elle remet en cause l’autonomie de la classe politique et la confiance qui peut lui être accordée.
Après bien des débats, notamment après la Commune, et le débat sur l’État, le mouvement ouvrier a reconduit une stratégie avec la IIe et la IIIe Internationale. Créer un parti, pour conquérir l’Etat, pour changer la société. Aujourd’hui, la question est ouverte. Créer un parti pour conquérir l’État se traduit par un parti-État avant même d’avoir conquis l’État, et l’État n’est pas un moyen neutre pour construire une nouvelle société. C’est ce qui a conduit le mouvement altermondialiste à rechercher l’autonomie de la société par rapport à l’État et à approfondir la distinction entre la forme mouvement et la forme parti. Cette interrogation sur l’État remet au centre du débat la définition même de la démocratie interpellée par un changement culturel profond des nouvelles générations sur les questions de la représentation et de la délégation. La conquête de l’État a permis à la bourgeoisie d’imposer le capitalisme, il est peu probable qu’elle permette d’en sortir. Ce qui est en jeu, c’est la définition d’une nouvelle stratégie de transformation politique.
La question de la démocratie dans le dépassement du capitalisme n’est pas nouvelle. Le Manifeste communiste affirmait déjà, en 1848, que « la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie ». Et que « Tous les mouvements historiques ont été, jusqu'ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l'immense majorité au profit de l'immense majorité. »
Les mouvements sociaux renouvellent les rapports entre le local, le national et le mondial. Les mouvements sociaux se définissent toujours à l’échelle nationale ; leurs revendications s’adressent aux pouvoirs de leur État, de leur pays. Ils ont aussi un ancrage local ; ce sont des mouvements de places, on les appelle par le nom des villes où ils se déroulent, parfois même de la place où de la rue qu'ils occupent. Ils ont aussi et d'emblée une dimension mondiale ; c’est à cette échelle qu’ils prennent leur sens. Les mouvements donnent leur sens aux territoires.
Ces mouvements sont une réponse à la mondialisation capitaliste et à sa phase néolibérale. On peut les considérer comme une nouvelle phase de l’altermondialisme. Le mouvement altermondialiste rappelle que la transformation de chaque société ne peut pas être envisagée en dehors du changement du monde. Il s’appuie sur un droit international construit autour du respect des droits fondamentaux. Il propose, en lieu et place d’une définition du développement fondée sur la croissance productiviste et les formes de domination, une stratégie de la transition écologique, sociale, démocratique et géopolitique. Comme le proposent Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau[3], à la mondialisation capitaliste, nous opposons la mondialité et les identités multiples.
La stratégie interpelle l’articulation du local au global. Le local implique la liaison entre les territoires et les institutions démocratiques de proximité. Le niveau national implique la redéfinition du politique, de la représentation et de la délégation dans la démocratie, le renforcement de l’action publique et le contrôle démocratique du pouvoir d’État. Les grandes régions sont les espaces des politiques environnementales, géoculturelles et de la multipolarité. Le niveau mondial est celui de l’urgence écologique, des institutions internationales, du droit international, qui doit s’imposer par rapport au droit des affaires ; et de la liberté de circulation et d’installation, notamment des droits des migrants.
Nous sommes engagés dans une violente bataille pour l’hégémonie culturelle au sens où l’entendait Antonio Gramcsi. Elle oppose deux conceptions du monde : une vision identitaire et sécuritaire portée par les extrêmes droites dans le monde et une vision égalitaire et solidaire portée par les luttes et les nouvelles radicalités. Cette bataille interpelle les libertés et oppose une conception libertarienne des égoïsmes individuels à une conception progressiste des libertés individuelles et collectives.
La question de la démocratie est au cœur de ces affrontements. Elle est la plus difficile. Sur les grandes orientations d’un dépassement du capitalisme, on voit quelques repères. Sur le plan du social, on voit bien qu’il faut mettre en œuvre l’égalité et refuser les discriminations. Pour l’écologie, on comprend que l’on peut rejeter le productivisme et défendre d’autres rapports avec la Nature. Sur le plan géopolitique, on peut faire progresser le droit international par rapport au droit des affaires. Pour la démocratie, la prochaine étape reste à inventer. Elle passe par la critique de la conception américaine et européenne de la démocratie, de ses limites et de sa subordination à la propagande occidentale.
La dernière période de luttes n’a pas permis de définir des propositions dans ce domaine. Pourtant, depuis 2011, des situations insurrectionnelles dans plus de 47 pays ont mis en avant la volonté des peuples pour la démocratie et le refus des corruptions. La remise en cause, dans ces mouvements, de la délégation et de la représentation et la montée des abstentions interpelle la démocratie représentative ; les formes de démocratie directe restent à définir.
[1] Patrice Yengo, L’ordre de la transgression, La souveraineté à l’épreuve du temps global, Editions PUPPA, 2022
[2] Il cite notamment, parmi d’autres, des pensées éclairantes dont celles de Claude Lefort, de Enzo Traverso, d’Emmanuel Kant, jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Achille Mbembé, Olivier Lecour Grandmaison, Jacques Lacan, Jacques Rancière, Hannah Arendt, Roland Barthes, Catherine Coquery-Vidovitch, Cornelius Castoriadis, Theodor Adorno, René Girard, …
[3] Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, « De Loin », Lettre ouverte, décembre 2005.
