La mondialisation et le service public d’éducation
Gustave Massiah
Interview pour le journal du SNUIPP
15-12-2003
Comment abordez-vous la thématique du service public d’éducation dans la mondialisation ?
On doit à la fois se poser la question de l’avenir du service public d’enseignement Français dans le contexte de mondialisation et, chercher à comprendre ce que veut dire service public d’enseignement dans une société mondialisée. Il faut chercher à prévoir qu’elle peuvent être les conséquences en France, et tenter d’élaborer des réponses appropriées, tout en essayant d’imaginer ce que pourrait être un service public d’éducation à l’échelle de la mondialisation.
Quels liens faites-vous entre éducation et mondialisation ?
Avant toute chose, il faut bien analyser ce qu’est la mondialisation. Elle relève d’un processus contradictoire. D’un côté, il s’agit d’une forme de modernité, modernité qui n’est pas forcément positive. De l’autre, c’est un phénomène déjà ancien. Dans sa théorie des « systèmes monde », Fernand Braudel démontrait que le capitalisme constitue depuis le départ une superstructure à caractère mondial. Par le passé, plusieurs systèmes monde cohabitaient. Depuis l’effondrement du bloc de l’Est, il n’en existe plus qu’un et ça, c’est nouveau. Cette situation a deux conséquences directes. D’une part, l’idée de nouvelle frontière disparaît. Le capitalisme évolue dans un espace géographique fini. D’autre part, le poids des risques devient majeur, il touche au pronostic vital de l’écosystème. Il y a donc une double limite au développement de l’économie capitaliste : géographique et écologique.
En quoi cela peut-il influer sur le service public d’éducation ?
Depuis 2 à 3 décennies, la vision du monde évolue. C’est lié à la nouvelle révolution scientifique qui se matérialise à travers l’émergence des nouvelles technologies de l’information et de la communication, des biotechnologies, de la génétique, etc. Tout cela conduit à une évolution de la pensée scientifique qui n’est pas sans conséquences sur l’éducation. Il faut penser différemment le vivant et l’infiniment petit, l’incertitude et le chaos, les échelles d’espace et de temps qui sont les fondements de la science moderne. On ne peut envisager cela sans une mutation des formes de pensée. L’éducation est concernée dans la mesure où elle doit permettre de comprendre le monde.
Nous sommes actuellement dans une période historique. Mais il n’y a pas de prédestination de l’évolution, pas de fatalité. Ce n’est pas la mondialisation qui explique la nouvelle révolution scientifique. Nous devons apprendre à fonctionner dans un monde qui n’est pas seulement plus grand, mais surtout différent de celui du passé.
Le service public, et plus particulièrement celui de l’éducation, est-il menacé par la mondialisation ?
La mondialisation, dans sa phase actuelle, a des conséquences négatives sur les politiques économiques mises en œuvre. Elles sont avant tout liées à une vision néo-libérale du monde. Les décisions prises par les organismes mondiaux tels que l’OMC ou la Banque Mondiale, partent du principe que le marché mondial des capitaux peut à lui seul apporter les régulations dont ont besoin les sociétés. Les services publics n’auraient plus à jouer le rôle de régulateur social. En réalité, si la mondialisation conduit à produire plus de richesses, jamais leur répartition n’a été aussi inégalitaire. En 30 ans, en France, la richesse a plus que doublé. Durant la même période, la pauvreté et les discriminations se sont accentuées. L’idée qu’il faut plus de croissance pour lutter contre les inégalités est erronée. C’est tout le contraire qui se produit. Les inégalités augmentent entre les différentes couches sociales d’un même pays, mais aussi entre les pays, notamment à travers la fracture Nord-Sud.
On ne peut expliquer le développement des inégalités sans prendre en compte les discriminations. S’il y a inégalités, c’est en fait parce qu’il y a des discriminations. Notre société est structurée autour des discriminations entre hommes et femmes, entre générations, entre populations d’origines ou de cultures différentes. Il appartient au service public de lutter contre ces discriminations et à celui de l’éducation de permettre de comprendre ces mécanismes.
Dans ce cas, comment faire prévaloir la nécessité d’un service public dans une économie mondialisée ?
Si le système néo-libéral est dominant, on constate l’apparition de contre tendances. L’idée que pour lutter contre les discriminations, il faut poser la question des droits et de l’égalité des personnes, fait son chemin. Comment produire de l’égalité sans remettre en cause les libertés individuelles ? Le débat est renouvelé. L’accès au droit pour tous en est l’enjeu principal. Comment accéder au droit à l’éducation, à l’accès à l’eau ou à l’énergie, si ce n’est à travers un service public capable de les garantir ?
Il y a deux manières de traiter le problème : soit par une démarche de type caritatif, soit par le droit. Au niveau de l’Union Européenne, on s’oriente plutôt vers la première solution en parlant de service minimum, rebaptisé service universel. L’autre solution est de définir ce qui constituerait une norme de qualité des services publics et de faire en sorte que tout le monde ait le droit d’y accéder. Nous ne sommes pas là dans un débat du passé, mais bien face aux enjeux actuels de la mondialisation.
Y a-t-il un risque de privatisation de l’éducation ?
L’OMC négocie un accord général sur les commerces des services. Elle préconise la libre concurrence et prétend qu’il ne peut pas y avoir de libre concurrence entre des entreprises de droit privé d’un côté et des entreprises de droit public, ou des services publics, de l’autre. Il y aurait donc nécessité de privatiser tout ce qui relève du public. La modernité résiderait dans le marché ; si partout on abaissait les barrières qui empêchent les multinationales d’intervenir dans tel ou tel domaine des services, on génèrerait du progrès.
Le service public d’éducation devrait répondre à cette même logique. Même s’il n’est pas privatisé, il doit s’ajuster au modèle de l’entreprise performante. Or, la performance de l’entreprise est calculée sur sa capacité à dégager des profits pour ses actionnaires et non pas sur son potentiel de création d’émulation ou d’égalité sociale.
On cherche aujourd’hui à enfermer le débat entre deux formes d’organisation : celle de l’entreprise, fonctionnant sur un principe technocratique et présentée comme performante, celle de l’administration bureaucratique perçue comme lourde et coûteuse. Mais le débat est loin d’être clos. Entre entreprise et administration, la nature de l’efficacité est différente. Et puis, il existe d’autres formes d’organisation sociale, notamment celle des associations véhiculant des valeurs de solidarité, de mutualisation.
Ce débat est nécessaire. La frontière entre les activités marchandes et non-marchandes est de plus en plus floue. Le marché s’approprie tout ce qui touche aux rapports sociaux, y compris dans les domaines de la santé. Pourquoi les autres seraient-ils épargnés ?
Comment inverser cette tendance ?
A partir de cette réflexion, plusieurs objectifs peuvent être mis en avant pour le développement de services publics dans une société mondialisée. Leur organisation doit répondre à un souci de citoyenneté, en permettant de lutter contre les discriminations. Elle doit promouvoir la solidarité au niveau international. L’idée que l’on va pouvoir vivre isolé est absurde. Si on ne trouve pas de solution à l’échelle mondiale, il n’y aura de solution pour personne. Il faut mettre en avant la notion de « biens publics mondiaux » et définir des domaines tels que l’eau, l’éducation, l’alimentation, l’énergie, les transports, etc. pour lesquels l’accès pour tous doit être garanti par le droit. Enfin, il faut voir comment construire cette unité du service public en s’appuyant sur la diversité culturelle, garante de l’intégration des peuples. C’est là tous les enjeux auxquels est confronté le service public d’éducation dans le cadre de la mondialisation. Et pour tout cela il faut changer notre manière de penser le monde et réaffirmer la possibilité, la nécessité et la volonté de le transformer.
