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Samir Amin – analyse de la situation à la lumière de la pensée de S.A. – Dakar – 3p – 20.08.2022 – Décolonisation, géopolitique

« Samedi de l’économie » du 20 août 2022, à Dakar

 

Thème : Analyse des bouleversements géopolitiques en cours à la lumière de la pensée de Samir Amin

Gustave Massiah
20 août 2022

 

1.
Pour être fidèle à la pensée de Samir Amin, il ne suffit pas de le citer et de chercher ce qu’il a dit. Il faut s’interroger sur ce qu’il aurait pu dire. Ses interventions étaient caractérisées par :

- la fidélité au marxisme non dogmatique et à la pensée de Karl Marx

- la fidélité au Sud global, à la dimension anti-impérialiste de la lutte des classes

- l’inscription dans l’histoire longue des sociétés et de la société mondiale

- l’engagement dans les mouvements d’émancipation

- la méfiance par rapport aux bourgeoisies compradores

Les interventions de Samir faisaient en général référence

- à des situations historiques de référence

- à l’évolution du capitalisme

- à l’évolution de l’impérialisme et des luttes anti-impérialistes

- à la situation géopolitique

- à la crise idéologique

2.

A quelles situations historiques nous renvoient la situation actuelle ?

La situation des années 1930 pourrait servir de référence avec la coexistence des guerres mondiales, du fascisme, du socialisme et de la décolonisation. Il y a toutefois une différence, il n’y a pas de pouvoir socialiste et le capitalisme, sous différentes formes, règne partout, même s’il est partout en crise.

Une autre période présente un grand intérêt, celle de la 1ère Internationale, pendant laquelle il existe de nombreux mouvements porteurs du socialisme mais pas de pouvoir socialiste institué. Dans cette période, un grand moment historique, avec La Commune, va bouleverser les positions et relancer le débat sur l’Etat, notamment avec Marx et les anarchistes. Nous sommes dans une période de profonds bouleversements. Soyons attentifs à l’inattendu qui va changer les situations et redéfinir les perspectives.

3.

La situation du capitalisme

L’espace mondial est capitaliste. Le capitalisme paraît l’avoir emporté et n’est pas remis en cause malgré ses contradictions. Alors même que le capitalisme est en crise et peut-être épuisé, la définition de son dépassement reste à faire.

La crise du néolibéralisme est ouverte depuis 2008, prolongée par la crise du climat et de la pandémie et par les guerres. Il s’agit d’une crise de cette phase de la mondialisation, le néolibéralisme, et du cycle marchandisation, mondialisation, financiarisation. Et probablement d’une crise plus profonde du capitalisme lui-même et de la réponse austéritaire (austérité et sécuritaire) à la crise financière de 2008. Il s’agit notamment de la contradiction écologique qui se traduit déjà par des contradictions au sein du capital entre extractivistes et secteurs du numérique.

Cette crise remet en avant l’hypothèse de Immanuel Wallerstein, celle du passage dans les décennies à venir à un nouveau mode de production qui pourrait supplanter le capitalisme. Ce nouveau mode de production serait inégalitaire avec ses sontradictions et ses nouvelles classes sociales nées dans le processus. Le prolétariat serait plus caractérisé par le précariat que par le salariat. Dans la nouvelle classe dirigeante, les cadres l’emporteraient sur les actionnaires pour le contrôle et la transformation des Etats.

4.

Les mutations de l’impérialisme

De nouvelle formes de domination remplaceraient la subordination au capitalisme. Le temps long de la décolonisation inachevée modifie le système international. Pour reprendre l’intervention de Chou en Lai à Bandung, « les Etats veulent leur indépendance, les nations leur libération, les peuples la révolution ». L’indépendance des Etats est en partie réalisée mais reste inachevée ; le système international est à redéfinir et la libération des nations remet en question le modèle de l’Etat-Nation. Les nouvelles radicalités sont très marquées par les prises de consciences des luttes anti-impérialistes comme on peut le voir avec le mouvement des droits des femmes et les luttes contre le racisme et les discriminations.

La situation géopolitique a déjà profondément changé. Les rapports de puissance, les alliances, les blocs sont en recomposition. L’hypothèse des conflits inter-impérialistes dot être approfondie. Les trois puissances dominantes sont de nature différente. Les Etats Unis sont toujours la puissance dominante et contrôle l’Europe et le Japon dans la triade dominante. La Russie rappelle avec insistance son existence. La Chine gère assez adroitement sa montée en puissance. L’alliance des BRICS illustre, avec le Brésil et l’Inde, la montée des puissances régionales. Une nouvelle forme de non-alignement est en gestation. L’hypothèse d’un Sud Global est à définir.

5.

La guerre en Ukraine illustre les contradictions de la situation et l’imprévisibilité des évolutions. Elle ne résume pas la situation.

L’invasion russe est contraire au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans le cadre du droit international. En mettant en cause la responsabilité de Lénine dans l’affirmation de ce droit, Poutine souligne la différence entre la Russie actuelle et la révolution soviétique. Certes, la stratégie américaine et le rôle joué par l’OTAN ne sont pas négligeables. Ils ne permettent pas pour autant de remettre en cause le droit de résister à une occupation. La stratégie américaine met en œuvre tous les moyens pour sauvegarder sa position dominante et préparer ses réponses à la montée en puissance économique de la Chine. L’Europe a choisi de suivre les positions américaines. Une grande partie des pays du Sud ont pris leurs distances ; on a pu parler d’un Bandung 2.

6.

La crise idéologique est déterminante.

Nous sommes engagés dans une violente bataille pour l’hégémonie culturelle au sens où l’entendait Gramcsi. Elle oppose deux conceptions du monde : une vision identitaire et sécuritaire portée par les extrêmes droites dans le monde et une vision égalitaire et solidaire portée par les luttes et les nouvelles radicalités. Cette bataille porte sur les libertés et oppose une conception libertarienne des égoïsmes individuels et une conception des libertés individuelles et collectives.

La question de la démocratie est au cœur de ces affrontements. Elle est la plus difficile. Sur les grandes orientations d’un dépassement du capitalisme, on voit quelques repères. Sur le plan du social, on voit bien qu’il faut mettre en œuvre l’égalité et refuser les discriminations. Pour l’écologie, on comprend que l’on peut rejeter le productivisme et défendre la Nature. Sur le plan géopolitique, on peut faire progresser le droit international par rapport au droit des affaires. Pour la démocratie, la prochaine étape reste à inventer. Elle passe par la critique de la conception américaine et européenne de la démocratie, à ses limites et à son utilisation dans la propagande occidentale. La dernière période de luttes n’a pas permis de définir des propositions dans ce domaine. Pourtant, depuis 2011, des situations insurrectionnelles dans plus de 47 pays ont mis en avant la volonté de démocratie et le refus des corruptions. La remise en cause, dans ces mouvements, de la délégation et de la représentation et la montée des abstentions interpelle la démocratie représentative ; les formes de démocratie directe sont difficiles à définir. La question de la démocratie dans le dépassement du capitalisme n’est pas nouvelle. Le Manifeste communiste affirmait déjà, en 1848, que la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie. Et que Tous les mouvements historiques ont été, jusqu'ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l'immense majorité au profit de l'immense majorité.

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